Luc, XVI
A. LoisY. — Le quatrième Évangile.
Évang-ile et surtout la résurrection de Lazare, a fort justement observé ^ que ce personnag-e « a moins de corps dans la tradition que Marie et que Marthe ». Jean laisse entrevoir comment il a mis les deux sœurs de Luc en rapport avec son Lazare. Ayant plus ou moins identifié le Lazare de la parabole, au corps charg'é d'ulcères, avec Simon le Lépreux, il a identifié la femme de Tonction avec Marie, cette amie de Jésus qui, dans Luc, écoute pieusement le Sauveur pendant que Marthe travaille. Marie devient la sœur de Lazare-Simon (aussi bien Févangéliste commence-t-il par dire que Lazare est frère de Marie), et Marthe devient, par la même occasion, sœur de Lazare. La matière de la narration se trouve ainsi constituée ^ pour servir au développement de la vérité formulée par Jésus lui-même : « Je suis la résurrection. » L effort de mise en œuvre paraît plus grand que dans l'histoire de Faveuglené ou dans celle du paralytique; mais c'est qu'il s'agit de donner relief au principe fondamental du christianisme, source de vie éternelle, et non plus seulement à un aspect ou à une application particulière de ce principe.
On a pu voir dans le commentaire combien certains traits étaient dépourvus de vraisemblance historique et ne tendaient qu'à exprimer en termes concrets et symboliques la doctrine christologique du quatrième Evangile. Il n'est pas du tout naturel que le Christ attende, pour secourir Lazare et consoler ses sœurs, que le malade soit mort, et cette façon de chercher l'occasion d'un grand miracle, qui peut bien se concevoir au point de vue d'une théologie abstraite, n'éveillerait en histoire qu'un soupçon de fraude, si la fiction littéraire n'était pas évidente, si le caractère du Christ synoptique ne contredisait pas la fiction et n'écartait pas le soupçon qu'elle provoque. Il n'est pas naturel que le Christ pleure une mort qu'il a fait exprès de laisser venir, si ses larmes n'ont pas un autre objet que la mort de Lazare, ni que, pleurant lui même, il se fâche contre ceux qui pleurent comme lui. Enfin il n'est pas naturel qu'il prie pour la forme devant l'assistance. Derrière tous ces détails se cache une pensée théologique, et c'est même ce qui empêche encore beaucoup de théologiens d'en percevoir le manque de vérité histo-
1. Op. cit. 354. Il se fonde sur « la gaucherie » du début : xi, 1-2. ■2. L'influence de l'Ancien Testament, en particulier de Job et des Psaumes (IIoLTZMANN, iCO) cst bcaucoup plus éloignée.
LAZARE
rique. Ils n'en obligent pas moins le critique à conclure à la nonréalité d'un fait qui n'est pas un fait, mais la perception symbolique d'une vérité religieuse.
Le récit ne laisse pas d'être vivant à sa manière, comme peut l'être un tableau ou un poème, parce que l'auteur n'a pas conçu à froid son allégorie ; il a vu réellement ce qu'il raconte ; mais il ne l'a pas vu autrefois comme compagnon de Jésus ; il le voit dans son esprit, comme contemplateur mystique de l'Evangile. Les défenseurs de rhistoricité ont raison, jusqu'à un certain point, de soutenir que les rapports que les critiques signalent entre le texte de Jean et les données du troisième Evangile ne rendent pas compte de la composition K Elles n'en rendent pas compte, en effet, si l'on veut que Jean ait construit par un effort d'esprit sa description allégorique avec les éléments fournis par Luc. L'association de la vérité abstraite au symbole concret ne se fait pas dans le récit par un travail de lente réflexion, de recherche subtile, qui se trahirait par des rapprochements forcés et des raisonnements artificiels. On dirait que la construction allégorique a jailli spontanément par une puissante inspiration. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque l'auteur est un grand mystique, le premier et le plus grand des mystiques chrétiens. Ce n'est sans doute pas assez dire; il faut ajouter qu'il était prophète. Le quatrième Evangile pourrait bien être une vision, comme l'Apocalypse johannique, et dans la même mesure, c'est-à-dire que l'élaboration des éléments traditionnels qui s'y remarque d'un bout à l'autre ne serait pas le fruit de considérations étudiées, d'une dialectique entièrement consciente d'elle-même, mais d'intuitions rapides, vives et profondes, telles qu'il s'en produit dans l'esprit des hommes de génie, des poètes et des artistes, des voyants Cette éclosion de pensées, de scènes, de visions symboliques, même poussée à son maximum d'originalité, n'est jamais que la transfiguration d'éléments préexistants dans la mémoire et l'imagination de ceux chez qui elle se produit, et elle n'exclut pas, elle réclame plutôt un travail secondaire de réflexion qui y introduit et y complète l'équilibre nécessaire à toute œuvre de l'esprit pour s'imposer à l'attention du public.
Telle est, semble-t-il, la meilleure façon d'expliquer la transfor-