‹ Le quatrième évangileChapitre 227 sur 857 · II, 4r · texte numérisé non relu

II, 4r

LES NOCES DE CANA

Soit dans la salle même du festin, à l'entrée, soit dans le vestibule ou dans la cour, près de la porte, il y avait six grandes urnes de pierre, pour les ablutions dont les Juifs étaient coutumiers avant et après les repas. Ces vases contenaient chacun (( deux ou trois mesures », c'est-à-dire au moins soixante-seize litres, ce qui fait, pour les six, un total de cinq à sept hectolitres. On doit supposer que les urnes ont été vidées pour les ablutions d'avant le repas, et qu'on ne devait les remplir que pour celles de la fin. Ces urnes vides et qui n'étaient destinées, d'ailleurs, qu'à recevoir l'eau des purifications légales, figurent fort bien le judaïsme impuissant et usé. Il y a six urnes, nombre imparfait. Jésus prescrit de les remplir jusqu'au bord ; après quoi, il ordonne d'y puiser, afin de faire goûter au maître d'hôtel le vin qu'elles se trouvent à présent contenir. Les paroles : « Puisez maintenant et portez au maître d'hôtel », font supposer que le changement s'est produit dans le temps même qu'on remplissait les cruches. Les gens y ont apporté de l'eau, et les voilà pleines de vin. A peine est-il besoin de dire que les commentateurs ont trouvé considérable la quantité de vin produite par le miracle. Deux ou trois pièces de vin pour achever un repas dans une noce de village sont certainement plus qu'il ne faut. On nous assure que la présence du Sauveur empêcha qu'on ne fît des excès, et que la famille garda le reste. Ces hypothèses ne vont pas du moins contre l'esprit du récit. Mais on irait à la fois contre l'esprit et contre la lettre en supposant qu'une partie seulement de l'eau versée dans les cruches aurait été changée en vin. L'auteur a pris soin de marquer la quantité d'eau, pour faire ressortir la richesse du miracle, et, s'il y a beaucoup plus de vin qu'il n'en fallait pour achever un festin de noces, il n'y en a pas trop pour signifier ce que le vin représente. S'il est une question à laquelle l'évangéliste n'a pas songé, c'est bien celle qui inquiète les commentateurs: « Est-ce qu'on aura tout bu? Est-ce qu'on pouvait tout boire? » Saint Irénée, qui voyait dans le vin de Cana le vin eucharistique ^, aurait répondu : « Non, tout n'a pas été bu ; nous en buvons encore. » Ce Père savait mieux que la plupart des exégètes modernes pourquoi il se fît tant de vin à Cana.

Jésus commande aux serviteurs de puiser dans les urnes, sans doute 1. Haer. m, 16, 7.

avec le vase qui servait à remplir les coupes du festin, et de porter le vin au maître d'hôtel, pour qu'il le goûte et le fasse distribuer, selon son office, he personnage dont il s'agit paraît être, en effet, le chef de service, surveillant, dans la salle du festin, tout le détail du repas, goûtant les mets et le vin avant qu'on les présente aux convives. Beaucoup de commentateurs pensent retrouver ici le roi du festin ^ et en concluent que les noces de Cana se célél)raient à la grecque, la famille étant sans doute fort riche et au courant. du bel usage. Mais il semble que la dégustation du vin soit mentionnée comme étant la fonction caractéristique de l'homme dont il s'agit; que cet homme n'était pas à table, et qu'il dérange l'époux, qui y était, pour lui faire une remarque sur l'irrégularité constatée par lui dans le service. Ces traits conviennent mieux au maître d'hôtel qu'au symposiarque. On peut dire aussi que l'ignorance du symposiarque touchant la provenance du vin qu'on lui apportait n'avait pas besoin d'être signalée, tandis que celle du maître d'hôtel s'explique uni({uement par le fait du miracle. Cependant, le symposiarque aurait pu « goûter » le vin en buvant le premier ; l'interpellation qu'il adresse à l'époux ne supposerait pas que celuici ait été dehors au moment où le vin fut apporté; sa remarque nous paraît inconvenante à faire devant tous les assistants, mais il ne faut pas en juger d'après nos mœurs, et l'on doit considérer surtout l'intention de l'évangéliste qui l'a rédigée. Jean pense à ce que signifie ce meilleur vin qui arrive le dernier, quand il n'y en a plus d'autre, qui prend la place de l'eau et qui est si abondant. Il n'^a pas le moindre souci de l'étiquette, ni peut-être de la la différence qu'il y a entre un (( chef de salle à manger » et un « chef de symposie ». Pourtant cette différence n'a guère pu lui échapper : il aura eu plutôt en vue le maître d hôtel. La familiarité que le chef du service témoigne à l'époux vient de ce que l'évangéliste suit sa propre pensée, dans le discours qu'il introduit, et qu'il n'a pas pris la peine d'y mettre le ton convenable au personnage qu'il fait parler. Il ne dit pas comment s'acheva la fête : c'est qu'il a tiré de l'incident tout le parti qu'il s'était proposé.

Le maître d'hôtel goûte donc cette eau qui était devenue du vin. Il ne savait pas d'où venait ce vin, et il ignorait, par conséquent, le miracle; mais les serviteurs, qui avaient puisé le liquide dans

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LES NOCES DE CANA

les urnes qu'eux-mêmes avaient remplies d'eau, savaient bien ce qui s'était passé ; c'étaient des témoins irrécusables du prodige. De ce que le maître d'hôtel n'a pas vu mettre Feau dans les urnes, on doit conclure, si l'on tient à ces menus détails, que les urnes étaient plutôt hors de la salle que dedans. Le vin qu'on présentait au maître d'hôtel se trouva excellent, meilleur, sans comparaison, que celui qu'on avait bu au commencement du repas. Dans son étonnement, le maître d'hôtel appelle l'époux, façon d'ag-ir un peu libre pour un serviteur, si l'on veut qu'il ait apostrophé le maître de la maison ; mais cet appel peut s'entendre d'une invitation à quitter la table pour recevoir une communication intéressant le service, et l'évangéliste paraît en effet distinguer l'appel de la communication. C'est l'usage commun, observe le maître d'hôtel, que l'on commence par le meilleur vin, les convives étant en état de l'apprécier; puis, quand les gens sont déjà gris, on leur en donne de moins bon; l'on fait ici tout le contraire, et l'on a gardé le meilleur vin pour finir. L'histoire ne dit pas ce que l'époux répondit. Pour l'évangéliste, c'est vraiment le mot de la fin, après lequel rien ne reste à dire. Les commentateurs observent que la coutume dont parle le maître d'hôtel n'est pas autrement attestée, mais qu'elle n'a rien d'invraisemblable, et qu'il ne faut pas en juger d'après l'étiquette moderne K On doit considérer plutôt que le ton général de la remarque a quelque chose de plaisant, qui invite à ne pas l'interpréter avec trop de rigueur, comme s'il s'agissait d'une coutume tout à fait régulière et sans exception dans les meilleures compagnies. On a parfois essayé d'atténuer l'expression : « quand ils sont ivres ~ », de façon à lui faire signifier : « quand ils ont assez bu », et à prévenir l'application fâcheuse qu'on en pourrait faire à la circonstance présente ; mais, tout en faisant la part de la plaisanterie, on doit garder au mot le sens qui lui appartient naturellement, car la suite du discours suppose que les gens ne savent plus discerner la qualité de ce qu'on leur donne encore à boire. Quant aux convives de Gana, la remarque ne les atteint pas directement. Le maître d'hôtel pense que l'époux a tenu en réserve le bon vin qu'il offre maintenant à ses invités : partout ailleurs, dit-il, c'est celui-là qu'on aurait servi pour commencer, et l'on aurait gardé

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