HoLT7MANN
originale et brillante synthèse n'a pas laissé d'avoir en vue la situation de l'Eglise dans le temps même où il a écrit, et les besoins particuliers du milieu où il vivait. lia été beaucoup plus théologien qu'historien; mais il a été encore plus apologiste que théologien. Sa théologie sert à prouver la légitimité du christianisme en face du judaïsme contemporain. C'est une apologie du christianisme, conçue en face du judaïsme, lorsque la séparation était depuis quelque temps accomplie, mais que le sentiment en était encore très vif, et que le principal intérêt de la controverse chrétienne était encore du côté des Juifs, assez peu d'années avant que les défenseurs de la religion nouvelle eussent à se mettre en face du paganisme, pour faire valoir devant la science grecque la sublime philosophie dont Jean avait été l'initiateur.
Etant donné ce caractère du quatrième Evangile, l'ancienne méthode exégétique, qui consistait à juxtaposer les données johanniques aux données synoptiques, bien qu'elle soit pratiquée aujourd'hui encore par de savants interprètes, semble définitivement condamnée. Les éléments qu'on voudrait associer ne sont pas de même nature. A prendre les choses en général, les Synoptiques ne sont pas à compléter par Jean, ni Jean par les Synoptiques. Ceux-ci sont les vraies sources historiques touchant la vie et l'enseignement du Sauveur; Jean est déjà un témoignage ecclésiastique et qui représente la foi de l'Eglise, le mouvement religieux chrétien vers la fin du premier siècle, autant et plus que la réalité historique de l'Évangile. Un examen plus approfondi fera mieux comprendre toute la portée de cette conclusion. Il suffît d'indiquer ici le résultat le plus clair du travail critique du dernier siècle, à savoir, que Jean est un document d'un autre ordre que les Synoptiques, qui ne supplée pas directement à leurs lacunes, mais qui se superpose à eux comme la philosophie religieuse et mystique, l'explication transcendante de leur contenu.
§ III. — Le quatrième évangile et les synoptiques
Une lecture un peu attentive permet de constater que Jean contient beaucoup de choses qui ne sont pas dans les Synoptiques, et qu'il omet beaucoup de choses que ces Evangiles renferment. Les parties communes sont relativement peu nombreuses, et ces éléments sont employés d'une autre façon, souvent même entourés de circonstances différentes dans l'Evangile johannique. Si l'on y regarde encore de plus près, on trouve des divergences notables touchant la chronologie du ministère du Sauveur et des principaux faits, surtout ceux des derniers temps, et le jour de la mort du Christ ; on s'aperçoit que le développement de la carrière de Jésus n'est pas conçu de la même manière, que le fond et la forme de
INTRODUCTION
son enseig-nement sont tout autres. L'on ne peut entrer maintenant dans tousles détails de cette comparaison, qui seront traités dansle commentaire ; mais il convient d'en signaler et d'en expliquer au moins les résultats généraux et les particularités les plus importantes.
Sauf un petit nombre de sentences qui sont dispersées dans tout le livre, tous les discours du quatrième Evangile lui appartiennent en propre, aussi bien que la théorie de Tincarnation du Verbe qui est exposée dans le prologue. Plusieurs faits semblent aussi de prime abord complètement étrangers à la tradition synoptique : le miracle de Cana, le second témoignage de Jean-Baptiste, Thistoire de la Samaritaine, celles du paralytique de Béthesda, de Taveugle-né, de Lazare, le lavement des pieds dans le dernier repas, les conversations du Sauveur avec Pilate^ la présence de sa mère et du disciple bien-aimé au pied de la croix, l'apparition du Christ pour vaincre Tincrédulité de Thomas, sans parler de rhistoire de la femme adultère et du chapitre xxi, qui doivent être considérés à part. On verra, dans le commentaire, que la plupart de ces récits ne sont pas indépendants des Synoptiques autant qu'ils le paraissent. Mais ils ont été conçus pour servir d'illustration à la doctrine contenue dans les discours, et qui est celle de Lévangéliste. Si Fauteur n'a pas emprunté davantage aux anciens Evangiles, c'est qu'il n'y a pas trouvé plus de matériaux convenables pour le but qu'il se proposait. Son cas n'est pas le même que celui des Synoptiques, dont chacun possède aussi des éléments à lui propres, mais qui ne laissent pas de ressembler aux éléments communs et à tout ce que contiennent les autres documents de la Synopse. Chez Jean, même les éléments qui lui sont communs avec les Synoptiques changent de caractère.
Jean néglige la plupart des discours et des récits de la Synopse, parce qu'il n'en a pas besoin ou qu'il n'en pourrait pas tirer parti pour faire valoir sa doctrine. Il omet la généalogie du Sauveur et l'histoire de la conception virginale, parce qu'il importe peu au Verbe incarné d'être fils de David, et que l'incarnation du Verbe remplace avantageusement la naissance par l'opération du Saint-Esprit; il omet le baptême de Jésus par Jean-Baptiste, parce que le vrai baptême du Christ est l'incarnation du Verbe en Jésus; il omet la tentation, parce que son Christ n'a pas pu être tenté ; il omet la transfiguration, parce que cette manifestation accidentelle de la gloire de Jésus n'a plus de raison d'être dans un Evangile où toutes les œuvres, toutes les paroles et jusqu'à la passion du Sauveur révèlent sa gloire au monde ; il omet l'institution de l'eucharistie, parce qu'il l'a représentée figurativement dans le récit de la multiplication des pains et dans le discours sur le pain de vie, et que son schéma chronologique, en retirant au dernier repas de Jésus le caractère de festin pascal, ne lui permettait pas de la raconter ; il omet l'agonie de
Gethsémani, parce que son Christ ne pouvait avoir la moindre incertitude sur la volonté du Père, ni éprouver la moindre crainte devant la mort ; il omet Tascension et il paraît supprimer la Pentecôte, parce qu'il veut montrer le Sauveur dans la plénitude de sa gloire céleste et de son action par TEsprit sur FEglise, dès le jour même de la résurrection.
Ses omissions ne sont pas absolues; ce sont plutôt des substitutions. Il y a quelque chose de la tentation dans les suggestions qui sont faites à Jésus par sa mère, aux noces de Cana, par ses frères, quand ceux-ci rengagent à se manifester en Judée à Toccasion de la fête des Tabernacles^. Il y a quelque chose de Gethsémani dans le monologue public du Christ, après la venue des Grecs : « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je? Père, sauve-moi de cette heure. Mais c'est pour cela que je suis venu à cette heure ; Père, glorifie ton nom ^ ». Il y a quelque chose de la transfiguration dans la réponse du Père, au même endroit ^ : « Je Fai glorifié, et je le glorifierai encore. » Il y a quelque chose de Tascension dans la parole de Jésus à Marie de Magdala : « Je monte vers mon Père et votre Père, mon Dieu et votre Dieu. » Ces données johanniques sont beaucoup moins des faits traditionnels, analogues aux données synoptiques, qu'une transposition et une interprétation didactique de ces dernières. De même, l'omission des nombreux miracles qui sont racontés dans les premiers Évangiles se justifie, au point de vue johannique, en ce que toutes les catégories de miracles sont représentées par un miracle typique dont la relation est adaptée aux leçons que l'évangéliste en veut tirer : la guérison de l'aveugle-né prouve mieux l'action du Christ-lumière que n'aurait pu le faire celle de l'aveugle de Jéricho; la résurrection de Lazare figure mieux l'action du Christ-vie que n'aurait pu le faire celle de la fille de Jaïr ou celle du jeune homme de Nain. Les guérisons de possédés, si nombreuses dans les Synoptiques, ne sont pas représentées dans un miracle particulier qui les résumerait toutes, soit que ce genre de prodiges ait paru trop vulgaire et peu propre à relever la dignité du Christ, soit qu'il ait répugné à l'évangéliste de montrer le Sauveur en rapport direct avec les démons et leurs suppôts. Mais la lutte du Christ avec le démon, incarné dans le monde et dans le judaïsme incrédules, lutte qui aboutit au triomphe complet et définitif de Jésus sur la puissance des ténèbres, compense largement cette lacune. Le nombre des miracles étant réduit à ce qui est nécessaire pour l'illustration de la doctrine, l'auteur gagne ainsi la place