CHAPITRE I
I. Les dialogues ad Petrutn Hislrum. — Etat d'àme qu'ils révèlent. — La jeunesse érudite et pédante, et non plus artiste et créatrice. — L'Italie, fatiguée et énervée dans ses sources vives. — Effort des siècles précédents. — L'humanité se repose chez les humanistes.
II. L'antiquité au moyen âge. — Comment elle est cultivée, honorée et vivante. — Comment elle est déformée par l'Eglise, qui la réduit au rôle de servante et la destine à la fonction morale. — Le latin, les légendes et les livres encours. — L'œuvre qui s'impose. — L'antiquité pénètre la vie. — Définition de l'humanisme.
III. Obstacles opposés à l'humanisme. — Le christianisme. — Les ascètes, les frères quêteurs et les moines. — Deux civilisations sont aux prises. — Triomphe de l'humanisme. — Causes de ce triomphe.
C'est en l'année 1300 que Dante « se retrouvant en une forôt obscure, » place la date de son mystérieux voyage d'oulre-tombe ; et cette mèmt; année. Boniface VIII célébrait le jubilé de l'Eglise, Giovanni Villaui songeait à écrire ses chroniques, et Giollo couvrait de fresques la calliédrale supérieure d'Assise. Juste un siècle après, en l'année 1401, parait à Florence un j)elit livre latin, œuvre de l'humaniste Leonardo Bruni, qu'on peut titrer pour sa matière Libel/us r/r dispiitationHin e.rercilationisqiie stndionnn u.sit, et qui donne exactement le format de l'esprit nouveau'.
Trois jeunes hommes de Florence, Leonardo Bruni,
1. Nous en avons trois éditions modernes. Je nie sers de celle de G. Rirner, / dialoqhi ail l'elrum llistnan tli Leonardo Bruni. Livourne,
106 Li3 QUAtTRÔCËNTÔ
Niccolô Niccolj, Robcrto de' Rossi, s'en vont, l'aprèsmidi de Pâques, chez leur vieux maitre Coluccio Salutali. Celui-ci, les ayant priés civilement de s'asseoir, remarque avec tristesse que l'exercice et l'usage de la disputation sont négligés par la génération nouvelle, laquelle se trompe, car il n'est pas de discipline plus profitable que la disputation pour aiguiser le talent en nu'^me temps que pour récréer l'esprit fatigué de lecture. Niccolô Niccoli répond qu'il n'en faut point attribuer la faute aux jeunes hommes, mais à l'inclémence des temps, qui sont mauvais, et au dénuement des livres, qui sont rares. Les routes de la science sont obstruées; la philosophie abandonnée à des esprits si vulgaires qu'ils disent plus de solécismesque de paroles et qu'il vaut mieux les ouïr ronfler que parler ; la dialectique souillée de sophismes britanniques, exercée par des hommes dont le seul nom, emprunté au cortège de Rhadamante, fait horreur, Farabrich, Baser, Occam ; la grammaire, la rhétorique, à vau-l'eau. L'époque est découronnée, privée de son plus beau patrimoine. Personne, en aucune discipline, ne montre un esprit excellent. Que peut-on faire sans maitre, sans doctrine, sans ouvrages? Mais, comme Coluccio Salutati observe à son jeune ami qu'il a tort de se plaindre avec acrimonie de temps qui ont produit Dante, Pétrarque et Roccace, et que Dante, s'il avait écrit en latin, serait à préférer môme aux Grecs, Niccolô Niccoli se redresse dans une extrême fureur : « Qu'as-tu, crie-t-il, à rappeler les noms des Dante, des Pétrarque, des Roccace? Penses-tu que je sois homme à juger d'après une opinion vulgaire, de manière à ce que j'approuve ou désapprouve ce qu'approuve la multitude*? » Rien n'est à louer de ceux que Salutati appelle les « triumvirs ». Dante commet de si grossières
1. « Quos tu mihi Dantes, inquit, commémoras? Quos Petrarchas ? Quos Boccacios ? An tu putas me vulgi opinionibus judicare, ut ea probem, aut improbera qute ipsa multitudo? » (p. 30.)
l'humanisme io"!
erreurs qu'il semble avoir ignoré tout au monde. Il traduit le Qidd non 7nortaliaprctoracogis Auri sacra famés? de Virgile par Perche non reggl tu, o sacra fume DeWoro tappetito (Ici mortaii? Il représente Caton d'Utique, qui mourut à quarante-six ans, c'est-à-dire jeune, sous les traits d'un vieillard à la barbe blanche et prolixe. Il condamne à l'extrême supplice Marcus Brutus, homme excellent par la grandeur «l'àme, tandis qu'il laisse aux Champs-Elysées Junius Brutus, qui fut plus scélérat. Dante a lu sans doute les quodiibeta des frères. Il n'a point pratiqué les ouvrages des Gentils. Il a composé certaines lettres que chacun rougirait d'avoir écrites. La latinité lui manque. Peut-on app(der poète et préférer à Virgile celui qui ne parle pas latin? « C'est pourquoi, ô Coluccio, je veux écarter ce poète du concile des lettrés et l'abandonner à la tourbe des cordonniers, des boulangers et gens de cette sorte. Car, à sa façon de parler, il semble avoir voulu être le familier de pareils sires*. » Et prenant directement les triumvirs à partie, Niccoli conclut en ces termes . « Ah ! misérables, quelle obscurité vous aveugle ! Je préfère haut la main une seule lettre de Cicéron et un seul poème de Virgile à tous vos opuscules - ! »
Or peu importe qu'une lelle opinion soit rétorquée, le jour suivant, par le même Niccolo Niccoli et qu'elle n'ait, comme on l'a prétendu, qu'une valeur limitée d'exercice oratoire et de divertissement dialectique : l'essentiel est qu'on ait pu la soutenir. Ellf montre mieux que beaucoup de paroles et de dissertations, la révolution profonde, la révolution décisive et absolue, qui s'est accomplie dans l'histoire de l'esprit. Donc, quatre-vingts ans après la mort de Dante, on ose le
1. « Quamobrem, Coluci, ej,'o istuui poetaiii tuum a concilio littcraloruiii s(Munyam atque eum zonariis, pistoribus atque eiusmodi turbœ relinquam. » (p. 33.)
2. « lieu imseros, quanta caligo obcœcat ! Epo, mehercule unam Ciceroilis epistolam atque tuinin Vorgilii carinen omnibus vestris opusculis lonf,'issiuie antepono. » (p. 38.)
prendre directement à partie, et, ce qui est pis, Tcxéciitcr pour des vétilles de grammairien. On ne comprend plus, ou du moins on comprend autrement. Le pôle intellectuel s'est déplacé. Les œuvres de la pensée sont soumises à un nouveau critère. Ce n'est plus la poésie qui triomphe ; ce sont les humanités. Les jeunes hommes ne sont plus artistes ; ils sont pédants ; ils ne créent plus, ils s'endoctrinent ; ils ne s'envolent plus sur l'aile du génie, ils prennent garde à des fautes d'érudition La littérature n'est plus nationale, elle est antique ; et il n'y a plus qu'une langue qui vaille, c'est le latin.
On a voulu expliquer cette oblitération singulière par la tristesse des conditions politiques. On a dit que la petite politique du tyran ne pouvait engendrer que la petite grammaire de l'humaniste. On a dit, on a beaucoup répété surtout, que, lorsque les circonstances extérieures sont douloureuses, c'est une nécessité pour les esprits honnêtes de retourner en arrière, d'oublier les vivants chez les morts et de se consoler du présent par le passé. Encore faudrait-il expliquer ces circonstances douloureuses. Il y a plus.
La vérité est qu'au début au moins du Quattrocento nous assistons à une sorte de déclin d'humanité, déclin qui se manifeste dans tous les domaines, qu'on observe à la racine de toutes les activités et qui se vérifie aussi bien dans l'atfaissement de la conscience morale et dans la déchéance de la commune politique que dans l'appauvrissement de la puissance de créer. Ce n'est pas seulement ceci ou cela qui retombe, et dont il soit possibled'expliquer la décrépitude paruneautredécrépitude, c'est l'esprit public, la vie nationale, Fâme italienne sous toutes ses faces et dans toutes ses manifestations. « De partout, chantait Sacchetti avant de mourir, les cors ont sonné la retraite; la saison est finie ^ »