B. Weiss
LE GRAND EXEMPLE
suffît même pas de reconnaître que le principe de la charité doit dominer sans réserve toute la conduite du chrétien, et qu'il faut être purifié par Jésus pour avoir part au salut ^ : le symbolisme du quatrième Evang-ile n'a pas pour objet des vérités abstraites, mais des réalités mystiques. L'assertion du Sauveur se rapporte directement aux mystères chrétiens, le baptême et l'eucharistie, et proclame la nécessité de l'un et de l'autre, en les ramenant tous les deux au symbole unique de l'eau vivifiante, à l'idée unique du salut procuré par Jésus mort et ressuscité.
Il n'est pas question de rectifier les sentiments personnels de Pierre, mais la thèse du messianisme juif, qui est recelée dans son discours. Pierre ne veut pas que le Messie s'abaisse dans le service de la mort : Jésus répond que ce service garantit l'effîcacité permanente des rites purifiants qui unissent le chrétien à son Sauveur; sans le service pas de sacrements, et sans les sacrements pas d'union Le sens littéral et extérieur de la condition imposée par Jésus à Pierre est donc une demande d'obéissance d'où dépend le maintien de la société entre maître et disciple. Mais comme la société de Jésus n'est pas une amitié vulgaire, on passe tout naturellement de ce premier sens au second, au sens spirituel et intime, l'union k Jésus, la ^participation au bienfait de sa mort par le moyen de la foi et des sacrements chrétiens.
Pour la continuité du sens extérieur, et selon l'humeur prompte de Pierre aussi bien que son ardente affection pour Jésus, l'apôtre s'écrie : « Seigneur, pas seulement les pieds, mais les mains aussi et la tête ! » Pierre offre maintenant à l'ablution toutes les parties visibles de son corps, afin de garantir le mieux possible son union avec son Maître. Il ne cesse pas de se méprendre sur la véritable signification de ce que veut dire le Christ : c'est ce que font, depuis le commencement de l'Evangile, tous les interlocuteurs de Jésus, et ce qu'ils feront jusqu'à la fin. Suivant toujours la double ligne de son enseignement allégorique, Jésus répond, d après le texte ordinaire : « Celui qui est baigné n'a pas besoin de se laver, si ce n'est les pieds, mais il est tout pur ^. » A la lettre, cela veut dire que
i . HOLTZMANN, 174.
2. Cf. VI, 53, où la même idée s'exprime dans une formule tout à fait analogue. Supr. p. 459. Voir aussi m, 3, 5 ; supr. p. 309.
3. V. 10. ô X£Xou[j.£vo; oùx lysi j^p^'^CLv [si (j-rj xoùç Tio'Baç] vi'(]^aaOat, àÀX' k'aTiv xaOapô; oXo;. D ; Trjv xecpaXrjv vttj^aaôat et ij.r] xoû; 7to8a? [xovov.
LE QUATRIÈME ÉVAiXGILE
l'homme qui s'est baigné ne peut plus avoir que de menues souillures aux pieds, qu'il a contractées depuis le bain, en allant et venant. Mais ici, plus encore peut-être que dans les réflexions précédentes, le sens littéral se trahit comme incomplet et dépourvu d'équilibre. Pierre n'a pas demandé a être baigné par Jésus, et un seul bain ne garde pas propre indéfiniment le corps d'un homme. Jésus, dit-on, a en vue la pureté morale qui résulte de son commerce ordinaire avec les siens ; le bain de pieds représenterait la purification supplémentaire des légères impuretés que produit le contact du monde K 11 n'est pas possible que cette explication, sous sa forme purement morale, traduise la pensée de l'auteur. Beaucoup de Pères ont vu avec raison, dans l'ablution totale, la purification de l'âme par le baptême. On aurait tort d'objecter le cas de Judas, qui a dû être baptisé comme les autres apôtres car le baptême n'est pas envisagé indépendamment de la régénération spirituelle, qui y est annexée, dans la pensée de Tauteur, et celui-ci, nonobstant toute apparence contraire, ne s'inquiète pas de savoir si, quand et comment les apôtres ont été baptisés ; il expose l'économie générale du salut. L'ablution nécessaire des pieds concerne la rémission des péchés commis après le baptême ; mais il est sans doute inutile de prouver, contre Maldonat que le texte évangélique ne se rapporte pas au sacrement de pénitence. Ce qui purifie le fidèle de ses fautes quotidiennes, c'est l'imitation de ce que Jésus a fait pour les siens, comme lui-même va le dire bientôt, imitation qui ne consiste pas dans l'action de laver les pieds des croyants, si recommandable que soit cette œuvre de charité ^, mais en ce que cette action signifie, à savoir la participation au service de Jésus mourant, dans la communion eucharistique et la pratique de l'amour parfait, ces deux objets, le sacrement et le dévouement charitable étant réunis dans le présent tableau, comme ils le seront dans tous les discours qui vont suivre, sous le symbole de l'agapeeucharistie et sous la raison commune de l'amour. Tout cela ne fait qu'un grand s^^mbole, un grand devoir, une réalité mystique, Varjapé^ qui donne perpétuellement Jésus aux siens, et les fidèles les uns aux aux autres. Des considérations sur ce que la théologie