‹ Le quatrième évangileChapitre 747 sur 857 · B. Weiss · texte numérisé non relu

B. Weiss

les princes des prêtres t'ont livré à moi : qu'as-tu fait? » Le gouverneur parle avec la dignité du magistrat romain, en laissant percer quelque mécontentement d'avoir été mis en comparaison avec les Juifs. Il est censé se placer sur le terrain de la légalité. Une accusation est portée par les chefs religieux des Juifs; il est obligé d'en connaître et d'interroger l'inculpé à ce sujet. Les termes qu'il emploie donnent à penser qu'il n'attache pas de signification politique à la dénonciation ; celle-ci pourtant ne doit pas reposer tout à fait sur le vide, et, quand même elle n'aurait pas de fondement sérieux, Jésus, dans son propre intérêt, doit expliquer ce qu'elle signifie et comment elle a pu se produire, ce qu'il a fait en qualité de roi des Juifs, ou pour qu'on lui ait donné ce titre. Pilate ne demande pas de quelle nature est cette royauté, comme s'il était prêt à accepter l'idée d'une royauté spirituelle ; mais il s'exprime de telle sorte que Jésus va pouvoir traiter cette matière. Et le Christ, maintenant qu'on ne lui demande plus s'il est roi, mais ce qu'il a fait, va, conformément aux habitudes du dialogue johannique, s'étendre en considérations profondes sur sa royauté.

Cette façon toute didactique de présenter les choses ne laisse pas de correspondre à la réalité des faits. D'après les Synoptiques Pilate a reconnu que Jésus n'était pas un artisan de révolte politique, mais un novateur religieux inoffensif. Les contradictions et la passion des accusateurs ont pu l'aider à se faire cette opinion, non moins que les explications de Jésus, qui ont dû être très brèves Le Sauveur avait été fort maltraité chez le grandprêtre, et il n'attendait rien de la justice d'un étranger incapable de le comprendre. Il a avoué simplement qu'il était le Messie, parce que c'était vrai, non par une sorte de désespoir et de défi à la brutalité des hommes et des événements. On peut admettre aussi qu'il dit quelques mots pour écarter le soupçon d'agitation politique, mais ce ne fut pas sans doute en se défendant positivement de toute prétention à une royauté terrestre. La distinction formelle des deux royautés ne s'est définie que plus tard. Le Christ historique attendait de Dieu seul la suppression de toute entrave au règne de Dieu, et c'est pourquoi il n'a rien entrepris contre César; mais il n'y avait pas de place pour la domination romaine dans le

\. Marc, xv, 14; Mattii. xxvii, 23; Luc, xxiii, 13-ir>, 22. 2. Cf. Marc, xv, 2-5, et parallèles.

LE CHRIST ET PILATE

royaume des cieux. Ce que le Christ johannique va dire à Pilate est l'apologie que les chrétiens du second siècle présentaient à l'empire persécuteur. L'attitude de Pilate fig-ure celle des magistrats romains que la législation officielle obligeait à condamner les chrétiens dès qu'ils étaient dénoncés, bien qu'ils ne les trouvassent pas, à l'examen, coupables de crimes qui auraient justifié la sentence rendue contre eux.

Ainsi donc, au lieu d'avouer explicitement devant le sanhédrin sa qualité de Messie, et de se taire devant Pilate le Christ johannique refuse toute explication au grand-prêtre, et donne des éclaircissements au procurateur sur sa royauté. Il n'a rien à attendre du judaïsme, mais il ne désespère pas du genre humain Etant plus que roi, il n'a pas jusqu'à présent parlé de cette royauté ; une seule fois il a parlé du royaume de Dieu 3. Mais la tradition imposait, dans le récit du jugement, l'emploi du mot et la discussion de la chose. (( Ma royauté n'est pas de ce monde ^. » Elle peut s'exercer dans le monde ; mais, comme le Verbe-Christ, elle n'est pas de ce monde par son origine; elle n'en est pas davantage par son objet propre et son but. Si elle avait été de ce monde, Jésus aurait eu des partisans pour prendre les armes en sa faveur et l'empêcher de tomber aux mains des Juifs ^. Le Christ johannique parle toujours comme s'il n'y avait rien de commun entre ceux-ci et lui-même. Ce qu'il dit de ses partisans éventuels n'a aucun rapport avec les disciples. 11 n'a pas recruté ses apôtres pour en faire des chefs de bande, et si Pierre a eu un moment la velléité de défendre son Maître par les armes, il en a été réprimandé sur le champ. Le Christ n'a pas de satellites : sa royauté, il le répète, n'est point d'ici-bas. Elle est donc d'en haut ; mais Jésus s'abstient de le dire en propres termes à Pilate.

Le procurateur ne comprend pas. Ce discours l'étonné sans \. Cf. Marc, xiv, 62 ; xv, 1-5 et parallèles.

2. A cet égard, le tableau : Jésus et Pilate, complète le tableau : Jésus et les Grecs (xii, 20). Mais il ne faut pas supposer (avec Grill, 50) un même sentiment chez les Grecs et chez Pilate ; ou plutôt il ne faut chercher nulle part les sentiments des personnes, mais les idées de l'auteur. Les Grecs représentent le monde païen prêt à se convertir, et Pilate l'autorité politique, qui aimerait mieux ignorer le mouvement chrétien que d'avoir à le combattre.

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