HOLTZMANN
en est la raison providentielle ; pour ce qui est des causes, il se contente d'affirmer que ni la préexistence ni l'imputation aux enfants des péchés commis par les parents ne sont des explications recevables. La cécité de l'aveugle figure Fétat d'ignorance et de péché où l'humanité languissait avant Tincarnation du Verbe. Dieu a permis cet état pour manifester sa puissance et sa bonté en le faisant disparaître. Etait-ce la conséquence d'une faute primordiale commise, non avant le temps, non par tel ancêtre, mais par l'ancêtre commun de l'humanité? Notre Evangile ne le dit pas; il indique seulement que la raison supérieure des choses est à chercher dans leur fin. Ainsi Thistoire de l'aveugle-né offre un sens analogue à celui de l'histoire du paralytique^, et l'on verra qu'il y a plus d'un point de contact entre l'une et l'autre ; mais dans Fhistoire du paralytique, le péché est plutôt considéré comme actuel et par rapport à l'individu ; dans l'histoire de l'aveugle, il est plutôt envisagé comme état et par rapport à l'humanité.
Ce n'est point en punition de ses péchés personnels que l'homme est aveugle, ni par la faute de ses ancêtres immédiats ; il est tel par une sorte de nécessité providentielle'^, pour fournir matière à la révélation de Dieu. Littéralement, en tant qu'il s'agit de donner la vue corporelle à un individu qui en était privé, F homme est aveugle pour que sa guérison serve d'image sensible à l'œuvre d'illumination purifiante que Dieu accomplit dans le monde par son Christ. Que l'aveugle lui-même recueille de sa guérison un profit spirituel, c'est ce qui lui convient comme au représentant typique de l'humanité appelée à la vraie lumière par l'Evangile. Cette illumination salutaire constitue proprement l'œuvre de Dieu, qui est symbolisée par le miracle.
La guérison de l'aveugle n'est pas le symbole d'autres miracles, mais du salut procuré k l'humanité par Jésus lumière du monde. Les paroles du Sauveur le font clairement entendre : le devoir commun k tous les enfants de Dieu est de réaliser ici-bas la volonté du Père céleste ; ce devoir incombe au Fils unique aussi bien qu'aux
2. L'explication de s. Jean Chrysostome, adoptée par Maldonat (II, 734) : « caecum illum non propterea natum fuisse caecum, ut in eo opéra Dei manifeslarentur, scd ita consecutum, itaque tulisse rem, ut, cum caecus natus esset, occasionem praeberet divinae in se virtutis declarandae », est prise en dehors du texte, si tant est (qu'elle ne le contredise pas..
l'aveugle-ivé
enfants adoptifs ; il faut travailler durant le jour, durant le temps fixé pour le travail ; il serait trop tard quand la nuit sera venue, c'est-à-dire le temps du repos. Dans l'application à Jésus, le jour est le temps de sa carrière terrestre ; la nuit, sa mort et sa retraite dans le monde invisible. Le Christ ne cessera pas d'agir sur la terre après qu'il l'aura quittée ; mais il agira par l'Esprit^ et cette action invisible a pour condition préalable l'œuvre visible qu'il doit accomplir maintenant et qui se terminera par sa mort^. Étant dans le monde, sa fonction naturelle, nécessaire, providentielle, est d'être la lumière du monde.
Il est à noter que, dans ce récit comme dans celui du paralytique, Jésus parle de l'œuvre du Père et de son propre travail, un jour de sabbat ; l'œuvre est nécessaire nonobstant les résistances du judaïsme légal, et cette œuvre est le vrai sabbat de Dieu, la sanctification du monde créé, la consécration de l'humanité parvenue à son dernier âge ; dès lors s'introduit l'idée d'une création nouvelle toute spirituelle et divine, faisant suite à la première, et dont le Verbe fait chair est maintenant l'agent, comme il a été, à l'origine, celui de la création matérielle. A l'arrière-plan du discours, ici comme dans l'histoire du paralytique, il y a le souvenir de la semaine génésiaque et du travail divin ; mais, dans le cas présent, l'image, est fournie par la création de la lumière, condition du travail ultérieur de Dieu 2.
Ayant donné cet enseignement, Jésus se dispose à guérir l'aveugle. Il n'était pas possible de marquer plus clairement la signification du miracle. Les disciples en sont témoins ; ils y sont comme associés, parce qu'ils sont associés à Jésus dans son rôle d'illuminateur ; ce n'est pas seulement dans Matthieu qu'il les appelle « lumière du monde » ; il vient de dire ici, pour la même raison : « Il nous faut exécuter les œuvres de celui qui m'a envoyé. » Mais c'est
1. u Non enim propterea praesens vitae^tempus vocavit diem, quod iiihil post hanc vitamacturus esset, sed quod nihil acturusquod adhominum redemptionein pertineret, non passurus, non moriiurus, non doctiirus coram homines, non praesens et spectabilis miracula facturus ; id ut faceret, hujus vitae tempus sibi esse a Pâtre designatum; eum diem suuni esse, et diem quidem jam in occasum inclinatum, id est proximum morti; insistendum igitur esse operi, nocteni enim instare. » Maldonat, II, 735.