San-Behnakdlno, Prediche, 11, 4o"J
6. « Stimo le bellezze in una femina si possono giudicare non pure ne' vezzi e genlilezzadel viso, ma più neila persona forniosa e atta a portare e produrli in copia bellisiiiii figliuoli. » (Ai.berti, Op. volg., Il, p. 159).
aux soucis ni aux secrets de son mari, lillle n a pas à questionner ni à se mêler; elle n'a pas à récriminer ni à se plaindre; sa qnérimonie est fâcheuse et son babil importun. Griselda, qui se laisse chasser de la couche conjugale, chasser de la maison conjugale, décapiter dans sa dignité de femme, d'épouse, de mère, qui sacrifie à son seigneur et maître jusqu'à son honneur et jusqu'à son enfant, reste le modèle. C'est à dessein que Boccace en a couronné son Décaméron. Elle dit son chapelet, fréquente l'église, donne le sein, porte les clefs, répartit l'ouvrage, raccommode le linge, veille à la cave, veille au grenier; elle sait des litanies, des oraisons, des recettes, des remèdes, des chansons pour endormir et consoler les enfants ; elle se lisse le front d'eau et ramène ses cheveux sous la coilTe ; elle baisse les yeux, elle s'efface. C'est du moins son devoir. Et, de la sorte, assise sur sa vertu comme sur un cofl're, au milieu de ses servantes et de ses femmes, modeste et paisible, elle aura accompli sa destinée quand on pourra graver sur sa tombe lépitaphe de la matrone romaine : lanamfecit, domum servavit.
Le Quattrocento, peuplé de commères et de bourgeoises, rempli de moralistes rognes et de consciences rigides, reste dans tout l'élément conservateur et républicain de sa vie, fidèle à cet idéal rébarbatif. Du même coup il eu élajiure un autre/
Trop voluptueux pour se priver d'une joie, trop artiste pour renoncer à une beauté, trop riche, possédant trop d'or et de bijoiix pour ne les point accrocher à des épaules nues, il appelle lafemme hors de l'enceinte de la famille, l'arrache à la quenouille ou au berceau, la pare, l'exalte et l'adore. Il ne lui demande pas que des vertus domestiques ; il lui demande des vertus mondaines; il l'introduit dans la lumière et dans le lustre du salon, et, au lieu de ne la considérer qu'avec «les yeux chagrins d'éducateur ou de mari, il lui sourit avec des yeux d'amant. La feuime n'est plus celle qu'on
corrige; elle devient celle qu'on aime, et elle a toujours vingt ans.
Pétrarque, jugeant la matière indigne, ne s'occupait point de femmes. Boccace, dans son Décaméron, qui se divertit aux fraudes des Florentines f iltées et amoureuses, dans ses romans dn Fi/ocopo et de liiFiammPtta, qui glorifie la fille du roi Robert, dans son Ninfa/e fiesolano, dans son Corbaccio, dans son Filostrato, jusque dans son œuvre latine, et dans ce De claris iniilieribus, qui énumère les femmes illustres, depuis Eve à la reine Jeanne de Naples, n'a d'yeux, d'oreilles, d'amour, de haine et d'attention que pour les femmes. Un siècle après, le frère Filippo Foresti, de Ferrare, écrit les biographies des femmes célèbres, et un religieux anonyme, ayant évoqué la sainte Vierge, « avec les genoux du cœur ployés en terre >-, prend expressément la défense des femmes. Son livre, Délia defensione délie donne, est curieux ^ L'auteur s'y emploie à détruire les trois sortes de reproches qui sont adressés aux femmes, « premièrement que toutes sont de peu de talent et cervelle ; deuxièmement qu'elles sont toutes impudiques et très déshonnôtes; troisièmement, très inaptes et difliciles à bien faire, mais qu'atout mal, tromperies, fraudes, embfiches, toutes soient très disposées et accommodées'». Tout a l'heure, l'Eglise prétendait que la femme n'est point faite à l'image de Dieu : mulier non est facta ad imafjinem Dei. Aujourd'hui c'est l'Eglise qui prend sa défense. A ses yeux, la femme est aussi une créature de Dieu, puisque Dieu la créa de son esprit, comme l'homme. Et s'il est vrai que l'Eglise consacra toujours de son autorité le fait accompli, la l'éhabilitation de la femme est désormais accomplie.
1. Jm Defensione délie donne d'autore anonimo. Scrittura inedita del secolo XV, pub. par Francesco Zambrini. Bologne, ISKi.
2. « Prima; che tiitte siano di poco ingegno e cervelle: seconda, che siano iinpudiche tutte e disonestissinie ; terzia, al ben fare difficill e Inettissime, ma ad ogni maie, inganni, l'raudi. insidie, tutte siano attissiuie et aLComodate. * {Ibkl., p. l"».)
C'est en vain que sant-Antonino répète à sa pénitente le conseil du passé : « Montrez-vous pour un temps sotte aux hommes, afin qu'éternellement vous soyiez sage auprès de Dieu' \» Quelle est la jeune fille d'aujourd'hui qui prête l'oreille au vieil évêque de Florence, elle qui reçoit une éducalion toute masculine, qui est élevée avec les jeunes gens, et à qui l'on apprend, outre le grec et le latin, à chevaucher, à courir, à jouer de la paume sur la pelouse, à chanter, à toucher d'une viole en bois de santal, à broder avec des aiguilles d'or et à danser, sans rélléchir « qu'aux très honnêtes femmes autre chose convient que d'étudier à poser les pieds selon les sons - » ?
Jadis Fiammetta avait beau citer à chaque instant les deux antiquités, elle n'était guère cultivée ; seul Boccace l'était ; Fiammetta est en train de le devenir. A l'âge de huit ans, la petite Cecilia Gonzaga sait écrire le grec, décliner les noms, conjuguer les verbes sans erreur. Lorsque le pape Pie II arrive à Urbin, une jeune princesse prononce devant lui une harangue latine si joliment lleurie que l'excellent latiniste s'avoue embarrassé d'y répondre^. Le roi Charles VIII de France est arrêté à Asti par une fille de onze ans, Margherita Solari, qui lui débite un compliment latin de sa composition. Costanza da Varano possède une éloquence supérieure, au dire de Barzizza, à celle des docteurs étrangers. Isotta Nogarola, seulement comparable aux Sybilles, aux Muses, à Sapho, dispute dans la maison de Lodovico Foscarini de la part res-
i. « Mostratevi stolla a tempo agli uomini, a ciù che voi possi.-ile in perpetuo cssere savia nppo Dio. » (Saxt-Axto.mxo, Opéra a ben vîvi-re. Florence. 1855. p. i:J3.j
2. « Non usava (la mère d'Alessandra dei Bardi) quello usano le pii'i de tempi noslri. che in luogu di iiienarie a visilare le santissinie donne, le uienauu e aile nozze e a balli e aile vanilà. e nietlono grandissiini studi in casa di farvi venir niacslri. che insegnino loro baliare e andare atea)|>(i: e non pensano, alloneslisï^ime donne convenirsi altro, che imparare a porre i piedi secondo i suoni. » (Vkspasiaxo, VHe, p. 539.)
3. Jacopus Bergomensis met ces paroles dans la bouche du Saint-Père : « Ego, domini mei, sic mihi persuades, nullam in Italiaui mulierem adesse quu; sit cum hac, vel doctrina, vel eloquentia comparanda. »
pective d'Eve et d'Adam dans le péché originel. Cassandra Fedele compose un livre sur la classification des sciences. Alessandra Scala déclame, à Florence, XAntigone de Sophocle avec une telle pureté d'accent qu'elle laisse charmée l'érudition qui l'écoute. Et si ces dernières sont des savantes, les femmes du monde suivent leurs traces. Ippolita Sforza, se rendant à Naples, emporte dans sa bibliothèque d'épousée l'Evangile en grec, Tite-Live en latin, Virgile avec le commentaire de Servius. Battista Sforza rit à gorge déployée, avec son ami l'humaniste Filetico, de l'imbécillité d'un familier qui ne savait point que IV grec se change parfois en 0 : dicchat ille Cymothee^. Battista di Montefeltro, reçoit l'hommage du traité De Studiis et Litteris de Leonardo Bruni. Blanche d'Esté, excellente dans la danse, dans la musique et dans la broderie, compose des vers en italien, en latin et en grec.
La femme s'aperçoit qu'elle est belle, se regarde au miroir et se sourit. Il n'est peint vrai que cette chair humaine, dont elle est pétrie, soit un mélange impur de poussière et de boue qu'on ne saurait trop tlageller, meurtrir et recouvrir. Pourquoi rougirait-elle, comme d'une honte, de ses cheveux, de sa gorge, de ses bras, que jadis elle n'avait jamais dissimulés d'un soin trop exact? Ce sont de belles choses que les anciens chantaient en des marbres divins. Scindam ego nunc iimiccmi^ siibdiicta et veste jjapillas^ Nuda eris... ose écrire le poète Pontano-; et déjà, à côté des vierges emmitoullées du passé, les Botticelli, les Ghirlandajo, les Lorenzo di Gredi, évoquent la nudité gracile et frileuse
1. « Quemdani fainiliarem nostnim erravisse memini, tecum disputanteni, prœceptor, cuni Romaï essemus : dicebat ille Cymothee. In quo tantus est error ut ineo major esse non possit. » (B. Pecci, Deçili umanistlnel Lazio. Arch. soc. rom. stor. patr. XIII, 480. Rome, 1890.)
2. « Scindam ego nunc tunicam, subducta et veste papillas Nuda eris, et nullo tegmine bella gères.
Ipsa manum collo injicies, super ipsa recumbes. Yerbera et ipsa dabis, verbcra et ipsa feres. »
{Hridaiii, ad Stellam.)
des Vénus, des Dianes, des Grâces et des Nymphes'. La femme échancre sa robe, dégage ses cheveux, qui enroulent leurs annelures autour de son front pensif, expose avec un frisson les mystères de son corps délicat à la jeunesse de l'air. Elle conçoit pour ses ongles, pour ses dents, pour ses cheveux, pour rendre plus blanche, plus molle, plus douce, sa peau nue, des huiles, des poudres, des pâtes, des eaux de toilette, dont les secrets ingénieux remplissent les innombrables ricetlari contemporains. Elle jette loin les toiles grossières, les coiffes empesées, les lainages sombres et rudes qui emprisonnaient, engonçaient les commères des peintures giotlesques. Voici en retour les brocarts sopra riccl ou les brocarts ricci sopra ricci^ qui coûtent deux mille francs le bras, tissés et brodés d'animaux, d'aigles, de faisans, de paons, de tigres, de léopards, et de quelque emblème d'amour ou de quelque devise latine'-; voici les soies, les satins, les velours, les damas, les étoffes lamées d'or et d'argent, alourdies de bijoux; voici les fines toiles de Reims et d'Allemagne, les mousselines ténues, les dentelles diaphanes, et les bas d'écarlate, et les cordelettes d'or, et les manches séparables, si longues qu'on en vêtirait plusieurs pauvres, dit san-Bernardino, si pesantes qu'il faut à Bianca Maria Sforza les comtes Corrado di Lando et Manfredo Tornielli pour les lui porter ; voici les fils de perle, les chapelets d'or, d'améthyste et d'ambre, les ferronnières, les diadèmes, les agrafes, les fibules, les bijoux signés de grands noms. Le luxe dépasse l'imaginable-' ; ni les lois somptuaires,
1. Valla écrit : « Ausim affirmare, nisi fœdif et simul et emerifre feminii* reclamarent... utpote qua* numéro vincunt formosas, vel nudas, vel seminudas iitique in a;state incessuras, quod utinain, ut pro me dicam. hoc a viris fien permitterelur, et plus belias corpore f|uani déformes, teneras quani exsicatas audiremus. Nam si his feminis nuse pulchrum capillum, pulchram faciem, pulchrum pectus habent, lias partes denudatas ferre patiniur, cur in eas injuriosi sunius, qua- non lis. sed aliis partibus pulchram sunt ? » {De Voliinlule.)
2. Luzio et Itenier. il lusso di Isabelle d'Esté. Nuova Antologia, juin, juillet, sept, et oct. llouie, i89fi.
:<. « K mai si foce, dit Alessandra Strozzi. le niaggiori spese in ()o$so ajle donne che si fa ora. Non è si gran dota, che quando la fan-
ni les sermons des prêcheurs, n'y peuvent rien. Béatrice Sforza se commande quatre-vingt-quatre robes neuves en l'espace de deux ans; Isabelle d'Esté attache à sa robe six cent neuf boutons d'or ; Ippolita Sforza porte une robe qui vaut un quart de million. « En une nuit, s'écrie Léonardo Bruni le lendemain de ses noces, j'ai consommé patrimoine et matrimoine. »
Ainsi faite, jolie, cultivée et parce, une devise latine sur la manche, un livre savant dans la main, ornée d'esprit et de corps, la femme n'est point pour rester à la maison ; ce serait dommage. Il faut qu'elle se montre, qu'elle participe aux actes de la vie sociale et joyeuse qu'elle enrichira de son apport précieux. Son existence n'est plus un reflet et un écho, une sujétion dans la maison fermée. Elle a une personnalité propre, une àme à elle, des impressions, des opinions, des connaissances qu'elle s'est acquises et qu'il est bon de savoir. Elle a des choses à dire, des qualités à produire, des conseils a donner. Elle est quelqu'un. Et à ce quelqu'un incombe une mission charmante, non plus de continuer l'espèce, mais d'apporter de la grâce et du prix dans les rapports, d'assouplir les relations gourmées, d'alléger, d'égayer etde parer la culture de la société qui renaît. Elle est le centre naturel de ce monde éparpillé, qui n'a plus à sa tête une idée ou un chef; elle le groupe autour d'elle, le dirige, l'excite, le retient, empêche le discours d'être trop grave, la plaisanterie d'être trop libre, les manières d'être trop grosses. C'est pour elle qu'on s'efforce d'être alerte, gracieux, désinvolte, de secouer la poussière des livres ou la boue des chemins, de brosser son habit et ses façons, d'éviter comme des fautes et presque comme des vices la longueur, la lourdeur, la raideur. Lorsqu'elle est là, on parle mieux, on voltige avec plus d'aisance, on chante avec plus de mélancolie, on conte avec plus d'à-propos. Et Castiglione pourra bientôt écrire « qu'il
ciuUa va fuori, che tutta l'ha in dosso, tra sete e gioie. » (Lettere d'un gentildonna fiorentina, p. 548.)
n'y a point de cavalier qui puisse avoir de la grâce, de ragrément ou de la hardiesse sans la fréquentation, l'amour et la faveur des dames ».
Cependant sa royauté évidente, de fait, non de droit, se réclame de son charme féminin, non de sa force virile. Il peut lui arriver de savoir le grec comme un cuistre et de manier l'épée comme un reître; il ne lui arrivera jamais de vouloir intervertir les rôles. Alors qu'une liberté si grande vient de lui être octroyée, elle ne songe point à en réclamer une plus grande, ni à rien désirer supplanter. Au contraire, elle s'étonne de tant de marges et d'horizons; elle garde comme une surprise heureuse et un exquis embarras de lair qui pique sa peau nue, du soleil qui luit sur sa robe chamarrée, des spectacles inédits et défendus auxquels sa science l'initie et quelle regarde entre ses doigts écartés comme la Vergognosa de Pise. Le commerce de Platon ne lui a pas désappris la petite chanson dont elle berce son nouveau-né; les aiguilles d'or, l'habitude du fuseau de laine; la grâce nouvelle, les austères vertus. Elle peut en môme temps et tout ensemble satisfaire aux humbles besognes de la ménagère et à son rôle délicat de Madonna. C'est une mondaine sans doute; du même coup, c'est une mère et une épouse. Elle ne rougit plus d'être femme, mais elle ne prétend pas devenir homme. Elle est libre, elle n'est pas émancipée.
Le siècle précédent avait exalté Béatrice, c'est-à-dire un rayon de l'échelle platonicienne qui conduit à Dieu. C'est au Quattrocento que naquit Angélique, où l'Italie incarna son éternel féminin, et c'est au Quattrocento que naquit Isabelle d'Esté, l'apparition féminine la plus glorieuse de la Renaissance. La femme n'est plus une déité inaccessible dans un paradis de lumière, et elle n'est plus le diable incarné que Pétrarque recherchait e» enfer. Ce n'est plus la Dame translucide que le poète et le chevalier élevaient sur le socle de leurs rêves, et ce n'est plus la servante docile, ravalée aux gros métiers
de la maison. Elle n'est plus si haut ni si bas. Relevée de son abjection et descendue de son piédestal, elle est mise par le Quattrocento à sa place d'humanité véritable, à côté de l'homme, à marcher, à lutter et à souffrir avec lui.