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Wesselofsky, // Paradiso det/li Alberti, Op. cil

LES HUMANISTES. FLOftENCÉ, MILAN ET VENISE 143

moraios et naturelles, ni qu'elles eussent la rhétorique et la logique aussi promptes, comme il me semble qu'elles l'ont. »

De tels signes, précieux à recueillir, montrent le travail profond qui s'opère et combien riuinianisme gagne de jour en jour. En 1396, le Grec Mauuel Ghrysoloras est appelé à l'Université. En 1406, la République décrète de solennelles funérailles à Gohiccio Saliitati, qu'on décide d'appeler Coluccio poeta ; les gonfalonniers, les prieurs, les docteurs, le peuple, entourent son cercueil, qui est exposé piazza dei Peruzzi, et Viviane Neri prononce son oraison funèbre devant les étendards abaissés. Guarino de Vérone est appelé par la République, comme Filelfo va l'être tout à l'heure, pour enseigner le grec. Donnant la première l'exemple, et un exemple bien porté, la jeunesse dorée s'adonne au commerce des antiques. Roberto de' Rossi, élève de Marsigli à San-Spirito, vit dans la fréquentation assidue d'Aristote. Donato Acciajuoli commente Aristole. Angelo da Scarperia traduit Aristote et l'enseigne dans son palais. Antonio Gorbinelli, que Giovanni da Prato voulait détourner du paganisme, accueille Guarino dans sa maison. Niccolô d'Uzzano consacre une partie de son patrimoine à instituer une Casadi sapieiiziaoù puissent vivre « pour lainour de Dieu » quarante ou cinquante élèves besoigneux. Et le plus grand deux tous, le plus beau, Pallas Strozzi, — •< il était si beau, dit Vespasiano, que qui ne l'aurait pas connu autrement, seulement à le voir, aurait reconnu que c'était Messer Pallas ^ », — appelle Ghrysoloras à ses frais, acbèto à prix d'or des manuscrits précieux et veut bâtir un»' bibliothèque publique à Santa-Trinitîi.

L'époque d'hésitation est linie, et une nouvelle génération s'est levée, pour laquelle les lettres antiques

I. « Bellissimo del corpo c ili lutte le parli , che chi non l'avesse fonosciiito altrimcnti. solo nell'aspeUo arebbe jiiudicato che fusse Messer l'alla. <> Aespasiano. Mie. p. Hi.

sont le salut, Gicéron, le dieu, et Gosme de Médicis, le patron.

Gosme de Médicis était un simple marchand, sur le moule des autres marchands de Florence, hourgeois, citoyen, sans plus de titres et d'ancêtres qu'aucun d'eux '. Cependant, dès qu'il apparaît, toute vie converge à lui ; il n'y a plus Florence : il y a lui. Il marque de son empreinte chaque manifestation nationale, œuvre de poésie, œuvre de politique, œuvre d'art, et il donne, à son moment et à sa cilé, l'expression de sa physionomie glabre et chenue, si étrangement dosée de ruse, de finesse et de cordialité.

Le premier des Médicis en évidence, on ne comprendrait pas cet homme qui, sans accomplir de coup d'Etat et sans exercer de charge civile, devint l'âme même de sa patrie, s'il n'était le fruit d'une politique de popularité, poursuivie pendant un siècle par sa famille, dans l'ombre de la boutique, sans bruit et sans écart. Gosme n'a pas plus de génie que Vieri et que Giovanni. Il a le mérite de venir après eux et de recueillir adroitement leur héritage.

Lorsque son père mourut, en 1429, il avait quarante ans, peu de lettres, quelques voyages, beaucoup d'expérience des hommes et des affaires, une mémoire éternelle, de l'argent et de l'ambition. Alors on le sentit si bien armé pour la lutte, on le voyait entouré d'un tel crédit qu'on eut peur. On voulut le mettre à mort, on ne fit que l'exiler. Lorsqu'au bout d'un an, il revint de Venise, grandi par l'absence, grandi surtout par le succès, sa cause était gagnée. Il était prince de Florence.

1. Sur Cosme de Médicis, v. Vespasianu, Vite, p. 246. — Jîxeas-Sylvius, De Viris claris, Mansi, III, p. 167. — Fabroni, Mar/ni Cosmi Medicei VUa, Pise, 1789, 2 vol. — Pellegrini, Sidla republica fiorenliîia a tempo (H Cosimo il vecchin. Pise. 1880.

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Sa politique fut de ne jamais le sembler. Ordonnant en ayant Tair d'obéir, exigeant en ayant l'aird'acquiescer, tenant les fils de toute activité en demeurant d'apparence étranger aux affaires, ce prince «sans le titre et sans la pompe », comme dit de lui yEneas- Sylvius, qui refuse à Brunelleschi l'exécution d'un trop beau palais, qui n'a qu'un domestique et cède le pas aux vieillards, exerça une autorité d'autant plus absolue qu'il s'employa toujours à la dissimuler. 11 se contenta d'être ce qu'il ne paraissait point.

Son arme principale est l'argent dont il sait admirablement se servir. Il se lie les autres, non par des bienfaits, mais par des obligations et du travail. Il prête à tous, aux petits, aux grands, aux princes, aux papes; il disait qu'il aurait voulu prêter même à Dieu; et il donne à tous à travailler, à écrire, à copier, à traduire, à peindre, à ciseler, à sculpter, à bâtir. Comme un de ses intendants lui annonçait, épouvanté, qu'il avait dépensé dans l'année sept mille florins à l'abbaye de Fiesole et cinq mille florins à l'église de San-Marco: « Cela prouve, répondit-il, que ceux de San-Marco sont paresseux et que ceux de Fiesole ont bien travaillé'. » « Pour moi, ajoute Flavio Biondo, qui ai restauré la ville de Rome dans mes écrits, je ne crains pas d'affirmer qu'en la cité romaine il n'existe point de vestige d'édifice prive de prince, qui témoigne d'une magnificence plus grande que les palais de Cosme'-. »

On se tromperait cependant si, dans cet or versé à profusion et dans cette protection somptueuse et continue, tenant toute une ville obligée, on ne voyait qu'un moyen de gouvernement. Cosme ne favorise pas seule-

1. « lo intendo quello che tu dici; quelH di Santo-Lorenzo nieritano grand isslMi.'i riprensionc. chè è segiio che non hanno lavoruto; e qiielli délia Hadia meritano grandissinia coniinendazione, che è segno che hanno lavorato più che quelli di Santo-Lorenzo » (Vespasiano, Vile, p. 254.)

2. « Quin ego ipse. qui Romam meis instauravi scriptis, adfirinare non dubito, nullius extare privati a'difuii principum in urbe romana reliquias, quu; niajoreni iilis tedibus prmferat operis magnilicentiam. »

meut la beauté parc(î que, dans cette cité d'arts et métiers, c'est une façon intelligente d'établir sa puissance, il la favorise parce qu'il l'aime. Il est heureux des murs qui s'élèvent, heureux des rayons qui se garnissent, heureux des beaux tableaux, des belles statues et des beaux livres qu'on lui montre. Il s'intéresse aux moindres choses, sourit, approuve, branle le chef, pose des questions, chez lui partout, dans la boutique du libraire Vespasiano, dans la cellule du savant moine Traversari, dans l'échoppe d'un humble artisan qui lui confie, avec ses ébauches, ses ennuis domestiques.

Laid, sobre de paroles, « faisant plus de faits que de paroles 1 » ; répondant par monosyllabes ou sentences ambiguës; détestant les histrions et les bouffons; jouant aux échecs, taillant sa vigne, lisant Platon.

Il mourut, en 1464, sur une lecture de Platon que lui faisait Marsile Ficin, qu'il eut le mérite d'élever. « Pourquoi ainsi fermer les yeux? » lui demandait iNIonna Contessina. « Pour les habituer », répondait-il. Et puis il les ferma pour toujours.

Florence le baptisa « père de la Patrie », comme si la Florence des Giano délia Bella, des Dante, des Giotto, était née avec lui. Et, défait, elle est animée d'un mouvement si différent, elle travaille selon une activité si nouvelle, elle s'élance à une destinée si opposée à la ligne jusqu'ici poursuivie qu'elle peut croire à une sorte de résurrection.

Tout semble lui sourire à la fois. En 1439, l'union est faite avec l'Eglise d'Orient. En 1441, la première bibliothèque publique est fondée. En 1460, l'Académie platonicienne tient ses premières réunions. Les plus grands artistes des temps modernes sont à l'œuvre : Ghiberti coule les portes du Baptistère ; Brunelleschi équilibre la coupole de Sainte-Marie-de-la-Fleur; Donatello noue des guirlandes d'enfants qui rient et qui

1. « E faceva più fatti che parole. » (Vespasiano, Vile, p. 2S8.)

jouent autour des chaires d'églises. Partout s'élèvent des églises, des couvents, des palais, des jardins, des villas, des loggias, des chapelles, dans la Via F.arga, à San-Lorenzo, a San-Marco, sur les douces collines qui ferment l'horizon de grâce. Pise est soumise depuis 1406. En 1421, Florence établit son port à Livourne. Si l'expédition de Lucques est malheureuse, la paix est signée avec Rome, l'entente établie avec Milan, les Etats d'Italie tenus en respect et balancés les uns par les autres au moyen d'une habile politique d'équilibre. Le pape accueille comme des rois les ambassadeurs qui viennent le saluer de Florence. Et dans cette atmosphère d'activité et de joie grandit et se développe une nouvelle génération d'esprits, directement issue de celle des Salutati, des Marsigli, des Ghrysoloras et des Malpaghini, mais combien plus hardie et brillante!

Niccolo Niccoli (1364-1444) est un marchand, qui vit au milieu des statues antiques, des débris savants, des médailles d'or, des inscriplions, des camées et des vases amoncelés en sa maison, qui semble l'asile des belles-lettres et des belles choses. D'une propreté méticuleuse, revêtu de robes roses traînant à terre, mangeant sur du linge éblouissant, il se sert de calices grecs pour vaisselle. Il possède huit cents manuscrits de l'antiquité profane et de Tantiquilé sacrée. Bibliomane, bibliographe, calligraphe, numismate, grammairien, il est inquiété de questions d'orthographe, qu'il élucide avec les exergues des médailles et les étymologies grecques. <( Et de le voir à table, ainsi antique comme il était, écrit Vespasanio, erauna fjcnlilezzu^. »

Leonardo Bruni (1370-1444), poète, historien, philosophe, passe pour si grand homme qu'un étudiant venu expressément d'Espagne pour le connaître tombe à

1. « Qiiandu era a tavola, mangiava in vasi anticlii bcUissimi. o cosi

lutta la sua tavola era piena di vasi di porcellana, o d'aitri ornatissiini

vasi. Quello con che egli beveva era coppa di cristallo, o d'altra pielra

. flna. A vcderlo a tavola, cosi anlico corne era, era unu gentilezza. »

(Vespasiano, Vite, p. 480.J

genoux à ses pieds. Né à Arezzo, d'où il garde l'épithète d'Aretino, il a vu à quatorze ans, dans le château de Quarata, une image de Pétrarque qui a décidé de sa vie. Devenu chancelier de la Répuhlique de Florence, après avoir servi, dans sajeunesso, les papes Innocent VII et Jean XXIII et pris part au concile de Constance, il est nommé membre du conseil des Dix, ambassadeur et prieur. Solitaire et parcimonieux ; taciturne et drapé d'écarlate.

Ambrogio Traversari (1386-1439) est un moine si savant qu'il rédige dans les deux langues latine et hellénique l'acte d'union du concile de Florence; est un CŒîur si pieux qu'il éprouve un scrupule à citer les auteurs profanes dans des lettres d'ailleurs rigoureusement cicéroniennes. Fils d'un pauvre paysan romagnol, entré à Florence dans le couvent des Angioli, nommé général de l'Ordre des Camaldules, il sera béatifié quelques années après sa mort et, sur sa tombe, les roses se mettent à fleurir en hiver.

Gianozzo Manetti (1396-1458) est un théologien qui sait trois livres par cœur: les, Epures de Saint- Paul, ia Cité de saint Augustin, V Ethique d'Aristote. S'il a appris le grec, ce n'est point, comme Boccacc, pour lire Homère, mais pour traduire les Psaumes et le Nouveau Testament, et il connaît moins la grâce que « la force des vocables », dont il arme son discours contre les Juifs, qu'il désire moins convaincre qu'exterminer. Il ne profère jamais un juron, ne dit jamais un mensonge, déteste les joueurs et, dans les innombrables missions qu'on lui confie, apporte la paix. « Il fit plus de cent paix », dit Vespasiano.

Carlo Marsuppini (1390-1453), pâle, hypocondre, tourné en dedans, ennemi des compagnies joyeuses et des conversations frivoles, curieux des livres rares et des pierres gravées, compose des vers et se montre si érudit qu'en une de ses leçons, au Studio de Florence, il cite tous les auteurs grecs ou latins.

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Et de ce groupe, Poggio tient la tête.

Poggio Bracciolini, né le 11 février 1380 à Terranova, dans le Valdarno llorentin; venu, petit garçon, chercher fortune à Florence avec cinq liards en poche et une intelligence débrouillée: accueilli par Niccoli et Salutati, qui le dirigent vers la vertu, c'est-à-dire vers les lettres; élève de Giovanni Malpaghini, qui l'initie au latin, et de Manuel Chrysoloras, qui l'initie au grec : fils surtout de ses œuvres, car « ce qu'il possède de facultés il l'a acquis en lisant, non en écoutant' », mène une vie agitée et traversée qui se ressent de rinslabilité de l'époque. L'otiwu ciwi dignitate, qui fut l'éternel soupir de son cœur et peut-être tout le sommaire de sa philosophie, lui échappa constamment pour ne lui impartir la paix qu'au déclin de son existence.

Entré chez l'évéque de Bari en 1403 ; nommé secrétaire apostolique par le pape Boniface IX et, dès lors, le plus ordinairement au service de la Curie aux destinées de laquelle cinquante années de sa vie sont liées, on le trouve tour à tour au concile de Constance, en France, en Angleterre, à Rome, à Florence, à Bologne, à Ferrare. A Constance, il assiste au supplice de Jérôme de Prague et découvre Quintilien ; en Angleterre, il soulTre de nostalgie chez l'évéque de Beauvais et s'endort durant les repas interminables des Brites ; en Italie, il accompagne les pérégrinations du pape Eugène IV; à Rome, enliu, où il se réinstalle avec le pontife, il lui prête l'assistance d'une plume singiilièremeut fourbie, le défend contre l'anti-pape Félix, le voit mourir et lui succéder Nicolas V.

Encore que de telles « mutatious, mouvements et nouveautés », necontristent pas autrement son humeur ; ce n'est point chez les vivants qu'il fréqueute, mais chez les morts, qni lui apprennent à vivre et avec lesquels il a noué « une très douce habitude». Attentif

t. « Sed lamen teslari possuni quidquiil in me est facultatis. lue légende, non aiidiendo. jicrcepisse. » (l'outim, Epislolip, Xlll. 3.)

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aux seules lettres, chérissant uniquement les savants, s'accommodant de ce qu'il trouve, il se repaît des ouvrages de Cicéron qui sont comme la nourriture qui lui conserve la santé. « Plutôt enclin à la familiarité et à la douceur 1 », « n'étant ni souche, ni tronc^ », il pratique les femmes et ne se montre point tout à fait ignorant de leurs mœurs. Comme le cardinal Sant- Angelo lui reprochait d'avoir des enfants, ce qui ne convient point à un ecclésiastique, et de les avoir d'une concubine, ce qui ne convient point a un laïque, le joyeux secrétaire de la curie répond avec un sourire : (( J'ai des fils, ce qui convient à un laïque, je les ai d'une concubine, ce qui est une antique coutume du clergé -^ » Au demeurant, philosophe excellent, auquel il peut arriver de fuir devant la peste, de recevoir quelque argent des Malatesta, des Este, des Gonzague, des Aragon et des autres, de se fAcher rouge pour une piqûre légère, mais dont l'éloquence exalta toujours d'un zèle aussi pieux que fidèle le mépris du corps périssable, la caducité des faux biens, la haine du lucre, l'oubli des injures et la morale de Zenon.

C'est ù Florence, où lui-même avait reçu le pain de l'esprit et où brillaient les gloires contemporaines les plus pures, que se trouA'ait sa patrie d'élection et qu'il revient mourir. Nommé, en 1453, chancelier de la République, il est salué, dans la ville de Médicis, « par la joie et les applaudissements de tous les citoyens'*. » Dès lors l'automne grave succède aux bourrasques de Tété et aux giboulées du printemps. Poggio est libre : il peut ne donner au service de la commune que la somme de travail qui lui plaît. Il a pris de l'âge : au lieu de l'infirme chez qui les sens tuaient la raison, il

1. « Ego sutn ad lenitatem et familiaritatem propensior. » {Episl.,

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