Luc, IV
A. LoisY. —
LE QLATiaÈME ÉVANGILE
formé dans le récit johannique. Les « Juifs », c'est-à-dire les ennemis de Jésus, les chefs du sacerdoce et les pharisiens, sont tout surpris qu'un Galiléen illettré possède si bien la science des Ecritures et soit docteur sans avoir fréquenté les écoles : « Comment sait-il les lettres, n'ayant pas étudié '? » Les g-ens de Nazareth se sont posé naturellement cette question, car ils connaissaient ce qu'avait été l'éducation de Jésus. Les membres du sanhédrin ne pouvaient pas être aussi bien instruits. On dit que les grandes écoles des scribes étaient à Jérusalem, que Jésus n'avait pas fréquenté ces écoles, et que leurs chefs pouvaient en témoigner : tel doit être le point de vue de l'évang-éliste, qui veut opposer la science divine du Christ à la science rabbinique des Juifs; mais au point de vue de la réalité historique, où l'auteur n'a pas voulu se placer, on pourrait objecter que tous les scribes n'étaient pas à Jérusalem, et que les membres du sanhédrin devaient être assez mal informés des études que Jésus avait pu faire Les « lettres » ne sont pas l'Ecriture sainte, que les Israélites de la plus humble condition apprenaient à lire et qu'ils entendaient pour le moins lire dans les synagogues, mais la science des docteurs juifs, qui se rattachait d'ailleurs à l'Ecriture et se présentait comme en étant le commentaire. La remarque des Juifs n'exprime pas un sentiment d'admiration élogieuse, mais une surprise où il entre plutôt du mépris pour le docteur improvisé qui n'arrive pas des académies. Peut-être y a-t-il quelque témérité à induire de là que Jésus suivait dans son enseignement la méthode rabbinique, et que l'évangéliste l'entend ainsi, ou bien que le Sauveur n'a jamais été disciple d'aucun maître humain On sait, par les Synoptiques, jusqu'à quel point la première assertion peut se justifier , c est-à-dire dans quelle mesure Jésus rattachait sa doctrine aux écrits de l'Ancien Testament, et en quoi sa façon d'argumenter sur certains textes est conforme à celle des rabbis. Les mêmes Evangiles attestent que Jésus n'était pas un rabbi et n'avait fait aucune étude pour le devenir; c'est encore leur témoignage c{ui nous revient par l'intermédiaire de l'Evangile johannique.
Les Juifs prennent donc Jésus pour un autodidacte, et, sans faire attention au contenu de son enseignement, ils en conçoivent une
1, V. 15. K(oç ouTOç ypà[j.[j.aTa oiôev [j.rj ac[j.aOrjy.fi); ;
2, Cas analogue rencontré plus haut, vi, 42; j). 449.
3, B. Weiss, 291.
A LA FÊTE DES TABEKNACLES. LES JUIFS
fâcheuse idée, pour la seule raison qu'il n'a pas été puisé aux sources officielles. La réponse vient sans que Ton sache comment le Sauveur a eu connaissance de cette critique. Il semble que l'objection avait beaucoup plus de force dans le monde juif, au temps de Févang-éliste, qu'elle n'a eu de réalité au temps du Sauveur. Dans les Synoptiques, on ne voit pas que la qualité de maître ait été contestée à Jésus, sous prétexte qu'il ne sortait pas des écoles; mais, à la fin du premier siècle, les Juifs pouvaient dire aux chrétiens que leur Maître n'avait pas été un vrai docteur, et s'autoriser même des textes évang-éliques pour le prouver. On leur répond ici que la doctrine du Christ n'était pas une doctrine d'école, qu'elle est venue de plus haut, et qu'il faut en juger tout autrement que par la garantie extérieure d'une tradition scolastique. Jésus est le chef de tous ceux qui sont « instruits de Dieu ' » même. « Mon enseignement, dit-il, n'est pas de moi, mais de celui qui m'a envoyé. » Cet enseignement vient d'un maître plus autorisé que les plus fameux scribes, que Hillel et que Schammaï. La notion biblique de la prophétie, parole de Dieu dans la bouche du prophète, est analogue à l'idée qu'on donne ici de l'Evangile -, et peut aider les Juifs à la comprendre ; ce n'est pas la même pourtant, car il y a une différence entre la parole que les prophètes reçoivent de Dieu et celle que le Verbe incarné puise directement en lui.
(( Quiconque est disposé à faire la volonté de Dieu connaîtra » aisément « que la doctrine » du Christ (( vient de Dieu. » C'est l'argument de l'expérience religieuse, de cette affinité entre la vérité divine et l'âme sincère, dont il est parlé souvent dans le quatrième Evangile et qui est la preuve décisive en matière de foi. La volonté de Dieu, en tant qu'elle est connue des Juifs, est représentée par la révélation de l'Ancien Testament : Jésus dirait que celui qui a bonne volonté d'observer la Loi se retrouve lui-même et reconnaît Dieu dans la doctrine évangélique^. Néanmoins la façon dont on allègue un peu plus loin la Loi mosaïque ferait plutôt supposer que le point de vue de l'évangéliste est plus général, et que la conception de la volonté divine est plus large que celle de la Loi ^' ;