‹ Le quatrième évangileChapitre 295 sur 857 · B. Weiss, loc. cit. ; Sghanz · texte numérisé non relu

B. Weiss, loc. cit. ; Sghanz

IV, 27. Et en ce (moment) arrivèrent les disciples, et ils étaient étonnés de ce qu'il parlait avec une femme. Cependant aucun ne dit : « Que (lui) demandes-tu? » ou : « Pourquoi parles-tu avec elle? » "28. La femme laissa donc là sa cruche et s'en alla à la ville, et elle dit aux gens : 29. « Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait. Ne serait-ce pas le Christ? » 30. Ils sortirent de la ville et vinrent le trouver. 31. Pendant l'intervalle, les disciples le priaient en disant: « Rabbi, mange. » 32. Mais il leur dit : a J'ai un aliment à manger que vous ne savez pas. » 33. Et les disciples se disaient l'un à l'autre : « Quelqu'un lui aurait-il apporté à manger? » 34. Jésus leur dit : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son œuvre. 35. Ne ditesvous pas vous-mêmes que, dans quatre mois, la moisson viendra ? Pour moi, je vous dis : levez vos yeux et considérez les campagnes, qui sont blanches pour la moisson. Déjà 36. le moissonneur reçoit un salaire et il recueille du fruit pour la vie éternelle, afin que le semeur se réjouisse en même temps que le moissonneur. 37. Car en cela se vérifie le proverbe : autre est le semeur, et autre le moissonneur. 38. Je vous ai envoyés moissonner ce que vous n'aviez pas eu la peine (de semer) ; d'autres ont eu la peine, et vous êtes entrés dans leur labeur. »

Sur l'entrefaite les disciples arrivent, et ils sont surpris de trouver leur Maître ^n conversation ^ avec une femme ; ce n'est point parce qu^elle était étrangère ou de basse classe, mais parce que c'était une femme, c'est-à-dire un sujet j)eu digne de recevoir les leçons d'un rabbi. On sait que cette manière de voir est, jusqu'à un certain point, celle de l'évangéliste, et que, si Jésus n'est pas excusé aux yeux des disciples, il doit l'être aux yeux du lecteur. Les disciples, par respect, s'abstiennent de toute observation, ils ne s'informent pas de ce que Jésus a pu avoir à demander ou à dire à la Samaritaine. Celle-ci, de son côté, voyant la conversation interrompue par l'arrivée de ces inconnus, et ne se souciant peut-être pas beaucoup d'une plus ample instruction, retourne en hâte à la ville pour y raconter ce qui vient de lui arriver. Dans son empressement, elle laisse sa cruche auprès du puits. Beaucoup d'exégètes admirent son zèle. Il n'y a d'évident que la précipitation de son départ. Le discours qu'elle va tenir à ses concitoyens est un vrai récit de femme, non l'expression d'une foi solide. N'oublions pas

1. V. 24. Ss. : « de ce qu'il se tenait et parlait ». Blass, kizi]7.Lo; iXaXs:. Mais l'aulorilé est bien fragile. 13e même, v. 28, la femme c court ». Variantes ou traductions libres.

LA SAMARITAINE

que la cruche demeure vide auprès du puits, et peut-être l'évang-éliste n'a-t-il pas laissé la Samaritaine remplir sa cruciie d'eau, pour insinuer qu'elle n'avait pas reçu l'eau de l'esprit, bien qu'elle l'eût demandée, sans savoir ce que c'était, comme Simon le Magicien Ce trait qui paraît si bien pris sur le fait et si incontestablement historique pourrait avoir une portée symbolique : pour qui connaît la manière de l'évangéliste, il est bien probable que la cruche ne reste pas vide auprès du puits sans autre motif que la fidélité du récit. L'eau était tout à l'heure un symbole ; les aliments vont devenir, dans le contexte immédiat, un symbole comme l'eau. Il n'est pas téméraire d'admettre que la cruche vide est aussi un symbole. La femme dit à ceux qu'elle rencontre : « Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait ! Serait-ce point le Christ ? » Elle n'affirme pas que ce soit le Christ. C'est un homme qui dit toutes les choses, même vilaines, qu'on a faites. La femme ne poserait pas la question relative au Christ, si Jésus lui-même n'avait déclaré être le Messie. Comme il l'a dit, elle le répète ; mais, au lieu de l'affirmer, à son exemple et comme convaincue de sa parole, elle s'exprime de façon dubitative ~. On verra plus loin que ses récits ont excité en plusieurs une foi imparfaite. La sienne n'était pas meilleure, si tant est qu'elle ait valu celle-là, dans la pensée de l'évang-éliste.

Il y avait à Sychar des âmes de bonne volonté qui s'intéressèrent tout de suite au discours de la femme. Pendant que ces g-ens s'acheminaient vers le puits, les disciples offraient à Jésus les provisions qu'ils avaient rapportées. Jésus, disent les commentateurs, était tout à la pensée et à la joie du ministère qui s'offrait à lui. C'est pourquoi il n'a pas fait attention au retour des disciples, ni aux vivres qu'ils ont dans les mains ; il faut que les disciples prennent sur eux de l'inviter à manger. Alors il leur dit qu'il a une autre nourriture à prendre, bien préférable à celle qui lui est présentée. Il entend parler d'une nourriture spirituelle ; mais les termes qu'il emploie semblent encore calculés pour amener la méprise que vont

1. E. A. Abbott, E. B. II, 1802, suppose, au contraire, que la cruche reste, parce que la femme n'en a plus besoin, ayant reçu l'eau de l'esprit : c'est ce que le récit ne donne aucunement à penser,

2. La particule ;j-r,'Ti, dans la question : « Ne serait-ce pas le Christ ? » prévoit une réponse négative. C'est, dit-on, que la femme craint une telle réponse (ScHANz, 214) ; mais n'est-il pas plus naturel de supposer qu'elle l'admet d'avance comme vraisemblable ?

faire les disciples. L'évangéliste saisit l'occasion de placer une instruction symbolique dans le genre de celles qui ont été déjà rencontrées : Teau et le vin des noces de Cana, le temple de Dieu et le corps du Verbe incarné, les deux naissances, l'eau du puits et l'eau de la vie éternelle. 11 s'agit maintenant des deux nourritures, et l'on doit moins s'enquérir des sentiments de Jésus que des intentions de l'auteur. Les disciples parlent de leurs provisions, pour que la leçon arrive ; Jésus ne peut refuseï- l'aliment corporel pour faire valoir l'aliment spirituel, sans que le premier lui ait été offert. Du reste, l'évangéliste n'entend23as insinuerque le Christ n'ait pas connu les exigences du boire et du manger : pour le moment, il importe d'amener la leçon symbolique des deux nourritures, non de savoir si Jésus a mangé ce jour-là, comme il importait, dans le paragraphe précédent, d'amener la leçon symbolique des deux eaux, non de savoir si Jésus a bu réellement au puits de Jacob. L'espèce d'incohérence qui se remarque dans cette partie du récit vient de ce qu'il est dominé par les idées, non par le souci de la réalité historique. On a vu les Samaritains se mettre en route, et la conversation de Jésus avec ses disciples, qui se place immédiatement après le départ de la femme, remplit assez mal l'intervalle, beaucoup plus long que le discours du Sauveur, qui s'écoule entre l'arrivée des disciples et celle des Samaritains.

Les disciples ne comprennent pas mieux ce que Jésus dit de sa nourriture spirituelle que la femme n'a compris ce qu'il disait de son eau vive. Ils songent à des provisions qu'il aurait j)ar devers lui, et, tout en trouvant la chose incroyable, ils se demandent qui a pu les lui apporter. C'est entre eux néanmoins qu'ils échangent leurs réflexions. Jésus, voyant l'embarras de leur pensée, leur donne, sans qu'ils l'aient sollicitée, l'explication dont ils ont besoin ; « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son œuvre K » Cette déclaration de principes va bien au delà de la circonstance présente ; la volonté du Père et son œuvre embrassent toute la mission de celui que le Père a envoyé, mission qui consiste dans l'accomplissement de la révélation divine sur la terre, et non seulement dans la conversion des quelques Samaritains qui se dirigent vers le puits de Jacob. Jésus va expliquer aux

d. Cf. Mattii. IV, 4, parole dont cette leçon des deux nourritures paraît être le commentaire. On peut comparer aussi l'instruction donnée à propos des pains, Mahc, viii, 14-21 ; Mattii. xvi, 5-12.

LA SAMARITAINE

disciples comment cette œuvre est plus avancée qu'ils ne croient. Les disciples disent que dans quatre mois viendra la moisson ; et la moisson est déjà mûre. La moisson dont il s'agit est la conversion des hommes, ainsi que dans les Synoptiques ^. Cette moisson spirituelle est figurée par la moisson réelle dont parlent les disciples. Plusieurs interprètes ont supposé que les paroles : « Dans quatre mois viendra la moisson », étaient une sorte de proverbe par lequel on aurait sig-nifié Tespérance de voir arriver la récolte -, ou bien, au contraire, la faculté de faire beaucoup d'autres choses en attendant. Mais ces paroles ne sont pas introduites comme un proverbe ^ ; elles n'en ont pas la forme, et elles accusent plutôt l'intention de fixer vaguement l'époque de l'évangélisation samaritaine. Gomme proverbe, la formule n'aurait de sens que si les quatre mois marquaient le temps compris entre les semailles et la moisson ; mais les semailles devraient être mentionnées, et l'intervalle serait trop court. La suite montre que Jésus a pris son point de départ dans le présent -, les disciples disent que la moisson réelle n'arrivera que dans quatre mois, et il va de soi qu'ils ne considèrent pas non plus comme prochaine la moisson spirituelle ; or, quoi qu'il en soit de l'autre, celle-ci est mûre. Comme la moisson commençait en avril, le passage de Jésus en Samarie se placerait au mois de décembre; les semailles ayant lieu en octobre et en novembre , le grain était .levé dans les champs. L'évangéliste n'y regardait probablement pas de si près. La circonstance qu'il indique ne rend pas le discours plus intelligible pour les disciples ; elle est signalée plutôt en vue du lecteur, et pour amener, après le symbole des deux nourritures, l'un complétant l'autre, le symbole des deux moissons. Aussi bien ne faut-il pas trop se préoccuper des Samaritains dans l'explication de ce qui suit, ni rapporter exclusivement à eux ce qui va être dit de la moisson : ce n'est pas seulement Jésus qui, dans cette allocution, parle à ses disciples du succès qu'il prévoit dans le pays où il est ; c'est l'auteur qui développe toute l'économie de la prédication évangélique jusqu'à son temps. On n'a pas à chercher la date réelle d'un fait qui n'est pas historique. Mais l'évangéliste qui a daté la multi-

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