‹ Le quatrième évangileChapitre 63 sur 857 · XI · texte numérisé non relu

XI

que forment les prêtres de livrer Jésus aux Romains, pour ne pas compromettre Texistence de la nation, et Tidée du Christ mourant pour le salut du monde. Les prophéties, au lieu d'être simplement Tannonce de faits réels, sont un élément dans la combinaison allégorique.

Qu'une leçon se dégage de tous les récits importants, et que cette leçon soit signifiée par le fait raconté, c'est ce qui est incontestable; mais que le récit tout entier, jusque dans ses moindres détails, soit subordonné à renseignement, et que, par suite, le narrateur ne soit pas préoccupé des faits comme tels, mais de la doctrine qu'ils figurent, c'est ce que les commentateurs n'ont peut-être pas suffisamment remarqué. Ce point ne laisse pas cependant d'avoir une importance capitale, attendu que si, l'auteur ne s'intéresse pas à l'histoire pour elle-même, s'il ne fait qu'exploiter les données de la tradition au profit d'une doctrine, s'il adapte librement ces données, s'il ne craint pas de les modifier gravement, si ce qu'il en retient et ce qu'il y ajoute, si ce qu'il garde intact et ce qu'il transforme a pour lui la même valeur de terme figuratif, on s'exposerait aux plus graves erreurs en prenant pour données d'histoire les traits de ses récits qui lui appartiennent en propre, ou les grands tableaux qui ne semblent pas avoir d'équivalent dans les Synoptiques. Il est impossible de déterminer a priori les limites qu'il se sera imposées dans l'élaboration de la matière traditionnelle, de nier qu'il ait pu constituer, par une simple imitation des miracles synoptiques, les scènes des miracles hiérosolymitains, guérisons du paralytique et de l'aveugle-né, résurrection de Lazare, si l'on admet, comme on est obligé de l'admettre, qu'il a changé la physionomie des récits concernant la passion et la résurrection du Christ. Or l'évangéliste semble avoir cette suprême indifférence à l'égard de l'histoire; non seulement il choisit dans la tradition ce qui convient à son but, mais il corrige la tradition et il la complète sans le moindre scrupule, pour l'équilibre de ses peintures allégoriques, en sorte que la mesure de vérité historique qui peut subsister dans son livre n'y a pas été maintenue par une intention réfléchie, mais tout simplement parce qu'elle a pu servir à ses fins; il était prêt à en conserver davantage comme à en sacrifier plus encore, si le bien de son enseignement lui avait paru le réclamer. Pour lui le réel et l'imaginaire se confondent dans l'unité du symbole ; on entreprend un calcul qu'il n'aurait jamais songé à faire et qui lui aurait paru bien superflu, lorsqu'on essaie de déterminer par une analyse minutieuse ce qu'il a pu emprunter à la tradition antérieure et ce qui doit venir de lui-même.

Une préoccupation apologétique et polémique s'associe généralement à la préoccupation symbolique et didactique. L'évangéliste connaît les objections des Juifs contre la messianité de Jésus. Dans ces objections, le personnage et le rôle de Jean-Baptiste avaient leur place. On pourrait

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mémé supposer que Jean-Baptiste avait des sectateurs dans le milieu où le quatrième Évangile fut écrit. Mais le livre ne s'adresse pas aux personnes du dehors; il a pour objet d'instruire et de confirmer dans la foi ceux qui croient déjà en Jésus. L'apologie et la controverse, bien qu'elles semblent parfois au premier plan dans les entretiens du Sauveur avec les Juifs, font partie de l'enseignement donné aux chrétiens et se présentent en forme symbolique. Certains traits des récits, en vertu de ce procédé, figurent une idée qui répond à une difficulté. Tout ce qui est dit de Jean-Baptiste tend à faire de lui le témoin du Verbe incarné, à le montrer dans son rôle de précurseur, où il fig^ure le rapport de la Loi ou de la révélation mosaïque avec l'Evangile. Pour élargir la signification de son témoignage, on le lui fait rendre devant une délégation du sanhédrin ^. L'ensemble du témoignage n'en constitue pas moins une véritable instruction touchant le Christ johannique, et le Précurseur devient le porte-parole de l'évangéliste. Il est censé fournir à Jésus ses premiers disciples, sans le devenir lui-même, ce qui est plus vrai au point de vue du symbole que dans la réalité. Si Jean avait eu de Jésus l'idée qu'on lui prête, il était chrétien avant le christianisme, et on ne voit pas ce qui le retient dans le judaïsme, si ce n'est que l'histoire s'y oppose nettement, et qu'il personnifie, avec son baptême d'eau, l'alliance qui disparaît à l'avènement de l'Evangile. D'autre part, les Synoptiques laissent clairement entendre que Jean n'a jamais désigné à ses propres disciples Jésus comme le Messie : les œuvres du Sauveur, dont la renommée lui est parvenue dans sa prison, l'ont amené à se demander si Jésus n'était pas le Christ attendu de lui ^. Ce n'est pas Jean, c'est le judaïsme qui a fourni des disciples au Christ. Le récit des noces de Cana et le second témoignage de Jean- Baptiste figurent ce même rapport de l'Evangile et de la Loi. Jean, le baptême d'eau, le judaïsme légal et prophétique sont des termes qui s'opposent allégoriquement à Jésus, au baptême de l'esprit, au christianisme, royaume de vie éternelle. Mais pour que la supériorité absolue de Jésus sur Jean ressorte plus clairement, l'évangéliste double l'attestation du Précurseur, substituant au message interrogatif dont parlent les Synoptiques un témoignage formel qui est rendu, il a soin de l'observer, par Jean, libre encore, à Jésus dans l'exercice de son ministère, par Jean baptisant à Jésus baptisant ^, ce qui ramène encore l'antithèse des purifications légales et du baptême chrétien, du judaïsme et du christianisme. Il suit de là que les récits présentent un triple étage de pensée, à savoir : le sens apparent des textes, qui est de l'histoire élaborée en vue de l'apologie et de la doctrine ; la conception apologétique, par laquelle on élève le Christ

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