‹ Le quattrocento (volume 2)Chapitre 28 sur 77 · I. Pétrarque · texte numérisé non relu

I. Pétrarque

IL Les successeurs immédiats de Pétrarque : Jean Boccace, Luigi

Marsigli, Coluccio Salutati.

IIL Cosme de Médicis. — Son inOuence et son groupe. — Niccolù

Niccoli, Leonardo Bruni. Ambrogio Traversari, Giannozzo Manetti,

Carlo \larsuppini. — Poggio Bracciolini. — Essor de l'huiuanisme

tlorenlin.

IV. Caractère rombattif de rhuuianisme milanais. — Le milieu et les

f rinces. — Antonio Loschi,Giuseppe Brippi, Gasparino da Barzizza. — "Université de Pavie et ses professeurs. — Francesco Fileifo. — InQuence du séjour de Filelfo à Milan : les nouveaux princes, les nouveaux poètes et les nouveaux énidits. — Giorgio .Merula.

V. Caractère patricien de l'humanisme à Venise. — Les grands citoyens et les grands dignitaires. — Dynasties littéraires : les Giustinian. les Barbaro. les Zeno. — Les étrangers. — Education de la jeunesse dorée : les Vénitiens se distinguent dans la pédagogie. — Pierpaolo Vergerio, Gnarino Guarini. Vittorino Rauibaldoni. — Influence de Venise sur le nord de l'Italie.

Pétrarque est raiicèlre des humanistes, le premier en date et le premier eu génie. Madonna Laura ne fut qu'un épisode de sa pensée et qu'un accident de sa vie, du temps où il allait par les rues d'Avignon, l'habit élégant et les cheveux bien peignés'.

Il professe pour l'antiquité un culte qui touche au fanatisme. Il se réfugie dans l'antiquité comme dans un temple. Il converse avec les antiques comme avec ses familiers. II ne vit plus chez les vivants, il vit chez les morts. « Des hommes actuels, écrit-il, la seule vue me blesse gravement ; tandis que les souvenirs, les

1. Pétrarque, Opéra, Bâje, Ii»54. 2 vol. — Epistolse de rébus familiaribus et varias, pub. par G. Fracassetti, Horence, 1859, '.l vol. — G. Voigt, Die Wiederbelebuny des Klassisctien Alterlliums, Berlin, 1893 (3* édit.), 2 vol., liv. i — A. Mézièrcs, Pétrarque, Paris, 18fiT. — L. Geiger, Peirarca, Leipzig, 1874. — P. de Nplhac, Pétrarque et l'humanisme, Paris, 1892.

gestes, les noms illustres des anciens me causent une joie magnifique et si inestimable que si le monde le pouvait savoir, il s'étonnerait de ce que je me plaise tant de converser avec les morts et si peu avec les vivants^ » Lorsque, sur sa route de pèlerin, se dresse la silhouette d'un couvent, il frémit à la pensée que ce couvent renferme un texte antique. Ses amis de France, d'Allemagne, d'Espagne, d'Angleterre, d'Italie, mis à contribution, lui recherchent des textes antiques. Les paysans de la campagne romaine lui apportent des monnaies antiques. Il possède une bibliothèque de chefsd'œuvre antiques unique au monde. Cicéron est son père ; Virgile, son bréviaire, son conlident et son ami.

II ne peut regarder, sentir, concevoir qu'à travers l'antiquité. Sa politique s'inspire de l'antiquité, comme son patriotisme et son aifection : il n'appelle point ses amis Kempen, Accursio, Nelli, Stefano, comme ils se nomment selon le siècle, mais Socrate, Olympe, Simonide, Lelius. Et cette antiquité qui l'obsède est une antiquité saisie sous un nouvel aspect, une antiquité rajeunie, filtrée du moyen âge, dont la science d'école lui inspire un souverain mépris. Il déclare ouvertement la guerre aux juristes, aux médecins, aux astrologues, aux grammairiens, aux théologiens, non seulement par la voix, mais par l'exemple de sa vie, qui est toute une protestation. C'est contre les docteurs patentés, assermentés, reconnus, en dehors d'eux, en face d'eux, qu'il est devenu une intelligence illustre, que les papes lui écrivent, que les princes lui donnent à porter au baptême leurs enfants, qu'il s'asseoit à la droite des doges, et qu'Arezzo, de son vivant, montre la maisoQ où il est né.

La langue qu'il parle est un latin déjà fleuri. Avant

I. « Sicut enim horum graviter conspectus offendit, sic illorum recordatio magnificique actus, et clara noniina incredibili me afficiimt atqiie inestiinabili jucunditate : quae si omnibus nota esset, multos iu sluporem cogeret, quod ita cum mortuis esse potius quaui ciiia viventibus délecter, » [Epist. farn., VI, 4.)

Pétrarque, comme nous venons de le voir, le latin était réduit à quelques maigres et pauvres expressions d'école : Pétrarque lui ouvre la porte de la nature et le conduit au soleil. Avant Pétrarque, la pensée ne disposait que de deux ou trois hisloircs : Pétrarque brise les cadres, étend les horizons, inaugure de nouveaux genres. Il disjRite de philosophie morale à l'exemple de Séiièque et de Cicéron, écrit littérairement les premières lettres familières, compulse les premières harangues éloquentes, conduit l'histoire sur la route où la recueillera l'avenir. On lui doit des vers, des églogues, un poème épique. Il s'occupe de géographie, d'ethnographie, de toute chose humaine. C'est un humaniste dans le vrai sens, dans le beau sens du mot.

Gomme tel, il est seul dans son époque. Quoique ecclésiastique, il n'appartient à aucune Eglise. Il ne ressemble à personne. Il échappe à cette culture immobile du moyen âge, qui transmettait une âme cristallisée. C'est le premier solitaire, par son existence qui s'écoule à la campagne, par son génie qui l'empêche de trouver un égal, par son orgueil qui lui détend de s'abaisser jusqu'à un inférieur. Il ne tend point à la masse la main qui secoure; il ne parle plus la langue que le vulgaire emploie ; il dissimule sa pensée toujours plus sous le voile des allégories.

Ce phénomène considérable s'accomplit que l'intelligence se sépare, se retranche et s'isole. Il faut à cette mentalité précieuse, qui n'a plus au monde sa semblable, le bienfait de la retraite. La cellule est bien défendue et gardée. Elle est close de silence, de verdures et de livres. La Soigne coule, les oiseaux chantent, les livres parlent; on entend le meuglement des bœufs et le bêlement des agnèles ; alors « cette fable de la vie » devient à peu près supportable.

Mais, dès qu'il veut sortir de sa bibliothèque, reprendre j)ie(l dans le monde réel, vivant, et qui grouille, et qui lutte, F*élrarque n'y est plus. L'empe-

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reur, les papes, les doges, qu'il prétend diriger en des lettres savantes, applaudissent son latin, ne suivent pas ses conseils. « A ce que les événements me montrent, écrit-il, je vois bien que je ne suis pas meilleur économe que politicien; l'unique amour de la solitude et des lettres a détruit en moi toutes ces choses'. » Les visiteurs, même les plus chers, le dérangent ; la famille et ses soins l'importunent; les rumeurs du monde le molestent. S'éloignant, il grandit. S'isolant, il se distingue. Etant seul, il est unique.

Il ne vit pas : il écrit. 11 est toujours à lire, à écrire et à penser, afin « que le loisir ne pourrisse pas son génie ». Lorsqu'on le rase, il écrit. Lorsqu'il mange, il écrit. Lorsqu'il est étendu sous un arbre, il écrit. Il a une plume pendue à son chevet et du papier à portée de son lit; s'il se réveille au milieu de la nuit, il saisit ses instruments, et dans le noir, à tâtons, il écrit^. Pour lui, écrire ou vivre, c'est tout un : Scribendi enim mihi vivendique unns finis erat^ disait-il. Sa vie est une vie d'écriture, comme son amour est un amour de chansons. Ses actes se réduisent à des mots. Il ne veut point laisser des fils, mais des livres; il aime moins Laura que les sonnets charmants qu'elle lui inspire; il la cultive moins pour elle-même que pour l'adorable sentiment de tendresse qu'elle lui vaut, tellement que son ami Giovanni Golonna lui demandait si la véritable dame de son cœur n'était pas la Poésie 3. Sans doute

1. « ut enim re intelligo, nihil melior œconomicus quam politicus sum; omnia htec unus solitudinis ac litterarum amor abstulit. » lEpist. fam., XXII, 12.)

2. « Inter comendum radendumque légère aut scribere aut legcntes audire, et scribentibus dictare soleo. Et quod neque de ipso neque de alio quod meminerim legi inter equitandum cœnandumque idem facere consuetudinem feci; itaque, sœpe, quod miraberis, equo sedens viam simul carmenque complevi, et dum procul ab hominum turbis sum, in alterutro Ilelicone nostro, nisi peregrini conviviB respectus irapediat, semper calamus agrestes inter epulas eminet, neque ulla mihi mensa sine pugillaribus tabellis instruitur. Sœpe etiam nocte média experrectus, sopito lumine,ante omnia pulvinari hairentem calamum arripui et ne concepta defluerent, inter tenebras scripsi, quod reversa luce vix legerem. Hte sunt curœ meae. » {Ep. fam., XXI, 12.)

3. « Quid ego ais... re autem verain auimo meo Lauream nihil esse.

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qu'il affiche un patriotisme ardent, qu'il a composé la canzone Italia mia et songé pour de bon à suivre Cola di Rienzo ; il l'a peut-être moins fait par républicanisme que par littérature. Une cause lui paraîtra surtout juste, lorsqu'artistiquement parlant, lorsqu'oratoiremeiit j)arlant, elle est belle. L'éloquence reste la raison suprême de ses antipathies comme de ses goûts ; il adore Gicéron avant de le comprendre, à cause d'une <» certaine douceur et sérénité de paroles ', » de même qu'il déteste les Averroïstes pour leur style impur.

Les belles réminiscences, les beaux gestes, les belles attitudes, les belles idées, les belles paroles, l'assaillent, le remplissent, le grisent, l'émeuvent jusqu'aux larmes, et il va. Chez lui, la forme et le fond ne vivent plus d'une vie adéquate; mais la forme domine le fond que souvent elle précède, empêche et étrangle. Une nuit, à Naples, il est réveillé par un orage : il descend dans la rue, non pour voir cet orage, mais pour le raconter. N'ayant apporté aux ambassades dont il fit partie que le service de son éloquence, ayant aimé ses amis surtout en correspondance et son Avignonaise surtout en sonnets, s'étant dévoué à son pays principalement en paroles et pour l'idée littéraire de la Rome républicaine, Pétrarque est plus que le premier homme moderne, il est le premier homme de lettres.

Mais ce qui rend poignante cette figure ambignë placée à un tournant d'histoire, c'est que Pétrarque se rend un compte douloureusement précis de la dualité qui le travaille. Son analyse» cruelle distingue les deux personnages qui coexistent en lui et s'opposent jusqu'à rantinomie, le personnage d'éloquence face au public, et le personnage de réalité face à la cons-

nisi illant poeticam. ad quam aspirare me longum et inderessuin studiiini testalur? » {Ep. fam., il, 9.)

I. « Sola me verborum dulcedo r|iiii>dnm et sonoritas detinebat, ut quidquid aliud vcl legerem, vel audirem, raucum lailti longeque dissonum videretur. »

cience. « Le mensonge de Téloquence ! » a-t-il dit d'un mot éternel. Et lorsque saint Augustin, qu'il écoute dans cette fameuse ascension du Mont-Ventoux, lui indique le remède, lui ordonne de se renoncer luimôme, lui enjoint de brûler ses livres, il se rebelle et étreint d'un geste passionné ses manuscrits.

Toutes les influences de cette époque partagée se reflètent dans cette pauvre conscience, remplie de doutes, d'inquiétudes, de désirs, d'aspirations, de velléités et de remords, qui s'y agitent, s'y succèdent, s'y combattent et la laissent déchirée à jamais ^ Pétrarque est un faible. C'est un malade et un affligé. 11 n'est bien nulle part-. Il est constamment désireux, « d'ailleurs ». A peine arrivé, il repart. 11 change d'opinion comme un infirme de C(jté. 11 se cramponne à l'idée de la mort pour réformer sa vie, et se feignant mort, les yeux fermés, sans un mouvement sur sa couche, il jette un cri et se lève en sursaut. Le ciel et la terre, l'amorce de la gloire et l'obligation du sacrifice, Laure et Jésus, saint Augustin et Cicéron, l'élan d'une âme éperdue et les exigences d'un corps qu'il appelle « un âne indompté, » se disputent sa personnalité. Il voudrait redevenir véritable, se retrouver, se posséder, être un, être lui, vivre selon les normes d'une loi imposée et évidente : il ne peut pas. Trop de tendances, de forces opposées, de directions contraires, le sollicitent et se l'arrachent! D'oij la tristesse implacable qui demeure gravée au front douloureux de cet enfant du siècle.

Il lui reste la gloire d'avoir souffert jusqu'au martyre d'une lutte supérieure à ses forces, qui s'engageait au-delà de sa destinée et dont il fut tout à la fois la victime et l'élu.

1. « Voluntates meie fluctuant et desideria discordant et discordando me lacérant. » {Ep. fam.. 11. y.)

2. « Si quem ego sub cœlo locum bomim non malum ne dicam pessimum reperiem, cupide perseverenterque subsisterem ; nunc velut in prœduro recubans grabatulo hue illuc versor, nec votis omnibus qua^sitam requiem invenio. Vagor ergo et sine fine peregrinus videor. » {Ep. fam., XV, 4.)

Pétrarque était d'Arezzo. C'est à Florence, où luimême n'avait jamais demeuré, qu'il trouva ses successeurs immédiats. De toutes les villes d'Italie, Florence est la plus fine, et dans la littérature elle a déjà un illustre passé.

Le conteur Jean Boccace ( 1313-1375), qui est citoyen de Florence : le frère augustin Luigi Marsigli (1330-1394), qui, après avoir pris son grade à Paris et parcouru l'Europe, revient à Florence ; le notaire Goluccio Salutati (1331-14U6) qui, après avoir servi la commune de Todi, la Curie de Rome, la commune de Lucques, est nommé chancelier de Florence, ont tous vécu sous rinlluence de Pétrarque : « Sa seule présence, écrit Marsigli, suffisait à diriger chaque âme sur la voie de la vertu ; tant on voyait de qualités réunies en sa personne ^ »

Ces hommes signalent un moment de transition. L'esprit hésite entre la culture ancienne et l'esprit nouveau, de môme que Florence, travaillée de révolutions, s'agite entre les souvenirs de la liberté communale et l'échéance prochaine du tyran. Du tumulte des Ciompi (1373) à l'avènement de Cosme de Médicis (1434), de la mort de Pétrarque (1374) à l'avènement comi)lel de l'humanisme, s'écoulent quarnnte ou cinquante aimées ch» préparation laborieuse, où les physionomies intellectuelles appartiennent, par tout un coté de leur culture, au passé, tandis que, par un autre, elles présagent l'avenir. Dieu et Jupiter, la scolastique et l'antiquité, le latin et le vulgaire, la littérature et la vie, intéressent tour à tour les consciences. Mais

1. « Per cierto solo la sua presentia era sufficiente sprone a spingere offni aniino verso il camniino lii virtù ; tante insieuie se ne vedeano raunatr in lui che del parlare non dico. » (Ambroou) Traveksahi, Ainhiofi'n Traversât'! alioriimque ad ipstim lalinae epislolse, Florence, nS'J. 2 vol, Vol.. 1. p. 227.)

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tandis que Pétrarque était resté saignant de cette lutte dont il comprenait la portée, ses élèves et ses continuateurs ne soullrent plus, ne comprennent plus, ne prévoient plus. Les éléments, hétérogènes à en être ennemis, qui les intluencent, s'accommodent et coexistent en paix dans leur àme.

Boccace, qui meurt converti, commente publiquement la Divine Comédie. Luigi Marsigli, qui est moine, commente certains sonnets et certaines canzoni de Pétrarque ; Goluccio Salutati, qui semble taillé sur le patron héroïque de l'ancienne commune, ne pleurant jamais, austère et rigide au milieu de ses dix iils, défend les « triumvirs » contre Niccoli et s'indigne contre Sénèque, qui prétend que l'àme n'est pas immortelle. Boccace est ambassadeur ; Marsigli, mêlé aux dillerends religieux, soutient en face de la Curie les églises nationales; Goluccio Salutati, chancelier de Florence, est le premier à la défendre et à la conseiller. C'est là le passé.

En même temps un souffle nouveau s'élève. Boccace, à côté de son œuvre vulgaire, que d'ailleurs l'antiquité a envahie, laisse une œuvre d'humaniste considérable, recueille des textes antiques, le premier les confronte les uns avec les autres. Luigi Marsigli a constamment les noms de Cicéron, Virgile et Sénèque à la bouche; « et non seulement, dit Leonardo Bruni, il en référait les sentiments et les pensées, mais souvent encore il en récitait les paroles, de manière qu'il semblait dire des choses, non d'autrui, mais de lui* ». Goluccio Salutati attaque les moines, éprouve une béatitude de Bienheureux à recevoir les Lettres familières de Cicéron, publie la Divine Scipiade de Pétrarque, compose un poème épique en l'honneur de Pyrrhus, et des poèmes, et des discours, et des traités, telle-

1. « Semper ille Ciceroaein, Vergilium, Senecaui aliosque veteres habebat in ore ; nec solum eoruni opiniones atque senlentias, sed etiam verba persœpe sic proferebat, ut non ab alio sunipta sed ab ipso facta videreutur. » {Dialoghi ad Pelvum Uistrum, p. 9.)

ment qu'on l'appelle le « singe de Cicéron » et qu'il s'en montre fier. Par sa gloire, par sa réputation, par son renom d'éloquence — ser Coluccio est synonyme d'éloquence — il console l'humanité de la mort de Pétrarque : « La céleste gloire de ton génie, lui écrit Francesco da Fiano, nous compense de la tombe digne de larmes éternelles de notre divin Pétrarque. » C'est là l'avenir.

Il s'accentue chaque jour. Un familier de Pétrarque, Giovanni Malpaghini de Ravenne, appelé, en 1397, à Florence, a introduit l'éloquence antique à l'Université. Luigi Marsigli, qui pense que / belli e btioni detti des philosophes anciens sont aussi utiles à entretenir la foi que les maximes des saints, introduit l'éloquence antique dans la chaire. Coluccio Salutati introduit l'éloquence antique dans la politique. Chancelier de Florence, il prétend faire des œuvres d'art, des actes et des lettres confiées à son soin, et que s'il y traîne une période lourde comme un char, il brise au moins avec la sécheresse des vieux formulaires et substitue, aux pauvres rédactions de notaires grossiers, une phrase plus fleurie. Depuis Coluccio Salutati, le chancelier de Florence sera toujours un lettré, jusqu'au plus glorieux, Machiavel. « Pour tromper, que peut-il y avoir de plus efficace, disait-il, qu'une douceur étudiée et artificielle? Quoi de plus agréable et plaisant qu'une façon de raisonner accommodée et limée? Quoi de mieux pour séduire, émouvoir et subjuguer l'esprit humain qu'un discours suave et rempli d'artifices'? » Le secrétaire subtil de Florence n'est-il pas déjà contenu dans cette déclaration du vieil homme rectiligne? Aussi bien, Giovanni Galeazzo Visconti estimait chacune de ses lettres plus dangereuse que mille cavaliers.

1. « Et quifl efficacius ad dcripiendum f|ii.im laudum composita et ornata diilccdo? Quid gralius aiit placidius quani onini ex parte respondens stiln pcrpolita locutio? (Jiiid hiitiiaiias mentes nia^is trahit jierinovet atqiie stectit uuaiii oralio gravibus iniM.xa sentcntiis ? Quid uia^is détectât ijuain dulcis et artificiusa narratiu ? » {EpisL. 111, ill.)

142 LE QUATTROCEXTO

En son couvent de Santo-Spirito, Luigi Marsigli groupe les orudits et les jeunes gens désireux de le devenir, et dans cette école libre, où la science n'est plus enseignée ex cathedra^ mais éparpillée sur les lèvres de laïques non assermentés, il faut reconnaître une des premières académies. Et pour voir combien l'érudition se propage, il faut aller dans la villa d'Antonio Alberti, nommée il Paradiso, où, en 1389, se réunit un des premiers salons'. Il ne s'agit plus des compagnies frivoles du Décaméron. Quarante ans ont passé, et des hommes graves et chenus, docteurs, théologien'^, humanistes, Salutati, Marsigli, interviennent au milieu des pulceletto qui chantent ensemble avec les garçons. Des « raisonnements » remplis de substance et de savoir s'emmêlent aux nouvelles d'amour, aux concerts des oiseaux, aux musiques de Francesco Laudini. Le propos est d'établir de quelle façon l'homme s'engendre et par quelle route il se fait rationnel ; quand l'àme intellectuelle se fonde en lui et comment elle demeure après la vie du corps; quelle est la vraie étymologie de la cité de Prato et la véritable origine de la ville de Florence, en se basant « sur des u'uvres authentiques et notables ». On cite Ovidius dans ^on Metcmiorfoseos et la grande mer d'éloquence de Livius Padouan. Les nouvelles, pour être belles, veulent être piene d^antichllade. Les nobles dames, qui connaissent la grammaire, jugent malséant de dissiper leur temps sans utilité et doctrine, mais demandent de rapporter de leur commerce avec les doctes utile e sano ainmaa^tramenl o . Elles comprennent un peu le latin. Elles discourent elles-mêmes. Et Madonna Cosa, dans un raisonnement où Gatilina est cité, résout la question de savoir si c'est le père ou la mère qui aime le mieux son enfant. « Par notre Dame Marie, s'écrie le vieux maître Biagio, je ne savais pas que les femmes de Florence fussent philosophes

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