‹ Le quatrième évangileChapitre 256 sur 857 · XX · texte numérisé non relu

XX

NICODÈME

L'auteur n'a certes pas voulu désigner Feau et le vent comme principes de la vie éternelle ; mais il n a pas davantage employé les mots d' « eau » et d' « esprit » dans un sens métaphorique pour lîg-urer une idée pure. Son idéalisme n'est pas abstrait, c'est ridéalisation du réel, la transposition du sensible dans le spirituel, de l'élément dans l'idée. Qu'on ne retranche pas de sa pensée l'eau et le vent ; qu'on ne recoure pas non plus à une combinaison artificielle, en admettant que l'eau est l'eau, et que l'esprit est esprit, rien qu'esprit dans une partie du discours et dans la conclusion, vent dans la phrase intermédiaire. Le discours est intentionnellement mystérieux, mais il n'est pas inconsciemment illogique. L'eau du chaos et le souffle de Dieu, dont parle la Genèse, l'eau du baptême de Jésus et du baptême chrétien, le mouvement de l'Esprit descendant sur le Christ et le vent impétueux de la Pentecôte sont les objets qui apparaissent au premier plan, et derrière ces éléments, à la fois réels et symboliques, on entrevoit la vraie réalité, qui est la génération par l'Esprit de Dieu. Jésus ne dit pas pour cela que les enfants de Dieu « naissent de l'eau et du vent », car il y a cette différence entre les deux termes, que la réalité sensible du premier se distingue essentiellement de la réalité figurée, à savoir la purification et la régénération de I homme, tandis que la réalité sensible du second terme est déjà presque immatérielle, à moitié confondue, dans le langage religieux, avec l'action invisible de Dieu sur les âmes, si bien que le phénomène naturel n'est pas conçu comme étant absolument d'un autre ordre que le phénomène spirituel. Il en résulte que, pour l'eau, c'est la réalité matérielle qui s'offre à la pensée, et la réalité spirituelle qui est sousentendue, tandis que pour l'esprit, c'est la notion surnaturelle qui prédomine^ qui s'affirme d'abord, et la réalité naturelle qui se montre plus loin par manière d'explication analogique. L'embarras des interprètes et les explications contradictoires qu'on donne de ce passage viennent de ce qu'on a voulu voir dans l'eau et l'esprit des termes purement naturels ou purement spirituels, ou bien alternativement naturels et spirituels, tandis qu'ils sont à la fois naturels etspirituels, le sens spirituel étant, d'ailleurs, celui dont l 'auteur est surtout préoccupé, et d'après lequel on doit régler l'explication générale du discours. De ce point de vue, la plupart des anciens Pères, c[ui entendaient le tout du Saint-Esprit, étaient plutôt dans le vrai que ceux qui ont admis, comme les modernes, une simple comparaison

de l'Esprit-Saint avec le vent, et un jeu de mots sur le double sens de l'esprit. L'évang-éliste a donné, en forme allégorique, une théorie complète de la génération spirituelle, dans laquelle même il a compris Tincarnation du Verbe, tout en visant principalement le baptême chrétien. Le principe : « On ne sait d'oii viennent ceux qui sont nés de l'esprit, ni où ils vont », sera souvent appliqué à Jésus dans la suite de l'Evangile : luisait d'où il vient et où il va, mais le monde l'ig-nore K

Le baptême de Jean n'est pas apprécié directement, car Jésus ne dit pas : <( Si Ton ne naît pas seulement deTeau^ mais encore de l'esprit », de façon à opposer son propre baptême à celui de Jean ; mais il présente l'eau et l'esprit comme les deux principes coordonnés, ou le principe conjoint de la nouvelle naissance. Il est sous-entendu que le baptême de Jean n'avait que l'eau, le symbole matériel, sans la réalité spirituelle, tandis que le baptême de Jésus réalise spirituellement le symbole matériel qu'il a retenu. Ce n'est pas à dire pour cela que la signification symbolique de l'eau soit purement négative et se ramène à l'idée de purification, l'esprit demeurant le seul principe positif de la nouvelle naissance ~. Les deux principes ne sont pas conçus l'un comme négatif ou passif, l'autre comme positif et actif ; il n'y a, en réalité, qu'une naissance et une vie, issue d'un seul principe, qui est l'esprit agissant avec l'eau et dans l'eau. Les deux causes se ramènent à une seule, pour produire un seul effet qui est positif, et qui procède àla fois, tout entier, del'uneet del'autre. Pour la forme symbolique du discours, il y a deux éléments, l'eau et l'esprit ; pour la conception générale et théorique de la vie spirituelle, il n'y a qu'une cause, Fesprit ; au point de vue du christianisme réel, on reçoit l'Esprit-Saint par le moyen du baptême, en sorte que l'eau baptismale peut être considérée comme le véhicule de l'esprit ou comme l'instrument de son action régénératrice et sanctifiante. Dans les autres endroits de l'Evangile où l'eau apparaît comme un terme purement symbolique, elle ne représente pas le côté négatif de la régénération chrétienne, mais la vie spirituelle dans son principe et son développement On n'a aucune raison d'admettre ici un autre sens ; mais on le fait généralement, parce

Page 1