Cf. VI, 71 ; XII, 4; xiii
Si Pilate a commis un péché en condamnant Jésus, c'est un point que l'auteur du quatrième Evangile n'a pas discuté. Il est admis généralement que le procurateur a péché par faiblesse, et les Juifs par malice. Cette analyse psj^chologique est prise en dehors du récit. Même en suivant l'interprétation commune du texte, on devrait affirmer que Pilate, à raison de sa situation qui l'oblige à condamner Jésus, est moins coupable que les Juifs qui l'ont mis malgré lui dans cette nécessité. Jusqu'à quel point l'est-il? Il est malaisé de le dire, vu la confusion que cette explication introduit entre le domaine de la conscience morale et celui de la justice providentielle. On dit que les Juifs ont fait condamner sciemment un innocent - ; mais Pilate aussi, surtout dans notre Evangile, a condamné sciemment un innocent, et, si l'on veut juger sa conduite au point de vue strictement moral, on ne le trouvera pas moins répréhensible que les Juifs. D'autre part, si sa situati'on, telle que la conçoit Tévangéliste, peut l'excuser, au point de vue transcendant où s'est placé le narrateur, pourquoi ne l'excuserait-elle qu a demi? Il semble plus probable que le cas de Pilate n'a pas été envisagé en lui-même ni au point de vue de la conscience morale ; que la responsabilité de la mort du Christ est censée ne pas peser sur le procurateur, parce qu'il a jugé en vertu de son office, et qu'il a condamné en vertu d'une nécessité légale à laquelle il ne pouvait se soustraire; que l'auteur ne s'est pas même demandé si la condamnation d'un innocent se trouvait légitimée par là et si le juge avait pu la décréter sans péché, mais que sa façon de présenter les choses tend à absoudre Pilate de toute faute ; que le seul grand coupable, celui qui a livré Jésus à Pilate et à la mort, est Satan, dans sa personne et dans celle de ses instruments, et que la faute consiste en ce que, n'ayant pas le moindre droit sur le Verbe fait chair, qui était la vérité et la sainteté même, il a causé néanmoins sa mort, injustice absolue qui lui a mérité d'être privé, au moins en principe, de tous les pouvoirs qu'il avait jusqu'alors exercés au détriment de l'humanité. Dans le quatrième Evangile, la responsabilité de Pilate n'est pas seulement dégagée par lui-même devant les Juifs; elle l'est par Jésus devant Dieu et devant les siècles.
i. IIoLTZMANN, loc. ci7. D'appès ScHANz, loc . ci7., le sanhédrin aurait péché contre la théocratie en portant une cause religieuse devant le tribunal d'un païen.
LE CHRIST ET PILATE
XIX, 12. Pour cette raison, Pilate cherchait à le relâcher. Et les Juifs criaient, disant : « Si tu le relâches, tu n'es pas ami de César. Quiconque se fait roi, se déclare contre César. » 13. Pilate, ayant entendu ces paroles, amena Jésus dehors et le fît asseoir au tribunal, dans un lieu appelé Lithostrotos, en hébreu Gabbatha. 14. C'était (le jour de) la préparation de la Pâque, et il était environ la sixième heure. Et il dit aux Juifs : « Voici votre roi! » 15. Alors ils crièrent : « Ote-le, ôte-le ; crucifie-le! » Pilate leur dit : « Je crucifierai votre roi ? » Les chefs des prêtres répondirent : « Nous n'avons de roi que César ! » 16. Alors il le leur livra pour être crucifié.
« Pour cela », à cause de la déclaration qu'on vient de voir, « Pilate cherchait à mettre en liberté ^ » Jésus. L'indication est vague : on ne voit pas comment Pilate a été touché de cette déclaration, et l'on ne voit pas mieux ce qu'il a fait pour obtenir la mise en liberté du Christ. Il faut penser que le discours qu'il vient d'entendre l'a ramené à la disposition où il était à la fin du précédent entretien ^. L'impression d'innocence que donnent l'attitude et les paroles du Sauveur est censée faire oublier l'impression de crainte qu'a suggérée la dernière accusation aux Juifs. Quant à l'effort tenté parle gouverneur pour l'acquittement de Jésus, ce ne peut être qu'un dernier recours aux Juifs, pour les amener à retirer leur plainte, en alléguant encore une fois la non-culpabilité, puisque les Juifs y répondent par des cris : « Si tu le relâches, tu n'es pas l'ami de César; quiconque se fait roi se déclare contre César '\ » Ainsi le grief religieux est abandonné ; les dénonciateurs reviennent au grief politique, et c'est cette accusation qui va décider du sort du Christ, conformément à l'histoire. Pilate n'a pas songé à renvoyer Jésus, en le déclarant officiellement non coupable : il est supposé ne pouvoir pas rendre une telle sentence. 11 sollicite des Juifs le retrait de leur plainte, parce qu'il n'a pas d'autre moyen légal pour éviter une condamnation ; mais les Juifs s'obstinent ; ils maintiennent l'accusation dans les termes où ils l'ont énoncée d'abord et qui sont avoués par
1. V. 12. £x TOUTOU ô IIstXàToç ÈÇrjTsi àTToXuaai ajTov. On ne peut traduire ex toutou par (( dès lors », puisque Pilate a déjà essayé de faire absoudre Jésus, et qu'il ne s'agit pas, pour l'avenir, d'une action durable, niais d'une seule tentative ou démarche du gouverneur. Cf. vi, 66; p. 476, n. 1.