‹ Le quatrième évangileChapitre 58 sur 857 · îf. lIoi/rzMANN · texte numérisé non relu

îf. lIoi/rzMANN

INTRODUCTION

plus près l'arrangement des faits. Certes, les récits des Synoptiques ne sont pas une histoire où les événements soient rapportés à leurs causes plus ou moins éloignées, et reliés entre eux par des considérations générales qui résulteraient d'une observation attentive de leur enchaînement ; ils ont le caractère de souvenirs anecdotiques, pieusement gardés, mais à la façon d'une tradition populaire à laquelle on peut dire que la philosophie de l'histoire est aussi étrangère que le souci de la parfaite exactitude dans la relation des enseignements et des faits. Gomme cette tradition populaire n'est pas encore éloignée de sa source, on y sent encore l'impression de la réalité, de ce qu'a été sur la terre de Palestine l'Évangile du Christ.

Selon les Synoptiques, Jésus de Nazareth, ayant pris conscience de sa mission providentielle, commence à prêcher dans son milieu galiléen; la simplicité originale de son enseignement attire d'abord les foules ; le prestige de sa haute moralité, c'est-à-dire de sa grande piété envers Dieu qui l'envoie, et de sa profonde commisération pour le peuple qui souffre, s'impose aux simples gens auxquels il s'adresse d'abord ; les miracles se produisent et se multiplient presque malgré lui ; puis les représentants officiels de la religion commencent à s'inquiéter de cette popularité ; les pharisiens critiquent l'attitude du nouveau docteur à l'égard de la Loi, des traditions, des personnes ; le peuple bientôt ne trouve pas son compte à un règne de Dieu qui n'a pas pour premier effet de relever l'indépendance d'Israël; Jésus lui-même sent qu'il doit porter l'Evangile à Jérusalem ; il se soumet à la loi de sa destinée, vient à la ville sainte pour la pâque, y enseigne pendant quelques jours sous le regard inquiet des sadducéens, sous le regard jaloux des pharisiens ; on le livre comme perturbateur et faux Messie à Pilate ; celuici reconnaît que l'accusé n'est pas un agitateur politique ; mais l'espèce d'équivoque créée par le nom de Messie fait qu'il cède à la pression des Juifs ; la conduite de Jésus, celle du sanhédrin, celle de Pilate n'ont pas besoin d'être expliquées, elles s'expliquent d'elles-mêmes par les paroles et les actes qui leur sont attribués.

Chez Jean, le Christ étonne d'abord la Galilée et surtout Jérusalem par des prodiges surprenants, en même temps qu'il les stupéfie par un enseignement que nul ne peut comprendre; tout le monde croit, et l'instant d'après personne ne croit. La mort de Jésus est projetée dès l'abord par les chefs de la nation ; ce qui les empêche d'agir est un facteur théologique : l'heure n'est pas venue ; un miracle plus étonnant que tous les autres décide le sanhédrin à tenter une dernière fois l'exécution de son dessein; à ce coup, les ennemis de Jésus réussissent, parce (jue l'heure est venue, parce qu'il veut bien se laisser prendre, se laisser condamner, se laisser mourir. L'historien est obligé de choisir entre la façon synoptique

LE QUATRIÈME ÉVANGII.E

de présenter le ministère du Christ à Jérusalem et la façon johannique d'amener la passion, les deux étant incompatibles, même abstraction faite de l'impossibilité où Ton est d'expliquer raisonnablement le silence de la tradition synoptique sur la résurrection de Lazare. Et le critique ne peut pas hésiter un seul instant, la relation johannique étant visiblement une interprétation théologique et transcendante, nullement philosophique au sens moderne du mot, des faits dont la relation synoptique a retenu plus ou moins parfaitement la physionomie originale.

A peine est-il besoin d'ajouter que la figure du Sauveur et sa manière d'être sont aussi différentes dans les Synoptiques et dans le quatrième Evangile que le cadre de son ministère et la façon d'en préparer le dénouement. Le Christ synoptique est un être de chair et d'os, qui traite avec les hommes comme l'un d'entre eux, nonobstant la conscience qu'il a de sa haute mission, ou peut-être à cause de cette conscience ; il parle et agit en homme ; il s'assied à la table du pharisien et à celle du publicain ; il se laisse toucher par la pécheresse ; il converse familièrement avec ses disciples ; il est tenté par le démon, il s'afflige dans le jardin de Gethsémani ; il fait des miracles par pitié, les cachant plutôt qu'il n'en tire parti pour autoriser sa mission; il est calme et digne devant ses juges, mais il se laisse battre et injurier ; le cri qu'il pousse avant de mourir est un cri de détresse et d'agonie ; si l'on sent partout dans ses discours, dans ses actes, dans ses douleurs, je ne sais quoi de divin qui l'élève au-dessus de l'humanité commune, même la meilleure, il n'en est pas moins vrai que tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit est profondément humain, tout pénétré d'actualité humaine, s'il est permis de s'exprimer ainsi, et, malgré la puissante nouveauté qui est au fond, dans une correspondance étroite et naturelle avec le temps et le milieu où il a vécu ; Jésus vivant traite avec des hommes vivants ; le monde que l'on voit s'agiter autour de lui est un monde réel, les personnages qui s'y dessinent ont le relief de leur existence et de leur caractère individuels ; la vie est partout et avec elle la vérité de la représentation historique.

Le Christ johannique, au contraire, se présente comme un être transcendant, qui n'est pas de la terre, mais du ciel, qui semble ne parler et n'agir que pour satisfaire aux termes de sa définition, pour prouver qu'il est de Dieu, qu'il est un avec Dieu; de ses rapports communs avec les hommes de son temps, même avec son entourage, on ne dit rien ; les personnes qu'on met en rapport avec lui n'interviennent que pour lui fournir l'occasion de déclarations importantes qui roulent toujours dans le même cercle et tendent plus ou moins à affirmer la divinité de son origine ; s'il converse avec la Samaritaine, c'est pour parler à cette humble femme du culte en esprit et de la religion universelle ; on lui

INTRODUCTION

épargne le contact des lépreux, des possédés et des pécheresses, la familiarité non seulement avec les pharisiens et les publicains, mais encore avec ses propres disciples; il connaît d'avance les dispositions des hommes et le programme de sa propre vie ; il marche vers le terme providentiel de sa carrière d'un pas qu'on pourrait dire automatique ; il exécute ponctuellement la formule de sa mission, jamais ému, si ce n'est qu'il le veuille, jamais troublé du sort qui l'attend, si ce n'est qu'il lui plaît une fois de se dire inquiet, pour ajouter aussitôt qu'il ne doit pas l'être et qu'il ne l'est pas ^ ; et de même que son enseignement n'a d'autre objet que la dignité de sa personne, sa mission divine, une économie du salut qu'il enferme véritablement en lui, il ne fait de miracle que pour faire valoir ce qu'il enseigne, pour « manifester sa gloire », comme il est dit dès le miracle de Gana ^ ; les miracles ne sont plus des œuvres de sa bonté, mais les arguments de sa toute-puissance et les symboles transparents de son action spirituelle, c'est-à-dire de sa mission telle qu'elle se définit dans son enseignement ; au lieu de prendre des mesures pour en atténuer l'impression sur le public, Jésus semble s'en parer, et, parce que les récits miraculeux ne sont qu'une autre forme de la théologie johannique, il paraît vouloir en faire de grandes allégories en action, qu'il produit devant tout un peuple ; il n'est pas simplement résigné à la mort, il va au-devant d'elle; les soldats peuvent l'arrêter parce qu'il se remet entre leurs mains ; il n'est pas seulement ferme devant le grand prêtre et devant Pilate, il les domine de toute la hauteur de sa divinité ; des ignominies racontées par les Synoptiques , Jean retient un soufflet contre lequel Jésus proteste avec la majesté d'un Dieu offensé ; on évite de dire que ses deux compagnons de supplice étaient des voleurs ; il est sur la croix comme sur un trône royal, il demande à boire pour accomplir une prophétie; après quoi, « sachant que tout est accompli '■^ », les prophéties anciennes et les volontés du Père, il rend l'esprit.

On peut dire que l'humain a disparu et s'est effacé devant le divin, que la doctrine du Verbe incarné transforme l'Évangile en un théorème théologique qui garde à peine l'apparence de l'histoire ; que la manifestation de gloire dont parle l'évangéliste se détache de la réalité; que le Christ luimême n'est pas un être vraiment humain. Ce Christ, sans doute, n'est pas une abstraction métaphysique, et il est vivant dans l'âme de l'évangéliste, dans la fgi de l'Eglise, dans le sentiment chrétien ; mais un tel Christ, tout spirituel et mystique, si vrai qu'il soit à sa manière, n'est pas celui qui vivait sur la terre, puisqu'il échappe aux conditions du temps et de l'exis-

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