‹ Le quatrième évangileChapitre 397 sur 857 · B. Weiss · texte numérisé non relu

B. Weiss

parle de la trahison qui se prépare. Dans le quatrième, Judas n'est plus un traître, c'est la trahison personnifiée. Ce qui est dit de lui ne se rapporte pas tant à ses sentiments et à sa conduite, qu'à la trahison judaïque envers le Fils de Dieu. Le principe de cette trahison, qui a pu exister, en un sens, dans le cœur de Judas « depuis le commencement », consiste dans le malentendu fondamental qui s'est produit entre Jésus et les Juifs touchant la véritable mission du Christ. Ce malentendu a fini par prendre, à l'égard du Sauveur, la forme odieuse de la trahison dont Judas n'a été qu'un des acteurs, celui qui a tenu, au moment décisif, le rôle le plus bas et le plus facile à définir comme traîtrise. Au point de vue de l'histoire, les rapports du Maître avec le disciple qui devait le trahir n'ont rien d'invraisemblable ni de révoltant pour le sens moral. Lorsque Judas s'est attaché à Jésus, et que Jésus l'a compté parmi les Douze, il croyait aussi sincèrement que les autres; mais sa foi, toute judaïque de caractère, ne s'est pas trouvée susceptible d'amélioration et a fini par s'effondrer devant le scandale imminent de la passion. Et pour ce qui est des dispositions du Christ à son égard, Jésus n'avait aucune raison d'écarter un homme de bonne volonté, dont on ignorait s'il devait se montrer plus tard inférieur à son devoir. La prescience divine du Verbe incarné, entendue selon la lettre de l'Evangile, est un postulat de la théologie johannique, où l'historien ne peut s'attendre à trouver l'explication réelle des faits.

Jésus donc connaissait, dès le commencement, ceux qui devaient croire en lui, ceux que le Père lui donnait, ceux à qui le Père accordait par lui la faculté de devenir enfants de Dieu ; et il connaissait aussi ceux qui ne devaient pas croire, ceux qui étaient les enfants du diable, et à qui la parole de vie qu'il apportait ne devait pas profiter. L'évangéliste le lui fait dire, pour conclure l'entretien qui aboutit à la manifestation complète de l'incrédulité galiléenne. Il ajoute que « depuis lors », ou plutôt « pour ce motif ^ », à raison du scandale que leur avait causé le discours du Sauveur, « beaucoup

1. £/. TOUTOU. Cf. XIX, 12, Le sens de ce dernier passag'e n'est pas au-dessus de toute discussion. La traduction : « depuis lors », est possible dans vi, 66, puis(pjMl s'agit de gens qui suivent Jésus et dont on va dire qu'ils ne l'accompagnèrent plus. D'ailleurs, la formule « depuis cela », signifierait autre chose que « depuis cette époque », et indiquerait, d'une certaine façon, le motif avec le temps de l'abandon.

LE PAIN DE VIE

de ses disciples se retirèient et n'allaient plus avec lui ». Cette façon de parler insinue que les disciples dont il est question suivaient assez rég-ulièrement Jésus dans ses pérégrinations. Après leur départ, il semble que les Douze demeurent seuls auprès du Maître. On doit voir là une sorte d'aperçu général sur les résultats du ministère galiléen, et ne pas traiter les éléments de cette perspective comme détails d'histoire. Cet abandon universel et simultané représente d'un seul trait la situation où Jésus se trouve à la fin du ministère galiléen^ dans les Synoptiques. La question posée aux Douze et à laquelle Pierre répond, transposition de la scène que la tradition des premiers Evangiles a placée près de Césarée de Philippe ^, paraît suivre immédiatement le départ en masse des Galiléens. Il n'en a pas été ainsi dans la réalité, la confession de Pierre n'ayant pas été associée à une prédication publique du Sauveur, qui aurait causé la dispersion instantanée de son auditoire ordinaire. Même dans Luc, où la confession vient, comme ici, après la multiplication des pains, les deux tableaux sont nettement séparés, et l'on sent que l'évangéliste a dû laisser tomber plusieurs récits que ses sources mettaient dans l'intervalle. Ce n'est pas raison toutefois pour introduire cet intervalle chez Jean, qui l'a volontairement supprimé. La perspective du quatrième Evangile est artificielle et a un caractère didactique La foi des Douze est mise en regard de l'incrédulité galiléenne ~ : eux du moins reconnaissent que les paroles de Jésus sont paroles de vie ^ ; et cependant, comme il y a eu beaucoup d'incrédules parmi les premiers adhérents de l'Evangile, il y en a un jusque dans le groupe des Douze, et qui y reste, réservé pour un plus grand scandale ^. La scène est composée en vue de cette conclusion, pour éclairer d'avance le lecteur sur le rôle que Pierre et Judas tiendront dans la consommation du drame évangélique.

La plupart de ceux qui accompagnaient ordinairement Jésus

1. Marc, viii, 27-30 ; Matth. xvi, 43-20. Dans Luc, ix, 18-22, il n'y a aucune indication de lieu ; la multiplication des pains, dont le récit précède immédiatement la confession de Pierre, est placée près de Bethsaïde.

2. Cf. VI, 66, les disciples « qui ne marchent plus avec » Jésus, et 68, les Douze disant par la bouche de Pierre : <( A qui irions-nous ? »

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