SCHANZ
géliste s'y arrête. Des témoins peu nombreux, mais très anciens et très importants, la version syriaque du Sinaï et celle de Gureton, le manuscrit Sinaïtique ^, lisent, au lieu du « Fils de Dieu », « Télu de Dieu». Le sens reste le même. Cette leçon occidentale n'est pas à dédaig-ner. Elle n'est pas influencée par les Synoptiques, où il est question du « fîls bien-aimé » ^; et la substitution du mot (( élu » au mot « fîls » est peut-être moins facile à concevoir que l'hypothèse contraire. Quoi qu'il en soit, la déclaration de Jean remplace ici la voix céleste. Dieu a parlé à Jean pour le prévenir de la venue du Messie. Le Précurseur n'a plus besoin d'un nouvel avertissement et prononce lui-même les paroles décisives qui marquent la sig-nification du baptême dans les Synoptiques. Il est évident que le quatrième Evangile ne suppose aucun témoin de la descente du Saint-Esprit, si ce n'est Jean-Baptiste.
Le second témoignage de Jean tient ici la place du récit du baptême dans les Synoptiques. Mais, parce que l'évangéliste sig-nale en même temps la venue de Jésus et Tattestation rendue par le Précurseur à la descente de TEsprit comme à un fait accompli, la plupart des commentateurs ne voient pas la possibilité d'admettre que la descente de l'Esprit se rapporte, dans la pensée même de l'auteur, au jour marqué pour la démarche du Christ. On raisonne comme si le tableau johannique avait le caractère d'une histoire, tandis qu'il a celui d'une argumentation. On voudrait trouver une place pour le baptême et la descente de l'Esprit, alors que le narrateur est visiblement étranger à toute préoccupation du détail réel. Pourquoi aurait-il eu soin de laisser un intervalle pour le baptême, puisqu'il jugeait à propos de passer le fait sous silence? On objectera qu'il y a la descente de l'Esprit; que cette descente a eu lieu à un moment donné ; que l'évangéliste aurait dû marquer ce moment entre l'arrivée de Jésus et le discours de Jean. Mais n'est-il pas évident que l'auteur n'a pas raconté lui-même la descente de l'Esprit, parce que le récit, pour être probant, devait être mis dans la bouche du témoin ? L'évan-
1. '() È/.Xexxô; Tou Osou. S. Ambroise connaît la leçon : <( electus Dei » ; quelques mss. de raiicienne Vulgate combinent les deux leçons : « electus filius Dei », ou filius electus Dei.», « Dei filius electus » ; il en est de même de la version syriaque harkléenne.
2. Luc, XXIII, 35, met l'expression : « Christ élu de Dieu », dans la bouche des Juifs qui se moquent de Jésus. Jean dépendrait plutôt d'Is. xlii, 1.
géliste est si loin de vouloir tout raconter, on pourrait presque dire de vouloir raconter quoi que ce soit, qu'il laisse Jésus à portée de vue du Précurseur, sans dire pourquoi il venait, ce qu'il avait à faire avec Jean, ce qui se passa réellement entre eux. Ce jour-là, disent gravement les interprètes, il ne se passa rien. Il faut avouer que ce n'est pas assez. Le récit johannique n'a pas été conçu pour encadrer l'histoire du baptême dans les Synoptiques, mais il en est le commentaire et rexjDlication théologique. Dire que Jésus n'a pas été baptisé le jour dont parle Tévangéliste est supposer que celui-ci attribue au baptême un jour déterminé, distinct du jour dont il parle, bien que ce jour soit pour lui le jour solennel de la rencontre du Sauveur avec Jean, et celui du témoignage rendu par Jean au Sauveur ; c'est priver de toute signification la démarche de Jésus, bien que sa venue ait visiblement, dans le quatrième Evangile, la même portée que dans les Synoptiques ; c'est demander à l'auteur de raconter la descente du Saint-Esprit, alors qu'il a voulu, pour un motif aisé à constater, la faire décrire par Jean ; c'est ne pas voir que l'évangéliste, au lieu de dégager nettement les circonstances du baptême, tient au contraire à les laisser dans l'ombre, pour ne mettre en avant que la descente de l'Esprit, et qu'il n'a pas lui-même signalé ce fait parce qu'il ne le pouvait pas sans mentionner le baptême. 11 aurait cru diminuer le Christ en disant que Jésus avait été baptisé par Jean ^. L'histoire s'éclipse derrière la leçon qu'il en veut tirer; mais la leçon ne doit pas nous induire à changer la place de l'histoire.