Vie de Jésus
LES PREMIERS DISCIPLES
Admettre que Jésus passait la journée à écouter le Baptiste, et qu'il s'en retournait le soir dans la maison où il avait reçu l'hospitalité ^ n'est pas aller contre la lettre, mais c'est aller tout à fait contre l'esprit de rÉvang-ile, qui, en aucun endroit, n'a voulu présenter le Christ comme un auditeur de Jean. L'entrée en scène du Sauveur a bien plus grand air si le témoig-nage de Jean est censé lui procurer ses premiers disciples Telle est sans doute la principale raison pour laquelle l'évangéliste a tenu à rattacher la vocation de ceux-ci à la prédication du Baptiste. Strauss a observé très judicieusement que les deux disciples qui entendent Jean et qui suivent Jésus remplacent, dans le quatrième Evangile, les deux messagers que le Baptiste envoie, dans les Synoptiques, demander à Jésus s'il est le Christ ^. On peut presque dire que c'est le même tableau, mais retourné. Il suffit de comparer les deux esquisses pour mesurer la distance qui sépare le quatrième Evangile des trois premiers.
Deux disciples étaient auprès de Jean ; mais l'on peut supposer encore d'autres auditeurs, puisque la suite du récit laisse entendre que le discours du Précurseur ne s'adressait pas directement aux deux personnes qui suivirent Jésus. Jean dit : (( Voici l'agneau de Dieu. » Et les interprètes de conclure que les disciples étaient déjà présents la veille, quand le Baptiste a expliqué (?) tout au long ce que signifiait cette formule; autrement les disciples n'y auraient rien compris. Etant donné la manière de l'évangéliste, qui est beaucoup plus préoccupé de son lecteur que de l'exactitude matérielle des citations, il est plus simple d'admettre que la formule abrégée représente la formule complète, et qu'on aurait tort de fonder sur sa teneur la moindre conjecture touchant la présence ou l'absence des deux disciples parmi les auditeurs anonymes du précédent témoignage. On devrait plutôt les supposer absents; car, s'ils étaient présents, pourquoi n'ont-ils pas dès lors suivi Jésus? Le fait est que, pour la veille, c'est-à-dire pour le précédent tableau, l'évangéliste ne pensait pas à eux, et qu'il y songe maintenant. Le témoignage de Jean a été répété
1 , Tolet, Schegg-.
2. ScHANz, loc. cit. Il y a peut-être aussi dans ce passage un exemple proposé aux sectateurs de Jean, et un argument contre eux. Baldensperger, 67. . 3. Nouvelle vie de Jésus trad. Ncfftzer et Dollfus, II, 115.
4. Matth. XI, 2-7; Luc, vri, 18-24. Le détail du « séjour » rappelle aussi les' deux disciples d'Emmaiis, Luc, xxiv, 2v).
A. LoisY. — Le quatrième Evangile. Irt
LE QUATRIÈME ÉVAiNGlLE
devant eux, et il leur a sufïi de Tentendre pour (|u ils eussent le désir de s'attacher à Jésus. En observant que u les deux disciples Tentendirent parler », l'auteur ne veut pas dire qu'ils comprirent entin le sens et le but de son discours. Jean n'a pas précisément l'intention de diriger des disciples vers Jésus; il a été envoyé pour rendre témoignage, et il rend témoignage. En lui prêtant cette attitude, Tévangéliste respecte à sa façon la tradition historique; il sait fort bien que Jean n'a jamais recommandé k ses disciples de prendre Jésus pour maître. Ce que dit le Précurseur n'est pas censé obscur, et ce n'est pas l'insistance qu'il met à le répéter qui frappe ses deux auditeurs; mais parmi ceux qui entendirent ce jour-là ses paroles, les deux disciples seuls eurent l'inspiration de suivre le Christ. Le discours de Jean n'est même pas une invitation implicite à cette démarche. D'ailleurs le mot « suivre », en cet endroit, n'a pas le sens particulier, qu'il a souvent dans les Evangiles, de s'attacher définitivement comme disciple à la personne du Christ Sauveur. Les deux disciples se mettent en devoir de rejoindre Jésus pour faire avec lui plus ample connaissance. Telle est du moins l'opinion des principaux commentateurs modernes, confirmée par le contexte, puisque Jésus va « se retourner vers ceux qui le suivent », c est-à-dire qui marchent derrière lui. Il semble néanmoins que, dans la pensée de l'évangéliste, la marche derrière le Christ figure déjà l'état de disciples qu'ils vont embrasser.
Comme les deux disciples suivaient ainsi Jésus, le Sauveur se retourna. Les commentateurs qui ne veulent rien ignorer disent qu'il avait entendu le bruit de leurs pas, ou que quelqu'un l'avisa de prendre garde à ceux qui s'efforçaient de l'atteindre. Mais ne peut-on se retourner par hasard? Pour qui tient compte dePesprit johannique, le mouvement de Jésus ne paraît pas devoir être attribué à une cause vulgaire, ou censé irréfléchi, mais il répond à une sorte de nécessité providentielle, qui a l'apparence du hasard et dont le Sauveur lui-même a conscience. Jésus regarde venir les disciples, non qu'il soit supposé deviner seulement alors leur intention, mais parce qu'il l'encourage d'un œil favorable. De même, la question : (( Que cherchez-vous? » ne prouve pas qu'il ignore le but de leur démarche, mais qu'il veut seconder leur bonne volonté et les mettre à l'aise en leur adressant le premier la parole. Il voit en eux les prémices de « ceux qui lui sont donnés » par son Père? Les disciples lui répondent en l'appelant rabhi. « Cela signifie maître »,
LES PREMIERS DISCIPLES
observe Févangéliste, qui joindra plus loin des notes du même g-enre aux noms de Géphas et de Messie. L'emploi du mot rabhi est un trait de couleur locale dont il convient de ne pas exag-érer la signification. F'aut-il en conclure que les disciples n'avaient pas compris le témoignage de Jean et qu'ils prenaient Jésus pour un simple docteur? Mais Nathanaël appelle Jésus rabbi^ tout en le proclamant Fils de Dieu ^ et les apôtres eux-mêmes emploient encore ce mot la veille de la passion. Lors même que les deux disciples seraient déjà persuadés que Jésus est le Christ, ils ne parleraient pas autrement. Jean leur a clairement désigné Jésus comme le Messie, et ils vont s'assurer que le témoignage du Précurseur est véridique; ils ne veulent certainement pas exprimer une idée contraire à celle qui leur a été suggérée, et qu'ils sont déjà tous disposés à admettre. Les anciens interprètes qui ont pensé que les disciples, en appelant Jésus rahbi^ le reconnaissaient déjà pour leur maître, n'étaient pas très loin de la vérité La pensée de l'évangéliste, faisant ici droit à la tradition historique, est qu'il convenait d'appeler Jésus « maître » jusqu'à ce qu'il fût entré dans sa gloire; alors seulement l'on donnerait au Christ les titres de « Seigneur » et de <( Dieu », qui conviennent à son origine éternelle et à sa nature divine
La question que posent les disciples : <( Où demeures-tu? » est généralement expliquée par la crainte qu'ils auraient eue d'être importuns en sollicitant un entretien dans ce moment même et à cette place : ils auraient plus de facilité de converser avec le Maître chez lui ^. Ou bien faudrait-il voir là un trait de mœurs rabbiniques? Il ne semble pas que les docteurs juifs aient été péripatéticiens; ils enseignaient assis, ayant leurs disciples pareillement assis devant eux, « à leurs pieds ». Les disciples demanderaient à Jésus en quel endroit il enseigne. (( Venez, leur dit-il, et vous verrez » Le sens du mot « voir » est déterminé par le contexte
2. (( Cum Bahbi, id est magistrum, appellent, et gratiam sibi hoiiorifico titulo conciliant, et se ejus discipulos esse velle profitentui , ut Chrysostomus, Cyrillus, Theophylactus et Euthymius observant. » Maldonat, II, 440.