Luc, xxii
LE TRAITRE
seul disciple, qui va jouer désormais un rôle prépondérant dans le récit, interrogera Jésus. Les apôtres n'ont pas l'air d'être inquiets pour eux-mêmes ni de faire un retour sur leur propre conscience ' ; chacun, sauf Judas, paraît sûr de soi et cherche à discerner sur la fîg-ure des autres un embarras qui décèlerait la trahison ; mais on ne demande pas au Sauveur de dénoncer publiquement le coupable.
Or il y avait auprès de Jésus un disciple qu'il aimait ^. C'est la première mention de ce personnag-e anonyme, qu'il ne faut pas se hâter d'identifier à tel ou tel membre du collège apostolique. Dans la perspective du récit, le disciple bien-aimé ne peut être qu'un apôtre, mais le fait même que ce disciple n'a pas de nom éveille <iéjà l'idée d'un personnage symbolique. Supposer que l'auteur aurait voulu se désigner ainsi lui-même par modestie est lui prêter au contraire un raffinement de vanité. N'est-il pas évident que si cet auteur est l'apôtre Jean, il aurait montré à la fois plus de franchise et d'humilité en disant son nom qu'en alléguant une préférence qui le met au-dessus de tous les apôtres et même de Pierre ? Cette subtilité d'orgueil n'existe plus si le disciple bien-aimé est un type, le type du croyant parfait. Ce disciple ne laissera pas de se confondre toujours en quelque manière avec l'auteur; mais, dans ce cas, l'autreu se dérobera vraiment derrière le personnage typique, inconnu, étranger à la tradition historique, en qui on ne pourra voir l'un des Douze ni un individu déterminé, tandis que, dans l'autre hypothèse, l'apôtre ne chercherait qu'à se faire valoir en ayant l'air de se cacher. On a voulu voir dans cette formule : u Celui que Jésus aimait », une allusion au nom de Jean, Johanan^ « favorisé du Seigneur ^ )). Comme il ne s'agit pas d'une étymologie proprement dite, l'emploi du mot « Jésus » au lieu de « Seigneur » ne contredit pas cette conjecture, très gratuite d'ailleurs. Si elle avait quelque fondement, elle n'attesterait pas l'authenticité johannique de l'Evangile, un tel artifice convenant beaucoup mieux au panégyriste de l'apôtre qu'à l'apôtre lui-même, et le symbolisme du nom inviterait encore à regarder comme typique le rôle du personnage.