‹ Le quattrocento (volume 2)Chapitre 11 sur 77 · V\\\a.s,i, Memorie sloriclie · texte numérisé non relu

V\\\a.s,i, Memorie sloriclie

5. liandi luccliesi del secolu XI \\ pub. par Salvatore Bongi, Bologne,

Georges de Donatello, les pages vêtus d'étoffes précieuses de Gozzoli, les jeunes hommes au sourire de femme de Botticelli, tous ces adolescents aux cheveux blonds, aux gestes vifs, aux éperons grands comme des ailes, tenant entre leurs doigts un épervier ou un livre, signalent celle naissance au monde d'un type neuf d'humanité.

Jadis, alors que la cité de Dieu se prolongeait sur la terre, l'homme, exilé d'un jour dans une vallée de larmes, ne gardait d'autre noblesse que son origine et n'avait d'autre mission qu'à préparer par le jeune et la repentance son avenir. Aujourd'hui, dans la réalité présente de la joie et de la beauté, l'homme est tout. Il n'est plus esclave, il est maître. Il n'est plus membre, il est chef. Il n'est plus clerc, docteur, baron, drapier, guelfe, gibelin, chrétien : il est lui. Il s'est fait luimême : « Je me suis fait moi-même », disait Pontano. Son but est lui-même : // hom at faiz pour lui-meismey disait Latini. Il n'a qu'à se cultiver lui-même: « Celui qui cultive ses dons personnels rend assez de services à l'Etat, )) disait Alberti.

Gomme il est tout, il veut tout et il peut tout. Rien ne l'associe, ne l'attache et ne le borne : aucune idée, aucune puissance, aucun droit. Libre et responsable, il n'appuie sur rien, ne se réclame de rien. Il est sa iin et sa loi. 11 vient d'atteindre sa majorité joyeuse. Il opère comme une prise intelleclmdle de possession de cet univers dont il est le centre et dont il est le but. Et il promène un regard d'insolence sur la terre rajeunie, qui offre à sa curiosité le champ intini des expériences et qui offre à son ambition l'espace illimité des conquêtes.

« 0 Asclépiade, disait Mercure Trismégiste, c'est un grand miracle que l'homme ! » Aucune époque ne le crut davantage que celle qui rêva le Prince de Machiavel et le Courlisan de Castiglione. Tout à l'heure, le moyen âge proscrivait comme une idolâtrie l'érection de statues aux contemporains : le Quattrocento ne lit

guère autre chose que dresser des autels à l'homme réhabilité, dont Alberti fournit les mesures idéales et qui, pour les grâces dont il est pourvu, semble à Gastiglione, « non être né, mais bien formé par les propres mains de quelque dieu ». La beauté de l'homme, la volonté de l'homme, la supériorité de l'homme, la possibilité inlinie de l'homme, ne sont pas dos opinions, ce sont des dogmes. Le siècle s'ouvre par un traité du vieux théologien Gianozzo Manetti sur la Dignité et Supériorité de Ihomme, et le siècle clôt par un traité sur la Dignité de V homme du jeune prince Pic de la Mirandole, qui en prétend offrir à l'Europe le témoignage vivant par son érudition, sa jeunesse et sa beauté. Le pape Paul II voudrait, selon Platina, s'appeler comme pontife L homme bien fait^ Il fonnoso^. Le marchand Rucellai remercie Dieu de l'avoir créé homme et non hôte-. Le tyran Bentivoglio déclare, en une inscription sur la tour de son palais, qu'il est l'homme « à qui son mérite et sa fortune ont donné tous les biens souhaitables^». « L'homme, dit Leone-Battista Alberti, peut tirer de soi tout ce qu'il veut. » « La nature de notre esprit est universelle, » dit Matteo Palmieri*. «Nous sommes nés dans cette condition, dit Pic de la Mirandole, que nous soyons ce que nous voulons être^. » «L'homme, dit Marsile Ficin, s'efforce de rester dans la bouche des hommes pour l'avenir entier... Il souffre de n'avoir pu être célébré par tout le passé, par tous les pays, par tous les animaux... II mesure la terre et le ciel, scrute les profondeurs du Tartare, et le ciel ne lui paraît pas

1. Platixa. De Vitisac Gestis summorum ponlificum. EIz. 1674.

2. Marcotti, Ln mercante fiorenlino e la sua famiglia net secolo AT, Florence, 1881.

3. « Monunientum hoc conditum a Jeanne Bentivolo secundo, Patria; rectore, cui virtus et fortuna cuncta qiue optari çossunl bona allatini pnestiterunt. » (Biuselus, Annales Bon., Muratori, RR. 11. SS. XXIll, 909.)

4. La natiira dcll' ingegno nostro é taoto universale a qualunque cosa. .. » (Matteo Paluieiu, Vita civile, p. 42.)

3. « Hac nati sunitis conditione, ut id simus quod esse volumus. » '^Pico oKLi.A MiHANoiiL.x, Upcru, Vcnisc, 1537, p. ."ïG.)

ôô Le rtUAtTROCÉNTÔ

trop haut, ni lo cenlro de la terre trop profond... Et puisqu'il a connu l'ordre des ciels, et qui meut ces ciels, et où ils vont, et leurs mesures et leurs produits, qui niera qu'il a quasiment le même génie que l'auteur de ces ciels et qu'en une certaine façon il pourrait luimême les créer?... L'homme ne veut point de supérieur ou d'égal ; il ne tolère point qu'il y ait au-dessus de lui quelque empire dont il soit exclu. C'est seulement l'état de Dieu... Il s'elforceà partout commander, à être loué partout. Il s'efforce d'être partout comme Dieu. Comme Dieu, il s'efforce d'être toujours ^)) C'est bien cela, l'homme est Dieu. Si le Quattrocento, oublieux comme personne de la doctrine du péché, connut une religion, ce fut la religion de l'homme. Et cette impiété se justifie par la création contemporaine de tant de beaux exemplaires de l'espèce humaine, de tant de santés complètes, de tant de génies universels : les Laurent le Magnifique, les Leone-Batlista Alberti, les Léonard de Vinci.

Or cet homme, qui est si fortement, n'est point parce qu'il doit. L'idée d'un impératif catégorique ferait alors sourire. Il n'est point parce qu'il pense. Aucun siècle ne pensa moins que celui qui nous occupe. Il est parce qu'il vit. Cette chose mystérieuse, la vie, que le moyen âge avait flagellée de sa discipline, abonde, regorge, pousse son flux et sa sève, épanouit ses corolles et ses fruits. Les peintres de jadis peignaient, sur les mu-

1. « Per onine futurum tenipus in ore hominum restare contendit, doletque neque potuisse eliain in omnibus prieteritis siBCulis celebrari, neque posse in i'uturis ab omnibus tum hominum nationibus, tum brutorum generibus honorari. ïerram metitur et cœlum ac profundas Tartan latebras perscrutatur. Non illi cœlum videtur aitissimum, non centrum terrte profundum... Cuiu igitur homo ctelorum ordinem unde uioveantur, quo progrediantur, et quibus niensuris, quidve pariant, viderit, quis neget eum esse ingcnio (ut ita loquar) pêne eodem quo et auctor ille cœlorum, ac posse quodauunodo cœlos facere, si instrumenta nactus l'uerit materiamque cœlesteui?... Ua nec superioreni vult homo, neque parem, neque patitur superesse aliquid ab impcrio ejus exclusum. Solius Dei hic status est. Ubiquc studet imperare, ubique laudari. Atque ita conatur esse, ut Deus, ubique. Conatur quoque esse et seniper. ut Deus. » (Maksu,io Ficino, Theologia plalonicu, Opéra, p. 291,311, 312.)

railles des cimetières, des Triomphes de la mort : le peintre Lorenzo Costa peint à l'église de San-Giacomo Maggioro, à Boiog^ne, le Tviotupho de la vie. « Là où il y a vie, disait Pic de la Mirandole, il y a âme, là où il y a ànie,il y a esprit*. » L'homme vit pleinement et largement, par tous les pores et par tous les sens, sans hâte et sans nerfs, sans fatigue comme sans douleur. 11 a plaisir de se lever le matin, plaisir de respirer l'odeur du ciel et des plantes, plaisir de monter à cheval, plaisir de travailler à la chandelle, plaisir de remuer ses membres, de produire, de souffler, d'être au monde. Il semble qu'il absorbe à chaque coup le double d'oxygène. Ne se déplaisant nullement à lui-même, il vit réconcilié avec les éléments et avec lui. Il estime « qu'il n'y a pas de félicité meilleure, sur la terre, que de vivre lieureux. » Il chasse la douleur comme une honte ou comme une supertluilé, recourant contre sa propre souffrance et contre celle des autres à toutes sortes de moyens faciles que son égoïsme lui conseille et que sa vigueur lui permet. Evoquer un souvenir agréable, dormir, faire l'amour, boire, jouer de la musique, danser, jouer aux noix, pêcher à la ligne comme Auguste, faire des ricochets comme Scipion, constituent l'une des recettes dont Leone-Hattista Alberti dispose pour se tenir l'àme tranquille'-. 11 ne soutîre point de son isolement, qui, au lieu de lui révéler sa faiblesse, lui est une occasion d'énergies nouvelles. Il n'éprouve point la mélancolie d'être unique, singulier et différent. Il n'est pas inquiet, fébrile, désordonné. Dans l'organisme riche et neuf, le sang coule sans se nouer et s'appauvrir, les muscles jouent librement, les forces et les facultés s'équilibrent. Cette époque ne connaît pas les maladies de l'esprit, et il faut aller très tard et chez des coniplexions très raffinées, comme celles de Pic de la Mirandole, pour découvrir les ()remiers symp-

1. « Ubicunque vita, ibi anima, ubicuiiique anima, ibi mens. »

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