‹ Le quatrième évangileChapitre 566 sur 857 · Cf. J. Rkville · texte numérisé non relu

Cf. J. Rkville

mation que subissent, dans le quatrième Évang-ile, les matériaux de la tradition synoptique. On comprend ainsi les incohérences, les lacunes, les invraisemblances de récits qui ne sont pas la reproduction de souvenirs historiques, et la vie intense, l'espèce de réalité plastique dont sont doués ces tableaux qui ont ravi d'abord l'imagination, la pensée, l'âme de celui qui les a conçus. Il est permis d'aller plus loin encore et de se représenter leur auteur comme à demi sinon tout à fait inconscient de la distance qui sépare les faits imaginés par lui des faits racontés par ses devanciers. Du moins la profondeur du sentiment mystique, la vigueur intense des représentations imaginatives, et l'esprit théologique l'auront amené à une sorte d'indifférence pour l'exactitude et même pour la réalité historique, qui équivaut presque à une incapacité radicale de sentir, de chercher et d'exprimer cette réalité. L'impossibilité d'interpréter les récits johanniques comme des allégories pures vient justement de ce que l'auteur lui-même ne les a pas construits allégoriquement par un procédé rationnel et mécanique, mais les a perçus d'abord et décrits comme des faits symboliques. Ces histoires sont à double sens, comme les discours, le sens matériel étant le symbole du sens spirituel ; tous les deux sont vrais, le premier comme symbole et l'autre comme vérité en soi ; ce qui n'empêche pas les discours de n'avoir jamais été tenus comme on les dit, et les faits de n'être jamais arrivés comme on les raconte.

LE CONSEIL DE GAÏPHE (Jean, xi, 47-57)

XI, 47, Alors les chefs des prêtres et les pharisiens rassemblèrent un conseil, et ils dirent : « Qu'allons-nous faire, puisque cet homme fait beaucoup de miracles? 48. Si nous le laissons ainsi, tous croiront en lui, et les Romains viendront, et ils prendront notre ville et notre peuple. » 49. Et l'un d'eux, Gaïphe, qui était le grand-prêtre de cette année-là, leur dit : « Vous n'y entendez rien, 50. et vous ne songez pas qu'il vous importe qu'un seul homme meure pour le peuple, afin que toute la nation ne périsse pas. » 51. Et il ne dit pas cela de lui-même, mais, comme il était le grand-prêtre de cette année-là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation, et non seulement pour la nation, mais afin de réunir ensemble tous les enfants de Dieu qui étaient dispersés. 52. Depuis ce jour, ils étaient résolus de le faire mourir.

Après un miracle aussi considérable que la résurrection d'un mort de quatre jours, on s'attendrait à un grand mouvement d'opinion parmi les Juifs en faveur de Jésus. L'évang-éliste a soin de faire entendre que, si ce mouvement ne s'est pas produit, la faute en est aux chefs qui ont terrorisé le peuple par les mesures immédiatement prises contre le Christ. Il est assez malaisé de concevoir Tétat d'esprit de ces chefs et de leurs adhérents. Ceux qui ont assisté à la résurrection de Lazare, et qui viennent prévenir les pharisiens, ne dénoncent pas une fraude, mais un fait ; ils ne croient pas à Jésus, mais ils ne semblent pas contester le prodige. Comment le pourraient-ils? Et Jean n' affaiblirait-il pas sa thèse en le supposant ? Ils ne comprennent pas le miracle, mais ils ne peuvent le nier. Leur attitude serait inexplicable, s'il ne s'agissait pas, au fond, de signifier par un trait particulier l'endurcissement volontaire des Juifs à l'égard de l'Evangile, de l'œuvre de Jésus prise dans son ensemble. Les chefs des prêtres et les pharisiens sont dans la même disposition ; on ne leur fait pas contester les miracles du Sauveur, mais on les y montre insensibles ; ces grands sig-nes

ne leur disent rien; ils n'y voient qu'un germe possible de révolution, une menace pour leur crédit et leur autorité. Cette crainte a, dans les Synoptiques, une apparence de raison; mais elle n'a plus aucun motif dans le quatrième Evangile, où la foi au Christ lumière du monde, résurrection et vie, ne peut, en se répandant, prendre la forme d'un soulèvement politique. L'idée d'un tel soulèvement, après la multiplication des pains, n'était pas trop invraisemblable; maintenant elle déconcerte le lecteur, tant elle est éloignée de la doctrine christologique dont l'Evangile est rempli. Mais il faut bien aboutir à la passion et tenir compte de ce que Jésus a été condamné, sur le témoignage des prêtres, en qualité de Messie.

Les pharisiens donc, en tant que les plus zélés défenseurs du judaïsme, ont été avertis du miracle que Jésus vient de faire; le prodige ne leur a pas été signalé pour lui-même, et ils ne l'envisagent pas de la sorte ; eux et leurs afïîdés sont uniquement préoccupés des conséquences possibles de l'impression qu'en recevra le peuple, si l'on n'y prend garde. Ils vont trouver les chefs des prêtres, et l'on réunit un conseil^, c'est-à-dire l'assemblée du sanhédrin, bien que l'auteur ne l'indique pas expressément. On voit la nécessité de prendre aussitôt un parti décisif. <( Cet homme », que l'on affecte encore de mépriser, « fait beaucoup de miracles ». Il est douteux qu'un pareil aveu eût été prononcé dans le sanhédrin des Synoptiques ; mais Jean s'est plu à faire constater par les ennemis de Jésus la réalité de tous les prodiges accomplis. On ne reproche au Christ ni blasphème contre le temple ni violation de la Loi. On s'effraie du crédit que ses miracles, si on le laisse libre de les continuer, ne manqueront pas de lui donner auprès du peuple ; les gens le regarderont comme Messie et le bruit qui se fera autour de lui ne pourra laisser indifférente l'autorité romaine; pour prévenir toute révolte et ramener la paix, les Romains prendront aux membres du sanhédrin ce qui leur reste de pouvoir à Jérusalem et sur la nation juive. Prêtres et pharisiens considèrent le pays, surtout la ville sainte et le temple, siège du gouvernement théocra tique, et le peuple même, comme leur bien; ce qu'ils craignent n'est pas précisément qu'on détruise Jérusalem et le peuple juif, mais qu'on les enlève à leur domination 2. Plu-

1. V. 47. (juvrjyayov oùv oi àp/iepeïç xai oi <ï>aptaaïoi ouvé'Spiov.

2. V. 48. xai èXeuaoviai ol 'Pojtj.aîoi xal àpoua-.v Tjfxwv xai tÔv totiov xaî z6 k'Ovo;. Le mot TOTio; pourrait signifier la « fonction » (cf. Ignace, Ad Polyc. 1).

LE CONSEIL DE CAÏPHE

sieurs commentateurs anciens et modernes se sont demandé si ces craintes étaient bien sincères, et si les membres du sanhédrin n'auraient pas été plutôt disposés à favoriser un Messie qui aurait préparé la révolte contre Rome. La question n'est pas de savoir quels pouvaient être les sentiments réels du sanhédrin, mais quels sont ceux que l'évangéliste lui prête. Or il n'insinue aucunement que la crainte des Juifs ne soit pas sincère ; dans le récit de la passion, il les montrera obéissants à l'autorité romaine jusqu'à la servilité; il se complaît à leur faire renier en même temps le vrai Messie et leurs prétentions à l'indépendance nationale.

Les membres de l'assemblée voyaient le danger, et la nécessité de faire quelque chose pour le prévenir, mais ils ne voyaient pas bien ce qu'il fallait faire. « Et l'un d'eux, Gaïphe, qui était le grandprêtre de cette année-là, leur dit : « Vous n'y entendez rien, et vous ne songez pas qu'il vous importe qu'un seul homme meure pour le peuple, a(in que toute la nation ne périsse pas K » Discours amphibologique, tourné par l'écrivain de manière à signifier le plan de Gaïphe pour se défaire de Jésus, et à prophétiser le salut du monde par la mort du Christ. Mais le plan de Gaïphe est un peu sacrifié à la prophétie, et l'on ne voit pas bien ce que le grandprêtre se propose de faire. Pour être compris de l'assistance, Gaïphe aurait dû dire que le vrai moyen de se débarrasser de Jésus était de le dénoncer à l'autorité romaine comme Messie et prétendant à la royauté d'Israël. Gaïphe ne parle pas au sanhédrin, il parle aux lecteurs de l'Evangile. La façon dont son discours est introduit a fait supposer qu'il ne siégeait pas comme président, et que la séance n'était pas ofïîcielle ^. Avant de risquer cette conjecture, il faudrait s'être assuré que la séance est réelle. La discipline intérieure du sanhédrin n'est pas ce qui intéresse l'auteur; il n'en conçoit pas moins la séance comme très solennelle, et Gaïphe comme le principal personnage de l'assemblée, bien que la situation de Gaïphe à l'égard des autres chefs du sacerdoce ne soit pas plus clairement définie que ne l'est sa situation à l'égard de Hanan dans le récit de la passion.

1. V. 49. £Î; 8s Tiç auKov Kaïâcpa;, àpyttpsùç wv xou èvtauTOÛ' Ixît'vou £l7:£v aùroïç* ujjLei; oùx oi'ôaTc o-jSév, 50. oùSs loyïÇeiQe oxi aufjiçpspei û[j.ïv tva et; àvOpwxo; aroGocvr, utzI^ Tou Xaou zaï ut; oXov xô IGvo; aTiôXrjxai.

:?. Schanz, B. Weiss.

Ce que l'évangéliste connaît de ce personnage, et ce qu'il tient à dire, même à répéter ^, c'est que Caïphe « était le grand-prêtre de cette année-là ». On sait que le souverain pontificat n'était pas une charge annuelle, mais viagère en principe ; depuis le temps d'Hérode, les grands-prêtres ne restaient pas longtemps en place; mais il se trouve justement que Caïphe est un de ceux qui ont le plus duré 2. Plusieurs critiques ont pensé que l'auteur du quatrième Evangile, ignorant l'histoire juive de ce temps-là, aurait supposé que les grand-prêtres se succédaient annuellement comme dans les sacerdoces officiels des villes d'Asie. D'autres trouvent, non sans raison, qu'une pareille ignorance de la Loi et de l'histoire n'est pas vraisemblable, et ils admettent que Jean, écrivant pour des lecteurs peu au courant des choses juives et familiarisés avec le régime des asiarques, aura parlé conformément aux idées et coutumes du lieu où il écrivait ^. Cette hypothèse paraît fondée, les mots : (( pontife de cette année-là », ne pouvant s'entendre littéralement que d'un pontificat annuel ; mais elle n'est sans doute pas suffisante. L'auteur a dû ignorer la durée assez longue du pontificat de Caïphe ; d'autre part, l'importance qu'il attache à sa formule donne à penser qu'il y a mis une signification théologique ou symbolique à laquelle il tient beaucoup plus qu'au sens littéral. On a essayé de transformer le (( grand-prêtre de cette année » en (( grand-prêtre dans cette année », l'année unique de la passion et du salut ce n'est pas la date, mais la coïncidence du pontificat de Caïphe avec la grande année qui serait marquée en cet endroit. Il est vrai que l'évangéliste ne regarde pas « cette année-là » comme une année ordinaire; il n'en dit pas moins que Caïphe était le pontife de cette année, et il ne dit pas en cette année. L'arrière-pensée qui le domine est que Caïphe, sans le savoir ni le vouloir, a prophétisé le salut du monde par Jésus, en tant qu'il était, lui Caïphe, pontife de l'année où le salut devait s'accomplir. Il est assez probable que le don de prophétie est attribué ici au grand-prêtre parce qu'il était dépositaire de V urim-tummim^ ou, pour mieux dire,

t. Cf. XVIII, 13.

2. Caïphe a gardé le pontificat de l'an 18, environ, à Tan 36. Hanan l'avait exercé de Tan 8 à l'an 15.

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