‹ Le quattrocento (volume 2)Chapitre 27 sur 77 · Valla, Dialogus de professione religiosoriim · texte numérisé non relu

Valla, Dialogus de professione religiosoriim

3. « Magnum profecto negotium, et multis laudibus extollendum cantandi gratia vigilias noclurnas agere. Quid dicerent, si agricolarum more pergerent ad arandum etiam sub ventorum et imbrium tempestate ; midis persaepe pedibus, corpore parum contecto? » (Pogoio, Dialogus adversus hypocrisim, Lyon. 1579. p. 27.)

4. Voir le portrait que Flavio Biondo fait des Fraticelli dans son llalia illustrala, Opéra, p. 338.

poussent un profond soupir. Quand ils prêchent, ils s'élancent en avant, comme s'ils voulaient sauter de la chaire; tantôt ils crient, ainsi que des fous, pour murmurer ensuite à mi-voix et tout doucement. Tantôt ils frappent sur le pupitre avec un poing furieux. Tantôt ils rient : plus semblables à des singes qu'à des prédicateurs ^ Et Poggio assure qu'il a connu un moine qui, pour attirer les femmes, prêchait nu. Il faut reconnaître dans ces caricatures la veine d'un comique national sans doute; il faut y reconnaître encore les coups portés par l'humanisme contre son unique et véritable ennemi.

A la vérité, la guerre ainsi déclarée s'engage au-dessus des rangs des combattants. Au-delà de la question oiseuse de savoir si les poètes antiques peuvent êtres lus par le chrétien, il s'agit de deux formes de culture, et pour ainsi dire de deux façon d'être, qui se trouvent en présence et en face, sans que, d'une part ou de l'autre, on s'en rende nettement conscience. L'une enseigne que la lettre lue, et l'autre met dans la lettre ornée son soin le plus exact. L'une professe l'ignorance, et l'autre n'est jamais lasse d'étudier, de connaître et de savoir. L'une prétend que la curiosité perdit Eve, et l'autre fait d'une curiosité insatiable et partout dirigée la principale des vertus. L'une exalte le ciel, et l'autre reste fidèle à la terre, peuplée de joie et de beauté. Deux civilisations sont aux prises, sans qu'il soit possible de prévoir d'avance les conséquences infinies d'une pareille bataille. L'engagement ne dura pas longtemps.

Que pouvaient, en effet, ces humbles frères sans grammaire, décriés de longtemps, dépassés de partout,

1. <i Videns jactare se illos tamqimm e sugsesto prosilire velint, modo tani(|iiaiii fiiribiindos vocem extollere, deinde summisse loqui; quandoque uianibu'* tabulas percutcre, nonunquain ridere. adeo limitas variasque formas Iatrand4i nssumere, ut alterum Protheum dicas. Qtios .shuiii' sii'pius quum pra'dicanti similes duco. » (Poiioio, Ibid., p. 21.)

contrelemouvementirrosisliblequientraînaitles esprits? On ne lutte pas contre les idées, et eux-mêmes furent les premiers emportés par le courant. Car, pour un humaniste qui abdique, pour un Gregorio Gorrer qui se repent, qui dit a Dieu dans son Soliloque : « Pardonne-moi, mon Dieu, de ce que l'amour des lettres qu'il eût été mieux que j'ignorasse, et non ton amour, m'ait fait clerc ^; » pour un MafFeo Vegio, qui abandonne Ovide et Horace en faveur de saint Jérôme et de saint Augustin, et retourne aux livres de David, qu'il jugeait jadis des histoires de bonnes femmes, et s'agenouille devant la sainteté de Monique et non plus devant l'adultère de Jupiter, et adresse de pieuses exhortations à ses sœurs qui ont pris le voile, et finit lui-même par entrer dans les ordres, que de fra Alberto da Sarteano, que de fra Girolamo Agliotti, que de consciences indécises entre Ezéchiel et Quintilien !

Bien vite, la place est déblayée. Bernardino de Sienne, sanctifié quelques années après sa mort, étudie les lettres profanes chez Guarino ; le frère Timoteo Maffei dédie au pape Nicolas V une écriture où il invective les fanatiques qu'il voit « in studiosos viros invehi et, spretis litterarum studiis, in sancta rusticitate gloriari; » et l'humanisme, débarrassé de ces ennemis d'un jour, n'a plus qu'à poursuivre sa route de triomphe.

Tout le favorise : le climat, la race, le moment. On découvre les chefs-d'œuvre de l'antiquité sous le ciel même qui les produisit. Le peuple qui les découvre n'est point essentiellement modifié dans sa substance. Le moment qui les découvre, fatigué de produire, n'a rien de mieux à faire qu'à fouir et qu'à amasser. Un cri de joie s'élève à voir renaître au jour, dans leur limpidité première, tant de purs trésors de pensée, de sagesse et de beauté.

L'Italie s'y reconnaît. Elle s'y saisit et s'y retrouve

l. « Ignoscc qnod me al) initio amor litterarum quas melius ignorassem, non tua dilectio, cicricum fecit. »

L*HUMANISMË l3l

telle qu'elle était à ses origines, lorsqu'elle couvrait le monde de son éloquence et de ses légionnaires et qu'en une heure de coalition heureuse toutes les puissances s'accordaient pour donner à son àme son expression la plus haute. Et elle s'y saisit et s'y retrouve telle qu'elle est à peu près demeurée, en dépit de l'aventure du moyen âge, qui put l'égarer, qui ne réussit pas à la perdre.

L'antiquité n'est pas, chez elle, une froide science d'école, une curiosité quelconque de bibliothèque et de cabinet sans adhérence avec la sympathie intérieure; elle est la tradition incrustée dans la chair et dans les moelles. Le latin n'est pas une langue étrangère ou une langue morte, propre à susciter l'intérêt de philologues et de spécialistes ; autochtone et actuelle, elle chante, vibre, vit dans l'idiome que l'on parle. ¥À Rome enfin, avec son peuple de héros, d'orateurs et de poètes, avec sa couronne de légendes et de mythes, et la majesté de ses temples, de ses vestiges et de ses souvenirs, n'est pas la cité des doctes : c'est la patrie.

Aussi bien l'homme nouveau, qui s'est assigné la tâche humaine de ressusciter cette patrie et d'imposer aux intelligences sa loi immuable de grandeur et de vétusté, emporte, chez le peuple d'artistes qu'est l'Italie, une faveur souveraiïie. Il semble que passe en lui quelque chose de l'héroïsme et de la noblesse des grands morts qu'il défend. Volontiers on l'associe et on le confond avec sa cause. Rome l'emploie pour se défendre des conciles; les républiques l'introduisent dans leurs chancelleries ; les tyrans lui commettent le soin de leur ininiortalité, sorte de légitimité dans l'avenir (jui fera oublier l'usurpation dans le passé. Poète, orateur. |)hilosophc, comme il s'appelle et comme on l'appelle, il instruit les enfants, crée et garde la bibliothèque, compose des lettres politiques, rédige des billets d'amour, fourbit des invectives, salue les hôtes illustres et pleure les défunts importants. Il ennoblit, pare, relève de sa

présence chaque endroit et chaque moment. Il fait l'opinion publique, devient lejugement de la postérité, représente la mode. Il vit grassement, muni de prébendes et de sinécures ; il a des chevaux et des domestiques ; il parle d'égal à égal avec les potentats.

C'est une puissance nouvelle, une figure nouvelle, l'humaniste, qu'il nous convient maintenant d'étudier de plus près, chez son ancêtre Pétrarque, — à Florence, à Milan et à Venise, — à Rome et àNaples.

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