L'AVEUGLE-NÉ
(Jean, ix)
La guérison de l'aveugle se rattache immédiatement à la discussion rapportée dans le précédent chapitre. Pour la perspective, c'est au sortir du temple, où les Juifs ont voulu le lapider, que Jésus rencontre un aveugle de naissance et le guérit. L'on n'a pas à se préoccuper des difficultés chronologiques, puisque la chaîne des récits est idéale. Jésus s'est dit la lumière du monde, et les Juifs n'ont pas voulu le croire : il va compléter son enseignement par un miracle symbolique où la même vérité sera figurée, en même temps que la réprobation des Juifs et la conversion des Gentils. Il ne s'agit pas de montrer l'hostilité des Juifs ou les progrès de cette haine qui va maintenant s'étendre à quiconque fait profession de croire au Christ, mais d'illustrer, en face de cette animosité croissante, le rôle du Sauveur, par un signe gros de vérité, qui sera d'ailleurs suivi d'une prédication directe. De même que la disparition de Jésus et sa sortie du temple figurent la réprobation d'Israël, son passage auprès de l'aveugle et la guérison de celui-ci représentent la conversion de la gentilité, ou plutôt du genre humain i. Le Sauveur qui a échappé aux Juifs par la mort est acquis à l'humanité ; il demeure éternellement la lumière du monde, la porte du salut, le bon pasteur qui a donné sa vie pour ses brebis.
IX, 1. Et en passant, il vit un homme qui était aveugle de naissance. 2. Et ses disciples Tinterrogèrent, disant : « Rabbi, qui a péché, de cet homme ou de ses parents, pour qu'il naquît aveugle? )^ 3. Jésus répondit : « Ni lui ni ses parents n'ont péché ; mais c'est pour que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. 4. Il nous faut exécuter les œuvres de celui qui m'a envoyé, pendant qu'il fait jour ; vient la nuit, où nul ne peut travailler. 5. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » 6. Ayant dit cela, il cracha par terre et fit de la boue avec sa salive, il
i. « Videtur Christus hoc caeco curando aliquicl voluisse mystice significare, itaque sensus etiam mysticus hoc loco est literalis. » Maldonat, II, 731.
enduisit de cette boue les yeux (de Taveugle), 7. et il lui dit : « Va te laver dans la piscine de Siloé » — ce qui veut dire Envoyé. — Il (y) alla donc et se lava, et il revint voyant. 8. Alors les voisins et ceux qui Tavaient vu auparavant, car c'était un mendiant, disaient : « N'est-ce pas celui qui était assis et mendiait? » 9. D'autres disaient : « C'est lui. » D'autres disaient : « Non, mais c'en est un qui lui ressemble. » Lui-même disait : u C'est moi. » 10. Alors ils lui dirent : « Comment donc tes yeux ont-ils été ouverts? » 11. Il répondit : « L'homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue et m'a enduit les yeux, et il m'a dit : Va-t-en à Siloé te laver. J'y suis donc allé, et m'étant lavé, j'ai recouvré la vue. » 12. Ils lui dirent : « Où est-il ? » Il dit : « Je ne sais pas. »
Jésus, au sortir du temple, voit, en passant, un aveugle de naissance qui, sans doute, était là pour mendier ^ Les disciples sont introduits sans que l'on sache comment ils se trouvent auprès de leur Maître : il ne faut pas néanmoins mettre un intervalle entre cette scène et la précédente, car l'harmonie de la narration n'en sera pas meilleure ; l'évangéliste amène les disciples parce qu'il a besoin d'eux 2; peu lui importe la façon dont ils auront rejoint le Christ à sa sortie du temple. La question des disciples ne contient pas la clef de l'histoire ; ce n'est qu'une manière d'exorde qui a sa part du sens mystique répandu dans tout le récit ; peut-être n'est-elle pas très naturelle comme donnée de fait, mais elle est bien conçue comme introduction au symbolisme général. Les disciples demandent si c'est l'homme qui a péché, ou bien ses parents, pour qu'il naquît aveugle. Les commentateurs*'' cherchent fort inutilement comment les disciples ont pu savoir que la cécité de cet individu n'était pas accidentelle, et si le mendiant ou quelque autre ne le leur aura pas dit. Ce n'est pas sur les détails réels que Fauteur paraît avoir négligés, mais sur les indications significatives données par lui, que doit se porter l'attention de l'interprète.
' Deux hypothèses sont proposées pour expliquer l'infirmité de l'aveugle : ou bien lui-même a péché avant de naître, ou bien il est puni pour les péchés de ses parents. La première hypothèse implique la préexistence des âmes^, c'est-à-dire une doctrine hellénique; la
1. Il est probable que l'évangéliste a en vue l'endroit où se tenaient ordinairement les mendiants, et qu'il s'inspire d'Acr. ni, 2.