‹ Le quatrième évangileChapitre 639 sur 857 · Cf. 1 Jkan, III, 10-H · texte numérisé non relu

Cf. 1 Jkan, III, 10-H

LE COMMANDEMENT NOUVEAU. SIMON-PIERRE

blesse humaine K L'auteur veut introduire, sans plus tarder, l'annonce du reniement de Pierre. A cet effet, il suppose que l'apôtre, frappé de ce que Jésus a dit de son prochain départ, et n'ayant d'ailleurs pas compris qu'il s'ag-issait de sa mort, ce qui serait grandement invraisemblable si l'on devait apprécier le cas au point de vue de l'histoire, ne fait pas attention au « précepte nouveau » et interrompt le discours pour dire avec la plus grande naïveté : « Où vas-tu? » En disciple dévoué, il voudrait accompagner son Maître. Jésus, au lieu de lui répondre directement, en expliquant de quel départ il est question, répète ce qu'il vient de dire ; il emploie les mêmes termes symboliques, qui, dans une conversation réelle, seraient simplement équivoques, pour signifier à Pierre en particulier qu'il ne soit pas songer à le suivre maintenant, bien qu'il doive le suivre plus tard. Une prophétie énigmatique vient compléter la déclaration incomprise. On voit que le même procédé gouvernera d'un bout à l'autre les dialogues du quatrième Evangile : tout le jeu en est fondé sur les méprises de l'auditoire, qui ne sont jamais éclaircies, parce que le lecteur comprend ce que Nicodème, la Samaritaine, les Juifs, les disciples, Pilate, sont censés n'avoir pu comprendre. Jésus va à sa gloire ; pour aller avec lui où il va, il faudrait d'abord l'accompagner dans sa passion et dans la mort^ ce qui est comme impossible en soi, la volonté de la Providence assignant au prince des apôtres une carrière qu'il doit remplir avant d'avoir part à la gloire du Christ. Il le « suivra plus tard » dans la voie douloureuse où Jésus va entrer, et par cette voie il arrivera au terme glorieux où Jésus l'aura précédé. La même idée sera reprise et commentée dans l'appendice de l'Evangile, où l'on voudra marquer plus expressément la destinée de Pierre -, tandis que Jean a voulu surtout, dans ce passage, montrer la prescience du Sauveur.

Il va sans dire que Pierre comprend de moins en moins ce dont Jésus veut parler. Il conjecture que le Sauveur se délie de son courage ; qu'une mission très périlleuse va être tentée en dehors de la Palestine; que Jésus va l'entreprendre seul, ne comptant pas trouver appui dans ses disciples, pas même en lui Simon-Pierre.

2. XXI, 18-19. Mais déjà dans xiii, 36, l'évangélistc doit avoir en vue le crucifiement de Pierre. Cf. Grill, 43.

A. LoisY. — Le quatrième Evangile. 1"

LE QUATRIÈ>JK ÉVANlilLE

L'apôtre entend d une impuissance morale ce que le Christ a dit d'une impossibilité providentielle. Ses hypothèses sont prophétiques à leur manière, sans qu'il s'en doute. Le grand voyage à l'étranger, chimère aujourd'hui, sera plus tard une réalité.

A cette heure, Pierre s'étonne et s'afflige de n'être pas jugé capable d'effort et de sacrifice pour l'amour de Jésus. « Seigneur, pourquoi ne puis-je te suivre maintenant? je donnerai ma vie pour toi. » Il n'y a pas de raison pour que son Maître ne l'emmène pas avec lui, quels que soient le but du voyage et les dangers qu'on y pourra courir : Pierre mourra s'il le faut. Cette protestation, qui va être démentie par Jésus lui-même et par un fait douloureux, ne laisse pas non plus d'être comme une prévision inconsciente. Pierre mourra pour le Christ, comme il le dit, mais plus tard. L'évangéliste sait fort bien comment la chose est arrivée, et l'on s'en aperçoit. Jésus ne dissipe pas l'équivoque de son discours, et il ne parle plus d'avenir; il relève les dernières paroles de l'apôtre, pour annoncer qu'elles seront contredites par d'autres paroles du même Pierre avant l'aurore du lendemain. Celui qui parle de donner sa vie pour son Maître l'aura renié trois fois avant le chant du coq. Par cette prédiction, Jean rejoint les Synoptiques ^. L^ardeur de l'apôtre est sincère, mais il ne compte pas avec son infirmité. Il faut dire toutefois que les paroles de Jésus sont beaucoup moins un avertissement donné à sa présomption qu'une marque de science divine; le reniement n'est pas tant une faute de Pierre qu'un accident prévu par le Christ, une chose qui devait arriver et que le Fils de Dieu, initié à tous les secrets divins, a fait connaître par avance.

Dans la rédaction première de notre Évangile, avant l'addition du chapitre xxi, Pierre n'était pas réhabilité en particulier après sa chute ; il était le représentant des apôtres galiléens, que la mort du Christ a troublés et dispersés, et qui n'ont retrouvé la foi qu'après la résurrection du Sauveur. Tous les apôtres rentraient dans leur vocation en recevant le Saint-Esprit. Mais le disciple bien-aimé, type du croyant parfait, l'emportait sur eux tous. Ce n'est pas lui qui interrompra les dernières instructions du Sauveur par des questions ineptes ; il pénétrera dans la salle du jugement et ne reniera pas

1. Marc, xiv, 30; Matth. xxvi, 34; Luc, xxii, 34. La protestation de Pierre, V. 37, est conforme pour l'idée à Luc, xxii, 33, mais le style est purement johanni({ue (cf. x, 17-18).

LE COMMANDEMENT NOUVEAU. SIMON-PIERRE

Jésus ; il sera sur le Calvaire, au pied de la croix ; il croira le premier à la résurrection, sans que sa foi au Christ ait été entamée par les horreurs de la passion. DujDoint de vue idéal où se plaçait l'auteur, cette antithèse ne créait ni préférence ni défaveur pour les individus. Il n'en était plus de même dès qu'on identifiait le disciple bien-aimé à tel personnage connu et à l'auteur de l'Evangile. Le prestige de Pierre pouvait paraître singulièrement diminué au profit d'un autre, et cette circonstance, étant donné que le souvenir du prince des apôtres était inattaquable dans l'opinion chrétienne, n'aurait nui qu'au succès du livre. On verra comment le rédacteur du chapitre xxi a pris à tâche de tout concilier, de relever Pierre sans abaisser le disciple bien-aimé, de présenter à l'Eglise un nouvel Evangile qui ne blessât pas la tradition.

LE PARAGLET

(Jean, xiv)

Les suprêmes recommandations du Christ se poursuivent, après une courte pause \ sans égard à l'interruption de Pierre, qui a été amenée pour faire droit à la tradition synoptique et provoquer l'annonce du reniement. Jésus veut rassurer les siens avant de les quitter. Bien que la faiblesse de Pierre soit, jusqu'à un certain jDoint, le symbole de la leur, ce n'est pas de leur infirmité morale qu'on doit supposer les disciples inquiets, mais de la séparation dont Jésus a ouvert devant eux la perspective indéfinie. C'est pourquoi les instructions contenues dans ce chapitre xiv sont en même temps des motifs de consolation. Peut-être l'évangéliste a-t-il en vue, pour l'interpréter en le corrigeant, ce qui est dit dans Luc touchant la nécessité d'acheter une épée, et les deux glaives que présentent les apôtres Dans les Synoptiques, l'espérance du royaume des cieux et de la parousie doit soutenir le courage des disciples ; mais il suffit de lire les discours eschatologiques du Sauveur, ou simplement les paroles qui sont dites à l'occasion de l'eucharistie dans la dernière cène ^, pour mesurer toute la distance qui sépare les trois premiers Evangiles du quatrième. La ruine de Jérusalem, qui tient tant de place dans l'eschatologie synoptique, laisse complètement indifférents le Christ johannique et ses auditeurs, parce que le fait est depuis longtemps accompli et que le christianisme est tout à fait détaché du judaïsme. L'attente de la parousie subsiste encore, mais singulièrement atténuée et modifiée ; le Christ va venir et régner ostensiblement sur l'univers ; cependant il est déjà présent aux siens par l'Esprit et il règne dans la société de ses fidèles.

1. Quelques anciens tém.oins marquent une reprise du discours : xiv, 1 « Et il dit à ses disciples » (D, mss. lat.), ou bien : « Jésus dit » (Ss.).

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