‹ Le quattrocento (volume 2)Chapitre 26 sur 77 · Tune fac ediclum per terram Teiitonicoruni · texte numérisé non relu

Tune fac ediclum per terram Teiitonicoruni

Quilibet ut dives sibi natos instruat onines llittenilis. leaemque suani persuadeat illis... Hfic servant Ttali post prima crepundia cuncli. Et sudare schola uiandalur Iota juventus. »

vaincs disputes parmi les séculiers au milieu de rumeurs mondaines* ».

Avec la langue de l'antiquité, les livres de l'antiquité sont répandus. Gerbert, nommé pape en l'an 999, rapporte toute sa bibliothèque de Rome et d'Italie : <( Tu sais, écrit-il à Rainaldo, combien on retrouve, dans les cités et les champs d'Italie, d'écrivains à chaque pas 2, » Le couvent de Bobbio se vante, au x* siècle, de posséder Démosthônes et Aristote, tous les poètes latins, les grammairiens Adamantins, Dositheus, Papirius, Priscien, Flavien, Marius, Honoratus-^; au couvent du Mont-Cassin, sous la direction de l'abbé Desiderio, on corrige et enlumine les manuscrits dans un décor de colonnes et de mosaïques

Les cités, dont le régime municipal rappelle de si près la république romaine, se targuent de descendre de héros fabuleux, honorent les tombes glorieuses, décorent de titres antiques leurs magistrats. Padoue montre le sépulcre d'Anlénor. Milan ne veut pas qu'on abatte la statue d'Hercule. Pise a été fondée par Pélops. Venise est fabriquée avec les ruines de Troie. Dardanus est parti de Fiesole avec Tastrologue Apollon pour fonder Troie. Achille a régné dans les Abbruzzes, Turnus en Toscane, Diomède dans les Pouilles. Agamennon fut roi de Sicile; Evandre, roi du Piémont; Hercule, roi de Calabre. Les femmes de Florence content des Troyens, de Fiesole et de Rome.

Partout l'anliquité est présente dans ce moyen âge d'Italie, pour qui le sang noble reste le sang romain, le droit civil, le droit romain et le latin la langue officielle de l'Eglise, de l'Etat et de la jurisprudence. Jamais on ne l'a abandonnée. Il n'y a pas eu, dans son influence,

1. « Quomodo liceat theatralia grammaticoruni gymnasia insolenter irrumpere, et velut inter nundinales strepitus vana cum saecularibus verba conferre ? »

2. « Nosti quanto studio Librorum exemplaria undique conquiraïu. \osti quot scriptores in Urbibus aut agris Italia* passini habeantnr. »

3. Catalogzta Bobbiensis X secuii. Muratori, Antiquit. ital. lII,Diss.,43.

solution de continuité. Et la Renaissance qui ne l'a point " découverte », ne marque pas un coude de l'histoire, mais la simple recrudescence d'une vénérable tradition.

Ceci établi, il convient d'ajouter aussitôt que l'antiquité ne règne pas sans partage, et qu'elle n'est pas, ce qu'elle deviendra plus tard, la discipline unique des esprits.

L'Eglise la tolère plus qu'elle ne la recommande, lui assignant une place subalterne et un service en sousordre. Son apport n'est valide qu'autant qu'il contribue à la propagation de la vérité, et la vérité reste le dogme, dont la sagesse humaine doit demeurer la servante. « La sagesse humaine, écrit Pierre Damien, lorsqu'on l'emploie à traiter des sujets divins, ne doit pas prétendre à faire la maîtresse; mais, comme une servante, elle doit servir sa maîtresse*. » Il faut que l'antiquité s'accommode d'une domination étrangère et, dans ce but, on la démarque, on l'arrache à son sens, on lui attribue des prétentions morales, on lui découvre des intentions cachées, de telle sorte qu'on la transforme en vaste symbolique. Sénèque, Gicéron, Juvénal, Horace sont désignés sous l'épithète commune d'ef/lici; Virgile a annoncé la venue du Christ; un moine de Paris peut, en 1467, copier PArt d'aimer d'Ovide en l'honneur de la Vierge, ad tandem et gloriam Virf/hns Mariœ, amen. Ce n'est pas en vain que, durant un millier d'années, l'antiquité a subi tant de contacts, et a été la proie de tant d'invasions. Elle ressort du moyen âge altérée et déformée, presque défigurée, tellement chargée de dépôts, tellement encombrée d'alluvions, tellement lleurie de végétations parasites qu'on ne la reconnaît plus.

Regardons, au début du Quattrocento, où l'on en est, et ce qu'à cette longue cohabitation avec la barbarie, les personnages antiques, les écrivains antiques, les mythes antiques, sont devenus.

1. De divina oninipotentia, Ope/v/ omuin. Kassano. i*8:{, cap. v.

Jupiter est un roi de Crète; Uranus, le petit-fils de Nemrod ; Vénus, une reine de Chypre. Elle est si belle que qui la voit en devient amoureux ; aussi, après sa mort, est-elle déifiée et dite la déesse de l'amour. Apollon est né a Délos ; il est astrologue, s'occupe du cours du soleil, habite, comme Dieu, la quatrième planète. Thésée est duc d'Athènes. Athènes possède une Université. Alexandre le Grand descend dans une cage de verre au fond de l'Océan et essaie d'entrer au paradis. Néron accouche d'une grenouille, qui lui sort par le flanc. La reine de Fiesole, Belisea, prisonnière de Catilina, s'en va à la messe le dimanche. Socrate est né à Rome et a épousé la fille de l'empereur Claude. Platon est un des huit plus grands médecins de l'antiquité. Quand il pleure, on entend sa voix de loin ; il meurt de n'avoir pas su résoudre une énigme. Aristote est un amoureux dont on conte les aventures. Cicéron est maître et trouvère de la grande science de rhétorique, merveilleux cavalier, franc de courage, armé de bon sens ; une fontaine, qui porte son nom près de Pouzzoles, guérit les maux d'yeux. Martial est un cuisinier, Salluste un docteur, Ptolémée un roi. On montre, à Rome, le palais et les jardins d'Ovide. Virgile, consacré magicien, nettoie Naples des mouches, moucherons, sangsues, cigales et serpents qui la désolent; il ouvre la montagne du Pausilippe ; il empêche par la présence d'un archer le Vésuve d'entrer en éruption. Le nom de Virgile a pour étymologie ver gliscens^ Virgile ayant été fécond comme le printemps ; le nom de Maro a pour étymologie mare^ Virgile étant profond comme la mer. Le nom d'Ovide est venu au poète de ce qu'il avait le visage rond, fait comme un œuf; le nom de Nasone, de ce qu'il avait un grand nez ou, selon d'autres, de ce que, le nez étant l'instrument par lequel nous odorons chaque chose, Ovide voulut odorer et savoir chaque chose mondaine. Socrate veut dire, en grec, observateur de justice; Platon signilie

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accompli ; Arislote, parfait en bonté. Metamorphoseos vient de meta, qui veut dire en grammaire « science » et de morfosen, qui veut dire, en grammaire latine, « changé ». Selon Boccace, les Francs dérivent de Frank, tils d'Hector, « rien u'étiint impossible à l'omnipotence de Dieu ». Voilà les histoires '.

Le latin littéraire, le latin élégant et savant, qu'on enseigne et qu'on cultive, est à l'avenant. Un des grammairiens les plus illustres de son époque, Buoncompagno, qui professe à Bologne au début du xui' siècle, compose, à l'usage de l'un et l'autre sexe, une sorte de secrétaire galant intitulé Rota Veneris^. Nous y trouvons des déclarations de cette sorte : Pretiosissima forma pre fUiabus hominum, grates decem niilia ex parte vestri fidelissimi haheatis ; scientes procul dubio quod vestri amoris vinculam me tenet indissolubiiUer colligatiim. Unde quicquid placet precipere^paratus sum effectui mancipare. A quoi la femme peut répondre par exemple : Amoris vestri vinculum per cffectum operum dissolvatur. Quoniam viro nupsi qui me maritali anulo subarravit, cinsit coliun meitm lapidibiis pretiosis, deditque miclii vestes auro et gemmis plurimum renileiites. Unde non posmnn nec debeo tecum more solito jocundari. Cinquante ans plus tard, fra Salimbene da Parma traduit dans sa chronique [are luiusea par facere nauseam, avère per maie par habere pro mnlo, temere per la sua pelle par timeri pelli suae, nsignuolo par lusiniolus, gratiaio par grantias^ lasagna par lasanuK Benvenuto da Imola, commentant,

1. V. Coinparetli. Virt/iliu nel medio-evo. Florence, 1897, 2 vol. — Gidel, La léf/ende d'Arislole au moyen âi/e. Paris, 1814. — Bartscli, Alhrechl von llaUiersIudt und Ovid ini Mdlelaller. Leipzig, 1861. — (Jraf, Hohta ueUa memoria e nell"immii;iizione del inedio-evo. Home, 1882, 2 vol. — M. (îiiido Ma//.oiii adonné un pclit tahieau très ingénieu.x et très personnel du concept de l'antiiiuilc que se faisait le début du Quattrocento dans sa conférence l'uliziano e l'Uinanesimo.

2. La liola veneris, dettauii d'aniore di Buoncoiiipagno da Fireuze, nota rii Krnesto .Monaci. Hendiconli dell' Ac. Linc. V, T6. Uonie, 1889.

3. Marco Tabarrini. La Cvonaca di fra Salimbene du l'arma. Studi di critica sturica, tloreuce, 1876, p. 211.

dans la seconde moitié du Trecento, la Divine Comédie^ rédige ainsi un épisode que Boccace lui a conté: Dicebat enim [Boccacius) quod diim esset in Apidia, captiis fama loci, accessit ad nobile monastontm montis Cassini, de quo dictum est. Et avidus videndi Hhraiiam., quatn audiverat ihi esse nohilissimam., petivit ah uno monacho humiliter., velut ille qui suavissimiis erat^ quod deberet ex gratia aperire sibi bihliothecam. At ille rigide respoîidit^ ostendens sibi altarn scalam : ascende quia aperta est. Ille lœtus ascendens invenit locum tanti thesauri sine ostio velclavi, ingressusque vidit herham natam per fenestras, et libros omnes cum hancis coopertis pulvere alto ; et mirabundus cœpit aperire et volvere mine istwn librwn, nunc illum., invenit que ibi multa et varia volumina antiquorum et peregrinorum lihrorwn ; ex quorum aliquibus de trac ti erant aliqui quaterni, ex aliis recisi m.argines chartarum., et sic multipliciter deformati : tandem miseratus labores et studia tôt inclylissimorum ingeniorum devenisse ad manus perditissiinorum hominum^ dolens et illacrymans récessif ; et occurrens in claustro petivit a monacho obvio quare libri illi pretiosissimi essentita turpiter detruncati. Qui respondit quod aliqui monachi., volentes lucrari duos vel quinquc solidos, radebant unum quaternum et faciebant psalteriolos., quos vcndehant pueris ; et ita de marginilms faciebant evangelia et brevia, quœ vendebant mulieribusK

Enfin, les livres antiques pouvaient sembler nombreux à une époque qui ne les connaissait pas tous. Ils apparaissent rares à une science mieux informée, qui catalogue et qui classe : « Où sont, s'écrie Niccolô Niccoli, les ouvrages de Varron? Où les histoires de Tite-Live? Où Salluste? Où Pline? Où tant d'autres? Où plusieurs des volumes de Cicéron? 0 misérable et malheureuse condition de notre époque- ! » Ceux qui demeurent sont

1. Benvenuto DA Imola, Comp.ntum super Dan lis Alhighie7'iccrmp(iiam Florence. 1887. V, 301.

2. « Ubi sunt M. Varronis libri qui vel soli faccre possent sapientes. in quibus erat linguae latinte explicatio, rerum humanarum divlnarumque

tellement encroûtés du fatras des écoles, si torturés dans le carcan des scolastiques, si obscurcis d'éclaircissements qu'ils demandent un travail de réfection équivalent à un nouvel engendrement. Bien mieux, ils vont périr, abandonnés qu'ils sont aux gerces, aux souris, aux araignées, « dans des réduits infâmes, où, selon Poggio, l'on ne jetterait pas un condamné à mort^ ». Au dire de Benvenuto da Imola, « une haute poussière » les recouvre. On leur arrache des feuilles entières qu'on transforme en petits psautiers à vendre aux enfants. On fabrique avec leurs marges des amulettes et des images qu'on débite pour quatre sous aux bonnes femmes-. La bibliothèque du Monl-Gassin, comme on vient de l'apprendre ouverte à tous les vents, n'a plus de porte, n'a plus de clef; l'herbe pousse aux fenêtres. Et Boccace pleure du spectacle.

Une besogne gigantesque et pressante s'impose. Il s'agit, ayant arraché l'antiquité au joug séculaire de l'Eglise, de la rendre à elle-même, de l'éclairer à sa lumière, de prendre conscience de son esprit et de son sens ; et de nettoyer de sa gangue ce latin qui est le rainerai grossier et brut, de le tremper, de le forger, de l'assouplir, de le polir, de le rendre llexible et pur, de le tordre en rinceaux sveltes et en vignes folles, comme une ferronnerie de Gaparra ; et de découvrir les textes qu'on a perdus et de confronter ceux qui demeurent ; et d'en combler les trous «»t d'en dégager les interpolations et d'en rùcler les croûtes.

Alors la jeunesse intellectuelle, qui a vingt ans en l'année 1400, se met à l'œuvre. Car, si sa force créatrice

coçnitio, omnis sapientùu ratio, omnisque doctrina ? Ubi T. Livii historiîe ? Ubi Sallusti ? ubi Plinii? ubi innunicrnbiliuui aliorum ? ubi (liceronis cuniplura voluniina ? 0 uiiserani atque inopeui conditionem horum temponun ? » {Diuloij. ad l'elrum Hislrum, p. 22.1

'. « Erant enini non in Bibliotheca libri iili. tit eornui (!if.Miitas postulabat. sed in telerrimo quodoni, et obscuro rarcere. fumio s«Mlicet unius turris. que ne capitalis qnidem rei duninati relrudercntur. » (Por.om. Episinlip, 1, .■;.)

2. Voir le passage de Benvenuto da Imola, rapporté ci-dessus.

est épuisée, elle est assez robuste pour la tâche de compilateurs et de collationueurs qui l'appelle, où elle va dépenser le trop plei ! denses énergies, mettre le zèle farouche et la passion sauvage qu'on trouve encore à cette époque. Un domaine infini, absolument vierge, s'oiïre a son activité joyeuse; elle s'y lance à corps perdu, n'entendant rien, ne voyant rien, passant les jours, passant les nuits, ne perdant pas une minute, prise d'un enthousiasme de missionnaires. C'est un (mtraînement qui fait croire à une rénovation '.

En 1329, Pétrarque a trouvé à Liège deux nouveaux discours de Cicéron. En 1392, Coluccio Salutati, qui possède Catulle, Tibulle et Properce, recjoit de PasquinoCapelliles Epistohe ad famUïarcx. Enl417, Poggio, qui s'est rendu au concile de Constance, découvre, dans le couvent de Saint-Gall, les œuvres de Quintilien, V Argonautiqiie de Valerius Flaccus, les Commentaires d'Asconius Pedianus, les Silves de Slace, un fragment de Priscien ; il trouve ailleurs, on ne sait oii, Silius Italiens, Lucrèce, Ammianus Marcellinus, Columelle ; à Cluny, le Pro Sexto Roscio et \ePro Murena; à Langres, huit nouveaux discours de Cicéron ; à Cologne, Pétrone ; à Naples, au couvent du Mont-Cassin, le De Aqim de Frontin. En 1422, Gerardo Landriani découvre, à

1. Gianozzo Manetti, occupé au travail, reste neuf ans à Florence sans traverser l'Arno. Villorino da Feltre lave les éciielles de son maître pour en recevoir des leçons. « Je m'adonnai à Chrysoloras avec une telle ardeur desavoir, écrit Leonardo Bruni, que ce que j'avais appris le jour en veillant, je le répétais la nuit, dans mon sommeil. » « J'ai tout enduré, ajoute Barzizza. fatigues, veilles, travaux, labeurs, navigations détestables pour acquérir de la considération. ». « Voici l'ordre de mes études, dit Pier-Paolo Vergerio, chaque nuit je me lève longtemps avant le jour ; je m'assieds au[irès de mes livres <à la chandelle ; je repasse en ma mémoire ce que j'ai appris; je pense à ce qu'il me faut apprendre ; je m'en vais à l'école où j'interroge les élèves les plus instruits, où j'assaille de questions mes camarades et où je prends deu.Y ou trois leçons chaque jour; c'est ainsi que s'écoule ma journée, toute donnée à l'étude avec la première partie de la nuit et souvent la dernière. » Durant tout le siècle, cette ardeur ne se ralentit pas. On se rappelle l'affiche pendue à la porte d'Aide Manuce : « Qui que tu sois, si tu veu.\ parler à Aide, sois bref, et cela fait, laisse-le à ses travaux, à moins que tu ne veuilles lui prêter l'épaule, à l'exemple d'Hercule secourant Atlas épuisé. Sache que quiconque met ici le pied y trouvera du travail. »

Lodi, le De Oratore, VOrator et le Uni fus. En 1429, le cardinal Giordano Orsini achète à Niccolô da Treviri lin manuscrit contenant douze nouvelles comédies de Plante. En i433, Giovanni Aurispa met au jour les Panegyrici veteres. Cosme de Médicis fait venir Pline de Lubbeck; d'autres font venir de Cologne un livre qu'ils croient être le De republica de Cicéron et qui se réduit au Songe de Scipion^.

iMais ce qu'on retrouve n'est rien à côté de ce qu'on recherche ; il faut lire l'énorme correspondance engagée à propos des Décades de Tite-Live et des Annales de Tacite pour juger le mouvement.

Les livres sont des trésors. Goluccio Salutati se dit l'esclave des livres, et on appelle Giovanni Aurispa une harpye de livres. Federigo di Montefeltro ne veut qu'un livre pour sa part du sac de Volterre. Alphonse d'Aragon introduit un livre dans ses armes et réserve, dans sa journée de souverain « l'heure du livre ». Florence garde dans sa salle d'audience quatre évangiles grecs reliés de perles et de diamants, et lorsquen 1406, elle a triomphé de Pise, elle est moins fière de sa victoire que des Pandectes d'Amalfi qu'elle emporte comme butin. Et ce sont des légendes significatives que celles que cette époque invente ou qu'on invente pour cette époque, qu'on signe la paix pour un livre, qu'on guérit dune fièvre quarte à la lecture d'un livre, que Panormita vend un champ pour acheter un livre, que Guarino devient blanc du chagrin d'avoir perdu une caisse de livres.

Avec les livres antiques, ces hommes recueillent les médailles antiques, les monnaies antiques, les débris de marbre antiques, les inscriptions antiques. Ils ne sont |)as que bibliomanes ; ils sont archéologues. Ciriaco d'Ancona, Poggio Bracciolini, Pomponio Lelo, Flavio Biondo, pour ne citer que les plus illustres, sont occu-

i. G. Voigt. IHe W'iederhelebung des h'iasslscfien Allerthuins. Berlin, 1893 (3- édit.) 2 vol. vol. 1, liv. ii". chap. iv.

pésà ce travail. Lorsqu'on demandait à Ciriaco d'Ancona ce qu'il était en train d'accomplir, il répondait : « Je ressuscite des morts ! » Tous, à l'exemple de Ciriaco d'Ancona, ressuscitent des morts.

Et ayant réuni ces fragments, étiqueté ces débris, groupé ces membres épars, ils commentent, copient, imitent, répandent et prêchent leurs textes sacrés. A leur instigation, quelquefois à leurs frais, des bibliothèques publiques se fondent. Des universités s'inaugurent ou se réorganisent. Des nouvelles chaires sont créées en faveur de l'antiquité profane, qui prend rang officiel à côté de la médecine et de la jurisprudence. Les vieillards à cheveux blancs, les marchands, les hommes d'Etat, confondus aux adolescents imberbes, accourus de Hongrie et d'Orient, se remettent à l'école. Et que si l'Italie venait de perdre la suprématie dans les études classiques au point qu'en dépit du réveil, qui signala la fin de son xi" siècle, elle n'aurait su montrer une école analogue à celle d'Orléans, produire un poète latin comme Hildebert de Tours ou Gautier de Châtillon, citer un grammairien comme Eberard de Béthune ou Alexandre de Villedieu, se prévaloir d'un encyclopédiste comme Vincent de Beauvais, l'Italie reprend à TEurope le sceptre des lettres latines que l'Europe lui avait pris. Elle ne s'en va plus étudier aux universités étrangères, ce sont les étrangers qui, attirés par cette flamme brillante, affluent chez elle. Un franciscain, Gennese, qui a étudié à Padoue, croit aller se perfectionner à Vienne ; ayant écouté les maîtres allemands, il monte sur la chaire et enseigne à leur place.

Grâce à cette ardeur communicative et à cet enthousiasme juvénile, il semble à Thumanité qu'elle se réveille d'un long sommeil. Jusqu'alors elle n'a pas vécu, elle n'a que végété dans les ténèbres et croupi dans l'ignorance. L'antiquité lui révèle sa vraie nature. A la lumière du soleil éblouissant qu'elle allume, le

monde présent apparaît médiocre, mesquin, malade, souillé de taches, gros de préjugés, de superstitions et d'erreurs. Il faut le détruire; il faut faire table rase du passé, recommencer à nouveaux frais l'expérience intellectuelle, construire à l'esprit une maison neuve. Tout est à reprendre et à remettre en question.

L'anliquité n'est pas que la mode: elle devient la règle et la loi. Ce qui est né et s'est développé hors de sa sphère d'influence ne compte pas. Que signifient ces humbles communes, enfumées, resserrées dans leurs enceintes, occupées de vils trafics et de petits intérêts, en comparaison de l'Empire romain, qui embrassait le cercle entier des terres? Que valent ces gloires municipales, ici connues, ignorées autre part, devant les gestes synthétiques et la réputation universelle des Fabius, des Caton, des Marcellus? Que compte l'idiome vulgaire, le dialecte, le patois de pauvres gens, qui débattent leurs affaires d'un sou et racontent leurs fariboles, en regard de l'allure royale et de la voix. sonore du latin, que Valla appelle « chose éternelle et divine », qui parle à l'univers et s'exprime pour toujours? Et quelle ligure maigre et piteuse font les vierges de Cimabue, taillées dans le bois, hiératiques et noires, sans mouvement et sans vie, devant la grâce blanche et la beauté divine des Vénus de Médicis qu'on retrouve? L'antiquité ne pénétre pas que la littérature; elle pénètre la vie. Elle ne discipline pas que la pensée ; elle discipline les mœurs. Elle devient le synonyme de vérité, de sainteté, de beauté ; et, pour dire qu'une chose est belle, on dit qu'elle est antique.

Les noms de baptême sont antiques ^ Les gestes des souverains sont antiques : Alphonse le Magnanime, vêtu en souverain romain, entre à Naples par une

1. Maflco Veeio, s'il veut qu'on donne de beaux noms aux enfants, ne veut pas qu on leur donne des noms païens. Au siècle suivant, l'Ariosle sourira de cette habitude des savants de dénaturer les noms vulgaires : « InCosmico, in l'omponio vai mutando ; — Altri Pielro in l'ierio allri Giovanni. — In Jano e in Giovian va riconciando. »

bivche de quaraiilo aunes faite au mur. L'érudition, qui n'est plus que l'étude et l'intelligence de l'antiquité, descend des académies dans les salons. Les femmes sont érudites. Les fêtes sont érudites. La politique est érudite : à la raideur des anciens formulaires, succède la période oratoire de Tite-Live ; au squelette sec et dépouillé, la draperie ample et somptueuse. Et la théoloj^ic deviendra érudite avec Marsile Ficin, qui la fait platonicienne, et avec Paolo Cortese, qui, dans sa Dogmatique parue en 1502, appelle Christ le dieu du tonnerre, Marie la mère des dieux, les trépassés des mânes, et met en enfer le Styx, l'Averne et le Cocyte^ Pas de solennité complète sans une harangue latine. On pérore en latin devant le potentat qui fait son entrée triomphale, devant le cercueil du défunt, devant la chambre nuptiale des nouveaux mariés'. A Rome, à Florence, à Ferrare, les compagnies se divertissent à voir représenter Plante et Térence. Le luxe a fait ses classes : Niccolo Niccoli mange dans des objets de la galerie d'Apollon, Isabelle d'Esté dans un service ofi Domenico a représenté les différents épisodes de la vie d'Apollon, On s'habille, on se pare « à l'antique ». Dans les repas, les confiseurs copient leurs plats montés sur les bas-reliefs, les vases, les statues de Rome ou d'Athènes. En 1 475, aux noces du seigneur de Pesaro, on fait intervenir la sainte Poésie, qui apparaît sous la figure d'une jeune femme, recouverte d'un voile où est brodée la parole Veritas, escorté de jeunes filles qui portent le Parnasse, des neufs Muses, d'Apollon avec sa lyre, de dix poètes grecs, de dix poètes lalins, qui parlent chacun dans leur langue et ollrent aux coïtvives le livre dont ils sont porteurs^.

\. T. Piper, Mylholocjie der christlichen Kunst. Gotha, 1847-51, 2 vol. I, p. 287.

2. Brandileone, Nuove ricerche surjli oratorl matrimoniali in Ilalia. Riv. slor. it. XII, i. — l'atetla, Coniributo alla stoina délie orazioni nuzialie délia celeùrazione del malrirnonio. Turin. 1896.

3. Délie nozze Ui Contanza Sforza con Camillo d'Araf^ona celebrale a Pesaro l'anno 1475. Pesaro, 1894.

Le lalin nVst pas que \a Iang:uo du savoir, il est la langue de rél«''gance. On abandonne l'idiome vulgaire aux drapiers et épiciers. Lorsqu'on l'emploie, c'est avec un remords et poussé par la nécessité. « Nous nous servons de cette façon de parler, dit Filelfo, dans les choses dont nous ne voulons pas transmettre la mémoire à la postérité'. » « Ce sont là des choses, assure Bruni, qui peuvent mal se dire dans le vulgaire idiome'. » « Dans le vulgaire idiome, ajoute Vespa"5iano, on ne peut montrer les choses avec ornement, comme on le fait en latin'. » « Peut-on appeler poète, s'écriait Niccolô Niccoli, celui qui ne parle pas latin''? » Toutes les œuvres écrites en vulgaire n'existent pas, n'ont jamais existé, sont considérées comme non avenues. Et si l'une d'entre elles paraît douée de quelque esprit, on tente à son endroit une opération de sauvetage ; on s'efforce de l'arracher à l'oubli; on essaie de la revêtir de la dignité qui lui manque; on la traduit en latin. Pétrarque avait mis en latin la Griffp/ffa de son ami Boccace. A son tour, Coliiccio Salutati songe à mettre en latin la Dirinp Comédie de Dante, et s'il n'effectue pas son projet, le projet est repris par un moine, Matteo Ronto, qui traduit en hexamètres les terzines du poète '. Pareillement, Antonio Loschi traduit la nouvelle de Boccace de ser Ciap|)ellett(t ; Leonardo Bruni, celle de Guiscardo et Ghismonda. Barlolommeo Fazio, celle du roi Alfonso et de Messer Ruggeri, Fil ippo Beroaido celle de Tito et Gisippo.

1. « IIoc scribendi more utimur iis in rébus quarum memoriani nolunuis trnnsferre ad posteros. »

2. « ContulUtfhc queste sien cose che mal dire si possono in vulgare idioina. »

i. « Molle cose degne si polrebbero dire di inenioria. che sono scrilte da scrittori degnissinii. nello ornalo e élégante latino e non nello idiouia volgare. dove non si puù moslrare le cose con quello ornaniento che si fa in latino. »

4. • Nos cnim non piidebil eum poetani appellare et Virgilio etiam anteponere qui latine loqui non possit? »

■j. L'évéqiie de Keruio, Giovanni da Serravalle. en traduit les mots pour les Pères du Concile de Constance. Le poète romain Sulpizio Verolano en traduit des sentences.

Un tel mouvement porte un nom dans l'histoire, on l'appelle l'humanisme.

L'humanisme n'est pas que le goût de l'antiquité, il en est le culte, culte poussé si loin qu'il ne se borne pas à adorer, qu'il s'efforce de reproduire. Et l'humaniste n'est pas que l'homme qui connaît les antiques et s'en inspire ; il est celui qui est tellement fasciné par leur prestige qu'il les copie, les imite, les répète, adopte leurs modèles et leurs modes, leurs exemples et leurs dieux, leur esprit et leur langue.

Un pareil mouvement qui, poussé à ses extrémités logiques, ne tendait à rienmoins qu'à supprimer le phénomène chrétien, devait trouver un obstacle sur sa route ; non l'Eglise qui l'accueillit et le prit à son service, mais la foi.

Ceux qui demeuraient fidèles au passé, les humbles, les ignorants, les simples, s'agenouillant encore devant les croix des routes et joignant les mains avant de prendre leurs aliments; les moines mendiants, les frères prêcheurs, les descendants de saint François, les chrétiens, comprirent que l'enthousiasme qui orientait le monde des intelligences vers un nouveau pôle était plus qu'un mode littéraire, mais une véritable religion et que derrière l'antiquité se cachait le paganisme. Ils pressentirent à quelles inévitables conclusions de détachement dogmatique, d'impiété et même d'hérésie devait aboutir une discipline prétendant à saper les fondements et les croyances dont l'humanité vivait depuis quatorze cents ans. Plus avisés que les premiers humanistes, avertis d'un péril que ceux-ci, au moins au début, ignoraient de bonne foi, ils devinèrent que rien de leur discipline ne résisterait à cette poussée de furieux. Alors, se serrant à ce qui était resté vivant de la doctrine, étreignant la croix dressée aux limites des

L HUMANISME [lo

deux mondes, ils se mirent à travers le courant.

Kn face de chaque humaniste, un chn''tien se dresse. En face de Goluccio Salutati, c'est Giovanni Dominici et Giovanni da San-Miniato ; en face de Lorenzo Valla, c'est fra Antonio da Bitonto; en face de Guarino, c'est Giovanni da Prato ; en face de Beccadelli , c'est Bernardino da Siena ; en face de Poggio, c'est la corporation entière.

Ils citent saint Jérôme, qui s'accusait devant le tribunal de Dieu d'avoir été cicéronien et citent saint Augustin, qui se lamentait d'avoir perdu son temps à apprendre par cœur les voyages d'un certain Enée et à pleurer sur Didon morte d'amour. A les entendre, ce culte à une civilisation qui a adoré de faux dieux, qui s'est prosternée devant de fausses images, est une hérésie. Les fables sont des mensonges, et les poètes, des maîtres de frivolité et d'obscénité. Les sentences antiques, dont les orateurs parsèment leurs discours, sont semblables aux glands qui repaissent l'Enfant prodigue. Les enfants d'aujourd'hui sont élevés dans le sein des infidèles, et on leur enseigne les pires maléfices par l'étude des livres les plus libertins et des écritures les plus charnelles. « Les enfants deviennent plus vite païens que chrétiens, dit Giovanni Dominici, et ils nomment Dieu, Jupiter ou Saturne, Vénus ou Gybèle plutôt que le Père, le Fils et le Saint-Esprit, d'où il arrive que la vraie foi est méprisée, Dieu raillé, la vérité méconnue, le péché établi. Et l'on étudie davantage chez les vieux séculiers et les faux réguliers, davantage dans le paganisme que dans le christianisme, comme te le démontrent clairement ceux qui sont appelés prédicateurs, dans la bouche desquels dansent poètes, philosophes et fables, et aucune vérité ne s'y attache avec l'intelligence de la Sainte Ecriture.* »

1. ^< Prima direntando pagani che cristiani, et prima rhianiando I)io Juppiter o Saturno, Venus o Cibeles che il sommu Padre, Fipliuolo e Spirito Santo : donde procède la vera fede essere disprepiata, Dio non riverito. sconosciuto il vero. fondato il ppccato. E pii'i si studia ancora da'veccbi secolari, c falsi regolari, nel pagancsinio che nel cristiane-

« Toutes ces études, s'écrie Giovanni da San-Miniato, non seulement sont vanité, et vanité des vanités, mais dans la bouche du disciple de Christ, quasiment des blasphèmes et un culte d'idoles; ainsi que d'horribles monstres, elles souillent l'esprit, dissolvent les mœurs et détruisent avec la peste de leur venin ce que tu peux avoir gardé de bon dans le cœur'. » « Il est plus utile pour un chrétien, crie Dominici, de labourer la terre que d'étudier les livres des genlils'-. » Les uns et les autres prêchent dans les églises, prêchent sur les places, jettent aux échos de l'air leur voix indignée. Parfois, sous un souffle de pénitence, des bûchers s'allument où l'on jette, avec les ornements mondains, avec les images profanes, les livres de l'antiquité impure.

Les humanistes ont bec et ongles })our répondre à ces ignoranlins. Déjà Pétrarque leur avait enseigné que la théologie n'est rien autre que la poésie de Dieu"^. Dans sa Genealogia Deoiuni, Boccace reprend la question. Si les poètes fuient le monde ainsi que le leur reprochent les moines, c'est qu'il ne leur convient pas d'aller, comme ces derniers, derrière les bonnes femmes pour leur tirer de l'argent et acquérir avec la tromperie ce que le mérite ne pourrait gagner. S'ils paraissent menteurs, c'est qu'ils parlent par fiction et que la Action est l'essence de la poésie. Ils sont lascifs? Mais, sous cette lascivité apparente, se cachent de pieux enseignements. Ils n'ont pas connu le Christ? Ils croient

simo, e assai te lo dimostrano quelli che sono chiamati predicatori, dando di quello tesoro hanno nel cuore. Nella lingua dei quali ballano filosoli poeti con favole e non vi s'appicca verità con intelletto di scrittura santa. » (Domimci, Hegola, p Kio.)

1. « Ha'c omnia non solum vanitas et vanitas vanitatum, sed in ore chrJsticolœ pœne blasphemite sunt, idoioriimque ignota cultura, qu<e veiut nionslruosa portcnta mentem inquinant, mores dissipant, et si quid boni animo possides hujus peste veneni perimetur. » (Alessandro Wesselofsky, // l'uradiso de(jli Alherli. Bologne, ISei-lSTJ. 4 vol. Uisp. 66 bis, p. 204.)

2. « Utilius est christianis terram arare quain gentiliiun intendere libros. »

;i. « Theologiauj pœticam esse de Deo. » (Pétrarqle, Episl. fain., X,4.)

à plusieurs dieux? Si Toii y regarde de près, on découvrira dans leurs livres la profession d'un seul Dieu. Leonanlc» Bruni, pour combattre les moines avec leurs propres armes, traduit l'opuscule de Basile De lecjendu antiqnonini libris. Goluccio Salutati, à trois reprises dilTcrentes, se déchaîne contre leurs fausses opinions'. Selon lui, les Saintes Ecritures ne sont que poésie. Les Saintes Ecritures contiennent, autant que l'œuvre des Gentils, des récits d'immoralité et de crimes. Autant que l'œuvre des Gentils, elles sont lascives, mais cachent sous un voile la vérité éternelle. Les Pères de l'Eglise qui lisent les païens, qui citent les païens, n'ont jamais proscrit le commerce de leurs u'uvres. De ces œuvres, en etfet, découlent toutes sortes de lumières et d'avantages. « En vérité, dit Goluccio, j'ai jugé, pour ce qui est de moi, que les poètes doivent être lus pour trois raisons, la première est afin que les mots soient employés selon la commodité et la matière ; la seconde, parce qu'ils remplissent nos univres de merveilleux ornements, de sentences et de paroles; la troisième, parce que, en louant la vertu et en condamnant le mal, ils nous montrent ce que doit être notre vie. » Si luimôme s'adonne aux poètes, ce n'est point par amour de gloire, mais par amour du savoir et pour répandre ce savoir. « Toi, conclut le vieil homme en prenant directement à partie son adversaire, selon la sainte rusticité, tu es seulement utile à toi-môme. Moi, je m'efforce d'être utile à moi et aux autres-. »

Mais, las de se défendre, les humanistes ont tôt fait d'attaquer. Ils ne combattent plus avec des raisonnements, ils assaillent à coups d'injures. Ils accablent les retardataires de quolibets, de railleries et de gros mots

1. « Xulluiii eiiim direndi genus iiiajus habcl cuin divinis eloqiiiis et ipsadivinitate commercium qiiaiii eiuquiuiu poetarum»(CoLir.cio Salutati./î/"'''"'"''"> •'» «'""'i 't' ^'^anl•esco Nov.ili, .1 vol. Rome, 1891, 1893, 18!»«. Vol. III. p. -M.)

2. « Tu <|iioil sancla* rii.sticitalis est. snlum tibi prodes. ego michi prodessf coiior cl aiiis. • [Ej.ist., vol III. p. 342.)

dont la pluie devient toujours plus pressée. Les moines sont sales, épris de vin et de sensualité, vulgaires, intrigants et concupiscents; à la fois libertins et servîtes ; ils sont hypocrites; pis que cela, ils sont ignares. Guarino n'a-t-il pas entendu l'un d'eux assurer, dans sa prédication, que les Etnici s'appelaient de la sorte parce qu'ils venaient du mont Etna, et voulant nommer Cad?nus, n'a-t-il pas répété plusieurs fois Cadi?io*l Les trois vertus dont ils se réclament, de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, apparaissent, à Valla, plus dignes de blâme que de louange'-. C'est pour n'avoir rien appris et pour continuer leur vie de paresse qu'ils endossent un habit crasseux, sans jeter loin la crasse de leur âme. « Vraiment, dit Poggio, c'est une grande affaire, une affaire que les louanges ne sauraient trop porter aux nues, que de passer les veilles nocturnes à chanter! Que diraient-ils s'ils devaient aller, comme les paysans, à la charrue par l'orage et par la pluie, les pieds nus et le corps H peine couvert^? » Leur ordre est un vrai ramassis de valets de ferme et de mercenaires, de gens sans feu et sans aveu, pépinière de brigandage et de lubricité. Ils se croient le sel de la terre. Ils semblent dire constamment avec le prophète : « le zèle me dévore ! » Ils s'immiscent dans les familles, s'insinuent, intriguent, épient, captent, enveniment, dominent, toujours présents, toujours actifs, au chevet des mariés comme au chevet des défunts''. L'échiné courbée, les yeux au ciel, marchant sans bruit, ils stationnent près des femmes, à qui ils racontent des rôves et des célestes visions. Quand on les interroge, avant de répondre, ils

1. Sabbadini, Jm Scuola e (jli sludi di Guarino Guarini Veronese. Catane, 1896, p. 144.

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