HOLTZMANN, 52. Cf. SCHANZ
LE QUATHIÈAJE ÉVANGILE
mais au fait qui sert de base à toute sa démonstration : les disciples, après Jean-Baptiste, ont vu la gloire du Verbe incarné. Nathanaël suit le conseil qu'on lui donne, et Jésus, le regardant approcher, célèbre devant ses compagnons, c'est-à-dire les disciples déjà gagnés à sa suite, la sincérité qui caractérise le nouveau venu. S'entendant louer comme un véritable enfant d'Israël, un homme tout plein de droiture et de franchise, Nathanaël est encore une fois étonné. Jésus ne le connaît pas : comment peut-il ainsi le juger ? La remarque de Jésus ne signifie pas que la franchise ait été la vertu principale des Israélites ou de leur ancêtre Jacob, mais que Nathanaël est vraiment digne du nom d'Israélite, digne de compter parmi les enfants du peuple élu, parce qu'il n'y a en lui rien que de loyal 1. Il s'en faut bien que la masse des Juifs ait droit à pareil éloge - ; mais on ne parle pas d'eux en ce moment, et la louange donnée à celui qui est « vraiment Israélite » n'est pas un blâme dirigé contre tous ceux qui ne le sont pas de la même manière, quoique la pensée de l'évangéliste aille sans doute à cette distinction des Israélites sincères, qui ont accepté la foi du Christ, et du grand nombre, livré au mensonge, qui l'a repoussée. Cet éloge de Nathanaël ne concerne pas seulement sa démarche présente, mais le fond général de son caractère et de sa conduite.
Jésus met le comble à sa surprise et ravit sa foi, en lui prouvant qu'il connaît quelque chose de plus secret que ses qualités personnelles : (( Avant que Philippe t'appelât, je t'ai vu sous le figuier. » Il s'agit d'un figuier connu de Nathanaël. La construction même de la phrase ne permet pas de penser que ce figuier serait mentionné uniquement comme lieu de la rencontre de Nathanaël avec Philippe. Si Nathanaël a été appelé dans le voisinage de Cana, l'on peut supposer que ce figuier était un arbre de son jardin. Mais la tournure du discours invite à chercher derrière une parole très simple, intentionnellement vulgaire, une signification profonde. La circonstance visée par Jésus est antérieure à l'appel de Philippe, et la mention du figuier est en rapport avec cette circonstance. Prise à la lettre, l'assertion du Sauveur doit s'entendre d'une vue à distance, dans des conditions qui ne permettaient pas naturellement de distinguer le figuier ni l'homme. Mais l'effet que ce discours produit
\. V. 47. l'oe àXrjOôj; 'Iapa7]X£i'T7]ç, iv o) ôdXoç oùx J-'artv. 2. Cf. VIII, 44.
LES PREMIERS DISCIPLES
sur Nathanaël montre que le bon Israélite y a reconnu quelque chose de plus extraordinaire, qui touchait au plus intime de ses préoccupations et de sa vie. Il est impossible de savoir ce que faisait Nathanaël sous le figuier, puisque l'évang-éliste ne le dit pas ^ ; mais il est évident que la seule mention du figuier éveille un souvenir très personnel et qui doit avoir quelque rapport avec le caractère de vrai fils d'Israël et avec l'espérance messianique. Tout cela est nécessaire pour rendre intelligible la déclaration de Nathanaël : « Tu es le Fils de Dieu, le roi d'Israël. » Les deux titres sont équivalents et désignent le Messie. Nathanaël les emploie au sens qu'ils avaient pour les Juifs, quoique l'évangéliste les reproduise comme des symboles susceptibles d'une interprétation plus haute. Le premier désigne le Messie comme l'élu de Dieu, et le second comme chef théocratique d'Israël. Ce n'est pas précisément, disent les commentateurs -, la connaissance miraculeuse que Jésus témoigne avoir des actes et des pensées mêmes de Nathanaël, qui fait croire à celui-ci que Jésus est le Messie : il n'en tirerait pas d'autre conclusion que celle de sa mission surnaturelle, s'il ne savait déjà par Philippe que la mission avouée de Jésus est celle du Messie promis. Peut-être serait-il plus conforme à l'esprit johannique d'admettre que le témoignage de Philippe n'entre pour rien dans la foi de Nathanaël et que le nouveau disciple a reconnu le Fils de Dieu à sa science divine ^. Dans ce cas, le titre de « Fils de Dieu » serait entendu au sens métaphysique, on pourrait dire au sens spirituel, par Nathanaël lui-même, ou pour parler plus exactement, l'évangéliste parlerait avec Nathanaël et pour lui, comme il lui est arrivé de parler avec et pour Jean-Baptiste. Toute cette mise en scène est incohérente et bizarre, si l'incident du figuier n'est pas symbolique, et si les circonstances apparentes de la vocation de Nathanaël ne correspondent aune réalité transcendante, à la vocation singulière d'un apôtre prédestiné
Il ne semble pas que la foi de Nathanaël ait besoin de s'élever de la conception judaïque à la conception spirituelle du Messie. L'espèce d'étoniiement que Jésus témoigne est un sentiment de joie,
1. « Quaerere quid Nathanaël sub fîcu eg-erit, nescio an satis modérât i sit ingenii. » Maldonat, II, 450.