‹ Le quatrième évangileChapitre 59 sur 857 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

tence terrestre. Les personnages que le récit met en rapport avec lui sont moins des hommes que des noms ou des types généraux et figuratifs, qui tiennent, en cette qualité, leur place dans la synthèse théologique et apolog^étiquede l'Evang-ile. La vie qui se dégage de ce livre est celle de FEglise chrétienne vers la fin du premier siècle ; cette vie peut faire suite à celle de rp]vangile, elle n'en est pas l'expression historique ; en tant qu'elle se présente comme l'image de l'Évangile, elle n'en est que Timag-e travaillée, transformée, idéalisée dans une conception de théologie mystique.

Le fond de l'enseignement johannique n'est pas le môme que celui de l'enseignement synoptique. Dans les premiers Evangiles, l'eschatologie tient une très grande place ; Jésus ne cesse pas d'annoncer l'avènement du royaume des cieux et de présenter cet avènement comme prochain ; sans doute il le conçoit comme déjà réalisé en quelque façon par l'Evangile, mais la perspective eschatologique est maintenue jusque dans les derniers discours et jusque dans la dernière cène ^ ; tout est subordonné à cette idée du royaume ; les vertus réclamées par l'Evangile sont les conditions d'admission au royaume ; les exhortations morales sont une invitation à se tenir prêt pour la venue du royaume ; si, dans la dernière partie de son ministère, Jésus parle davantage de lui-même, il se donne comme le ministre du royaume; s'il ne peut l'introduire maintenant, il reviendra de la mort pour le réaliser sur la terre.

Dans le quatrième Evangile, il est rarement question du royaume de Dieu, et l'on peut dire que ce royaume a changé de signification ; la perspective eschatologique subsiste à l'arrière-plan, mais on est presque obligé de la deviner, car elle ne se définit pas souvent en termes exprès dans les discours ; Dieu est déjà présent avec le Christ dans chaque fidèle et dans l'Eglise ; le royaume des cieux a fait place au règne spirituel de Jésus ; la société des saints sur la terre est déjà la Jérusalem céleste ; Dieu est déjà tout en tous ; le Christ ménage cette union des hommes avec Dieu, cette communication de la vie divine à tous les siens, par la foi en lui, par l'union mystique de la charité, par le mystère de ses sacrements, le sacrement de la nouvelle naissance par l'eau et l'esprit, qui est le baptême, le sacrement de la vie spirituelle, entretenue par un pain céleste, par le corps et le sang du Christ lui-même, qui est l'eucharistie ; ainsi la vie intime de l'Église se traduit dans l'enseignement johannique et y prend place à côté de la doctrine concernant la personne du Christ, son origine éternelle et sa mission universelle, ou plutôt ces deux éléments se fondent en une théorie grandiose, spirituellement vivante, du Christ éternel et de sa vie dans les âmes, c'est-à-dire dans l'Église qui se perpétue sur la terre. Jean a retenu de la Synopse le côté intérieur de la pré-

]. Maiu:, XIV, 25; Matth. xxvi, 29; Luc, xxn, 18.

INTRODUCTION

dication relative au royaume; il a presque laissé tomber la forme eschatologique, comme il a négligé tout ce qui rappelait le messianisme juif. Sur ce dernier point, la tradition synoptique avait probablement dépassé la lettre de renseignement de Jésus en le proclamant fils de David. Même en ce qui regarde le premier, Jean reste fidèle à l'esprit du Sauveur ; mais il est évident que l'Évangile s'est dépouillé chez lui de la forme juive qui a été la condition nécessaire de son existence primitive. Ainsi Jean dépend de la Synopse comme de son point de départ, mais il représente l'Évangile avec une expérience de trois quarts de siècle, l'Evangile de l'Eglise organisée en royaume de Dieu sur la terre, tandis que les Synop tiques représentent encore, dans l'ensemble, l'Évangile annoncé pa Jésus. .

11 n'est pas jusqu'à la forme de l'enseignement qui ne soit grandemenf modifiée. Le Christ synoptique procède par sentences énergiques dans leur concision, par comparaisons simples, intelligibles pour les esprits les moins cultivés, par fictions ingénieuses analogues à des fables et que nous appelons paraboles. La parabole est un genre d'enseignement tout à fait populaire ; c'est parce que le fond même de la prédication évangélique n'a pas été accepté des Juifs que la tradition a fini par déclarer que les paraboles étaient destinées à les aveugler . Telle n'avait pas été l'intention du divin Maître, et la forme parabolique n'était pas la vraie cause de cet aveuglement. La parabole évangélique est, en effet, un récit fictif, dont la matière est empruntée aux phénomènes de la nature ou aux circonstances de la vie ordinaire, et qui sert à faire valoir une vérité religieuse ou morale ; c'est une comparaison développée, une fable dont la morale n'est jamais purement philosophique ou psychologique, mais toujours dominée par un motif d'instruction religieuse. A la différence de la parabole, l'allégorie est un genre savant, qui ne consiste pas dans la simple comparaison des choses et des rapports humains, mais dans un symbolisme étudié, plus ou moins artificiel, dont l'intelligence réclame une certaine pénétration, presque une initiation. Et c'est l'allégorie qui est le trait caractéristique de l'enseignement johannique. Elle règne jusque dans les récits, qui sont des symboles profonds dont l'auteur ne fait qu'entr'ouvrir par moments le secret ; elle règne aussi dans les discours, où le Christ parle constamment un langage figuré, à double sens, que l'évangéliste lui-même suppose avoir été inintelligible pour ceux qui l'ont entendu. Ainsi le quatrième Évangile tout entier n'est pas autre chose qu'une grande allégorie théologique et mystique, une œuvre de spéculation savante qui n'a rien de commun, quant à la forme, avec la prédication du Christ historique. La variété du style synoptique, correspondant à la variété de l'enseignement, contraste aussi avec la monotonie du style johannique, où les mêmes mots reviennent

sans cesse, parce que les mêmes idées y reviennent perpétuellement \ La raison essentielle de ces différences réside dans le caractère et le but du quatrième Evangile, que Ton connaît déjà par ce qui vient d'être dit, et qui vont être étudiés directement.

§ IV. — Le caractère dit quatrième évangile

Le caractère de l'Evangile johannique est si nettement tranché, son but est indiqué si clairement, que l'embarras et les contradictions de l'exégèse, lorsqu'il s'agit de les définir, auraient lieu de surprendre, si la singularité de l'œuvre, unique exemple d'un genre inconnu dans les littératures classiques, ne suffisait à expliquer l'attitude d'interprètes trop enclins à voir dans le quatrième Iwangile un livre comme les autres. Certains Evangiles gnostiques, par exemple ceux de Basilide ^ et de Valentin ^, auraient peut-être fourni à la critique moderne les termes de comparaison dont elle avait besoin ; mais ces Évangiles n'ayant pas été conservés, l'œuvre attribuée à Jean, et assimilée par la tradition aux Synoptiques, a été examinée et jugée surtout par rapport à ces derniers. De là vient que les critiques ont mieux vu ce qui la différencie des premiers Evangiles, qu'ils n'ont apprécié sa valeur intrinsèque et sa destination particulière. De là aussi l'espèce de discrédit, parfaitement immérité, qui la poursuit encore. On lui reproche de ne contenir que peu ou point d'éléments historiques, et l'on ne songe pas que l'auteur s'est proposé un tout autre but que d'écrire l'histoire de Jésus. On veut bien reconnaître cependant qu'il donne une très haute idée, voire une idée vraie et efficace, du Sauveur et de son action permanente. Si telle avait été son intention, la critique la plus exigeante n'aurait pas le droit de lui demander autre chose, et Ton serait mal fondé à lui faire un crime de ne pas donner ce qu'il ne promet pas.

Aucun autre écrit du Nouveau Testament n'est dominé au même degré que le quatrième Evangile par une conception unique. L'auteur a voulu montrer le Christ, et son livre est une ostension. Il a conçu le Christ lui-même comme une manifestation sensible de l'être divin. Son Christ est le Verbe incarné; son Évangile est pareillement une incarnation, la représentation sensible du mystère de salut qui s'est acccompli et se poursuit par le Verbe-Christ. Discours et récits contribuent à cette révélation du Sauveur : les faits racontés, comme symboles directs et signes expressifs des réalités spirituelles; les discours, comme illustration et complément

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