Magna omnium civium alacritate et plausu. » {Ep. X
est devenu le vieillard assagi qui ne peut plus ce qu'il n'aurait dû jamais vouloir. Il vit à la campag:ne, dans sa petite villa de la Valdarnine, qu'il s'est construite selon son goût, parmi ses livres enfin réunis, et au milieu de quelques marbres qui l'emplissent d'un émoi sacré. S'étant marié, à l'âge de cinquante-cinq ans, avec une jeune patricienne de dix-huit, Vaggia dei Buondelmonti, qui unit une merveilleuse beauté à un grand bon sens, chose rare, car Pétrone dit bien que, rarenuMit, la beauté se mélange à la sagesse, il ferme la bouche à ceux qu'une telle alliance pourrait surprendre par son écriture : An sit seni iixor ducenda ? Le tableau est charmant : le philosophe, d'orateur est devenu laboureur; il a de petits enfants qui l'égaient de leur babil et de leurs boutTonneries' ; il emploie sa sagesse à chercher des nourrices aux nouveaux venus; il cultive ses melons en s'excusant d'Horace et il écrit l'histoire de la cité dont il est secrétaire, à côté de la jeune femme qui lui sourit. Les princes d'Italie, les prélats, les dignitaires et les hauts personnages à qui il départit l'immortalité par des phrases latines, lui mandent des sommes d'or, des fruits, des primeurs, du poisson. Si ce n'est que l'évêque de Ferrare lui ayant envoyé un coq et quatre poules de Padoue, Poggio ne put les élever, puisque les poules furent volées et que le coq se tua de désespoir. Puis l'hiver arrive avec son cortège d'infirmités. La podagre le tourmente ; ses yeux n'y voient plus sans besicles; sa main tremblante ne peut plus mouler les jolies minuscules romaines d'autrefois- ; un fils lui a fait le chagrin de prendre le froc; sa femme est morte ; il lui semble que les lettres latines vont mourir; et il les précède dans la tombe, le 30 octobre 1459.
1. « Ualbutire incipit, dit-il de l'un d'eux, et ipsa verboruin corruplio est oinni inihi eloquentia jucundior. » {Epis. Vlll, 15.)
2. « Fuit iiuondaiu teinpus, cuni oinm-s ferme elej^antia litterarura superarein. nunc iiîtas afûcit ut ab omnibus videar superari. » (Foooio, EpisL, Vlll. 3.)
Ibl LÉ QUAttROCËM'O
Tous ces hommes sont au travail. Car si Niccolô Niccoli, pareil en cela à Pythagore, Socrate et Jésus, n'a pu se résoudre à laisser aucun livre écrit, les beaux traités latins, les beaux dialogues latins, les belles morales, les belles épîtres, les belles invectives pullulent, et surtout les belles harangues, qui accompagnent chaque solennité publique et privée de la grâce obligée de leurs superlatifs. Nul personnage ne meurt, aucun capitaine et aucun gonfalonnier n'entrent en fonctions, aucun ambassadeur n'est accueilli, aucun condottiere ne reçoit le bâton qu'il ne soit salué d'un discours. Leonardo Bruni compose une comédie et son Jsagogicon, des dialogues de morale et des commentaires de son temps; Ambrogio Traversari tient au jour son Hoedoporicon^ ou journal de ses voyages et relations littéraires ; Carlo Marsuppini cultive la poésie ; Gianozzo Manetti compulse un trailé sur la Dignité de r homme et des vies de Vieillards illustres qui font suite aux Hommes illustres de Pétrarque et aux Femmes illustres (Ig Boccace. On doit à Poggio, outre ses facéties, des dialogues sur f Avarice, sur r Hypocrisie, sur la Misère de la condition humain^, sur lïnfélicité des princes. Lorsque Leonardo Bruni a présenté à la commune, en 1416, le premier livre de son Histoire de Florence qu'il vient d'accomplir, un tel cadeau lui a valu d'être exempt d'impôts, lui et ses enfants, « pour ce que, ayant éternisé la gloire de l'Etat, il ait ainsi un souvenir éternel de la reconnaissance du peuple ». En 1453, lorsque Leonardo Bruni meurt, c'est Poggio qui lui succède dans cette entreprise auguste, comme il lui a succédé dans sa place de chancelier.
Un jeune enthousiasme se dégage, qui conquiert les meilleures intelligences et constitue, dans l'antique république, une petite république très étroite d'études, de passions et d'intérêts communs. Lorsqu'on 1427 Filelfo y arrive, il reste charmé du mouvement qui l'anime et du culte qu'on lui porte, qui
LES HCMANiSTES. tIX)RliNCE, MlLAN ET VËMSE lH3
n'est qu'une des formes du culte qu'on porte à l'érudition. « Florence, écrit-il, me charme extrêmement. C'est, en effet, une ville à laquelle rien ne manque pour la grâce et la magnificence des édifices et pour la grandeur et la richesse des citoyens. Tous me chérissent, tous m'honorent, tous me portent au ciel en des h)uanges suprêmes. Mon nom est dans la bouche de chacun. Lorsque je me promène dans la ville, non seulement les premiers citoyens, mais encore les très nobles dames, me cèdent le pas pour me rendre honneur. On me montre une telle déférence que j'en ai honte. J'ai jusqu'à quatre cents auditeurs par jour, peut-être davantage, et, pour la plus grande part, hommes d'importance et du Sénat'. » La vieille Université llorentine. UiSfiidio, comme on l'appelle-, réorganisée en 1413, momentanément close pendant la guerre de la République avec Milan et maintenant rouverte, appelle les gloires les plus brillantes d'Italie, les Guarino, lesAurispaet Filelfo. La Curie, chassée de Rome, amène à Florence son groupe de secrétaires apostoliques latinisants. Le concile d'union, chassé de Ferrare, y débarque la foule des Grecs théologiens. L'érudition qui court les rues s'assied dans la Caaa délia Sfijjienzia de Niccolù d'Uzzano, dans le palais de Via Larga de Cosme de Médicis, dans la maison de Niccolô Niccoli, chaque jour, remplie d'adolescents, que le vieux homme va rechercher jusque sur la place et qui, attentifs, silencieux, réunis autour de lui parmi
1. « Florentia me plurinium delectat. Est eniin urbs cui nihil desiK neque ad a'dincioniiii uiagniflcentiam atque venustatein, neque nd civiiiin dignitateni et aiiiplitudinem. Adde quod universa in inecivilas conversa est, omnes me diligunt. honorant omnes ac siimmis laudibus in cœhim eflerunt. Meuiii nomen in ore est omnibus, nec primarii cives modo, cum per nrbein inccdo, sed ipsa- et nobilissima' leminjp, honorandi mei pratia. locum codant, tantiimqiie mihi deforunt. ut me pudeat tanli cultus. Aiiditorcs siint quotidic ad quadra<îentos, vei fortassis enim amplius, et bi quideni magna ex parte grandiores et ex ordine senatorio. » <Filei,fo, Epist., Il, 2.)
2. Sur le Studio de Florence, v. A. Gherardi, Statuli délia tiniversità e studio fiorenlino deU'anno 1381 ser/uiti du un appendice di documenti dal 1320 «/ 1412. Florence, 1881. '
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les manuscrits et les marbres, lournent les pages et posent des questions ^ Une armée innombrable de copistes est à l'œuvre. Le libraire Vespasiano a peine à satisfaire aux demandes. Et Cosme prête à tout ce monde son intérêt et son appui.
C'est lui qui donne au petit Poggio les Lettres à Atticiis à copier; c'est lui qui use de toute son influence pour nommer Traversari au grade de général des Camaldules; c'est lui qui achète à Niccolô Niccoli la bibliothèqueque le pauvre grammairien s'est ruiné à recueillir, et il lui demande, pour l'amour de lui, de la conserver jusqu'à sa mort, et il le prie, pour l'augmenter, de puiser dans sa bourse'^. Il emploie, rien que pour l'abbaye de Fiesole, quarante-cinq copistes à la fois et cela pendant vingt-deux mois ; il élève dans les « mystères de Platon » le lils de son médecin dont il fera le grand Marsile; il accompagne Poggio au cours de ses investigations savantes dans la campagne romaine. Ami des uns et des autres, il réunit ces savants dans son palais, en des causeries et des festivités heureuses, oii le sombre Marsuppini consent à venir et oii le camaldule Traversari, dégagé de la contrainte professionnelle, met de la bonne humeur. Et il les stimule, les récompense, les console. Et eux à leur tour, pour lui rendre hommage, le représentent dans quelque dialogue, sous les traits d'un vieillard rempli de prudence, de môme que les peintres le figurent, dans leurs fresques, en roi mage accroupi devant l'Enfant.
Ce sont désormais de gros personnages qu'on sacre poètes et couronne du laurier de Pétrarque, qu'on
1. « Eranvi aile volte dieci ovvero dodici giovani, tutti nati di nobilissiina istirpe, con libri in niano, che leggevano; per al quanto ispazio faceva loro porre giù i libri, e a ogniino domandava qneiio che aveva letto ; fatto questo, entrava in qualche dogno ragionamento, in modo taie, che in casa sua non si perdeva mai tempo, né si faceva quello che si fa in alcune case, dove, subito vengono a giuocare. » (Vkspasiaxo, p. 417.)
2. A la mort de Xiccolù Niccoli, le fonds fut transporté à San-Marco et constitua la première bibliothèque publique d'Italie.
élève aux graves dignités de la République, qu'on écoute sans broncher, comme le roi Alphonse d'Aragon, changé en statue, oubliant de chasser les mouches, écoutait le latin de l'ambassadeur Manetli. La signorie garde, dans une salle de son Palais, le portrait de Poggio peint par PoUajuolo; Donatello donne les traits de Poggio à la statue du prophète Jérémie, qu'il dresse au campanile; Carlo Marsuppini reçoit à l'église de Santa- Croce une sépulture incomparable. Et lorsque Leonardo Bruni meurt, on l'enveloppe de soie rouge, on l'enguirlande de branches vertes, on pose sur son cœur son Histoire de Florence; et à lui qui avait écrit: « Qu'est-ce qu'un tombeau? Que vaut cette chose muette? En quoi prolite-t-elle au sage? Qu'y a-t-il de plus ignominieux qu'un sépulcre qui parle et qu'une vie qui se tait ' ! » Hosseilino élève, dans la même église de Santa-Croce, le plus exquis, le plus parfait et le plus noble des tombeaux. 11 n'aurait pu lui faire plus plaisir. Encore que conscients de la mission dont ils sont investis et de la dignité impérissable qui les revêt, ils mènent une vie heureuse et réjouie de délicates voluptés. Ils fréquentent dans la boutique du libraire Vespasiano qui, admis à l'intimité de pareils hommes, consigne leurs gestes ou plutôt tisse leurs éloges dans un livre d'une ingénuité charmante. Ils se rendent dans la cellule du camaldule Traversari oij Gosme de Médicis vient passer régulièrement quelques heures de sa journée si remplie.^ Ils disputent matin et soir sur la place, à l'angle du Palais '-K Et lorsqu'à la campagne, en été, ils aperçoivent une eau courante, ils ne
1. « Quid enim scpulcruni, quoad muta res est, juvare sapientem potest? Aut (|iii(l viliiis quam sepulcruiu meiiiorari, vitani silcri? » (LEoxAKtK» Hruni. E/nsloliP, Vi, 5.)
2. « E rarli di erano che Cosiiiio non andasse agli Agnoli... c vi stavano ogni di parecchi ore presenli. » (Vkspasiano, p. 263.)
3. '< E perché inesscr Lionardo d'Arezzo, nicsser (lianozzo Manclti. Miesser Poggio, messer Carlo d'Arezzo, inesser Giovanni Aiirispa, maestro (jasparo da Bologna. uomo dottissimo, e infiniti altri dotli vcnivano ogni sera e ogni maltina su! canto dei Palazzo dove dispulavano e conferivano di varie cose... » (Vespasiano, p. 23.)
lb6 LE QUAtTROCËNTÔ
peuvent tenir de s'y baigner pour s'y reposer de leur seience. « L'incroyable aménité de la rivière, écrit Leonardo Bruni, qui coulait entre des rives vertes, sur un lit de cristal et sous des feuilles de peuplier nous attira et sembla vouloir prendre sa revanche. C'est pourquoi, ayant prestement enlevé nos souliers et nos toges, nous avons péché et joué dans l'eau à paraître des enfants, crié à paraître des gens ivres, lutté à paraître des gens fous'. » La religion, la politique, les affaires, qui préoccupaient si puissamment la génération précédente, passent à l'arrière-plan. S'ils s'en inquiètent encore, c'est par exception et en quelque sorte en seconde ligne. A la vérité, il n'y a qu'une affaire qui compte, l'antiquité, et il n'y a qu'une classe d'hommes qui réellement vive, ceux qui s'adonnent à ces études « très humaines et très vertueuses ».
Doucement ils s'exhortent entre eux à la vertu. Ils citent des exemples illustres. Ils rapportent des sentences morales, et ils ferment leurs oreilles à ce que Poggio appelle « les importunités des archipirates terrestres'*». Jouissant du repos de l'àme, ils ne veulent que connaître l'origine de Rome, la langue que parlait la plèbe de Rome, la véritable raison de l'exil d'Ovide. Cependant la question des diphtongues les oppresse. Ils se demandent lequel, de Scipion ou de César, fut plus grand capitaine. Ils raillent les juristes, les médecins et les moines. Ils abominent les hypocrites. Ils disputent sur la signification du mot qnotusqulsquc. VA ce leur est une opinion avérée que le pronom mihi doit s'écrire michi et non mihi.
1. « Sed Iraxit nos et vindicavit sibi incredibiiis finiœnilas aninis, qui tcctus fronde popiilea, cristallino alveo, viridibus ripis, mira piaciditate fliiebat. Quibus aliecli. depositis togis et calceis acerrime piscati sumus. In qiio ita lusimus ut pneri, ita clamavinius ut ebrii, ita concertaviirius, ut démentes insaniquc videremur. » (Leonaudo Bium, Epistolœ. II, 20.1
2. « Non audio molesiias Arciiipirataruin terreslriuiu. » (Poghio, Epislolie, II, 1 i.)
Lhumanismc, né avec Pétrarque et grandi à Florence, trouva, dès le début du siècle, deux autres centres de culture, Milan et Venise.
A Milan, l'humanisme garde un caractère particulier : il est agressif, guerroyeur et batailleur ^
De l'invective d'Antonio Loschi contre Florence, qui l'initie, en 1402. jusqu'aux injures jetées à la tête de Politien par Merula, qui meurt en 1494, il ne semble pas qu'il se soit sensiblement départi de son attitude militante. Les humanistes sont des bretteurs ; leurs recherches grammaticales partent d'un train d'escadron, et le comte di Virtù traduit en chiifre de cavaliers la valeur des lettres de Salutati. Nous ne sommes plus chez Cosmede Médicis, que Machiavel appelait « l'homme désarmé le plus illustre qu'ait produit jamais aucune ville. >• Nous sommes chez Gian Maria Visconti, qui chargeait, dans la rue, la population réclamant la paix. Nous sommes chez Philippe-Marie Visconti, qui vivait dans un arsenal. Nous sommes chez Francesco Sforza, fils de condottiere et condottiere lui-même. Et tout à l'heure nous serons chez Ludovic le More. Les éperons sonnent sur les dalles, et le boute-selle retentit au quartier.
De prime abord, il eut semblé que de tels princes ne dussent témoigner qu'une curiosité limitée aux lettres antiques. Et, à vrai dire, le vieux Giovanni Galeazzo faisait du bourreau sa compagnie favorite; et son lils Philippe-Marie préférait, aux livres savants, les livres dévots, lisait le latin dans des traductions, ne récompensait point les ouvrages de l'esprit ni leurs auteurs ';
1. Argelati, Uibliotheca scriplorum mediolanensiitm. Milan, 174."», 2 voL
2. « Hiiinanitatis ac lilteraruui studiis imbutos neque contempsit, neque in honore prelio habuit », dit de lui P.-C. Decenibrio. — Antonio Beccadelli hésite à le glorifier en vers, n'en pensant rien recevoir
et le successeur do Philippe-Marie, Francesco Slbrza, ne maniait d'autre instrument que son cpée ; de sorte qu'il faut aller jusqu'à la fin du siècle et au duc Galeazzo Maria pour trouver, à la tête de l'Etat, ce que Florence y trouva dès le premier jour, un Mécène éclairé. Néanmoins l'humanisme est désormais tellement entré dans les mœurs que, même à cette cour militaire, il joue un rôle. N'oublions pas que Pétrarque y avait demeuré huit années, et laissé un exemple, exemple qui sera recueilli presque aussi vite, si ce n'est aussi bien, qu'à Florence. N'en voit-on pas un signe éloquent entre tous dans l'intérêt inattendu que le vieux Visconti sanguinaire, farouche et bestial accorde à l'Université de Pavie, à la Chartreuse de Pavie, au Dôme de Milan? A la génération florentine des Goluccio Salutati et des Luigi Marsigli, Milan peut opposer une génération semblable qui, quoiqu'un peu plus tard venue, est déjà aux prises avec elle. C'est Antonio Loschi, de Vicence (1360-1441), qui sert le comte di Virtù de poésies et de proses latines, parmi lesquelles cette violenté invective contre Florence, à laquelle répondirent Salutati d'abord, Rinuccini ensuite. « Bête entre les bêtes, esclave des esclaves, grenouille, fumier M » lui criait Salutati. C'est Uberto Decembrio de Vigevano (1370-1427), qui, à la mort de Loschi, lui succède dans sa place de chancelier et dans sa fonction de belesprit. C'est Giuseppc Brippi de Milan (1378-1457), poète, orateur, professeur de droit canon à Pavie, auteur d'hexamètres à Apollon et de harangues latines à Martin V. Et plus vieux qu'eux tous, en même temps que plus célèbre, c'est Gasparino da Barzizza de Bergame (1359-1431).
ou bien peu : « Aut nulla, aut cerlequaiu parva similia nuUis. » (Ramorino, Notizia di alcune epislole e carmi inediti di Antonio il Panormila. Florence, 1889. Arch. stor. it. III, 447.) — Fileifo écrit à Toscanelli que la seule chose qui Tafilige à Milan, c'est que le duc « ethrusco potius delectatur sermone quam litterario. »
1. Giovanni da Schio, Sulla vila e sugli scritti di Antonio Loschi. Padoue, 1838.
Des jouiics horanies ne lardent pas ù suivre ces traces éclatantes. Guiiiiforle (la Barzizza (1 406- 1463), que son père Gasparino salue enfant comme un génie divin, devient secrétaire de Philippe-Marie, vicaire général du duché, professeur de philosophie morale et d'éloquence îi l'Université de Pavie. Maffeo Vegio de Lodi (1407-1458), au lieu de fréquenter l'école de droit, chante en latin l'amour, le vin, sa villa de Pompeiana et, dans l'audace de la vingtième année, s'avise de terminer VEnéide. Pier-Candido Decembrio (1399-1477), fils d'Uberto Decembrio, rivalise avec Vegio dans cette entreprise; esprit fécond, cœur léger, qui cultiva tous les genres et atteignit presque la gloire.
Les hommes influents, appelés du dehors, se joignent à cette petite cohorte et donnent à l'Université de Pavie une vraie alacrité. Dès le début du siècle, Ghrysoloras y a enseigné le grec, et Gasparino da Barzizza, le latin. En 1429, Beccadelli y est appelé; en 1481, Lorenzo Vaila. Une noble ardeur pour les études nouvelles se répand et atteint ceux qui, d'emblée, y sembleraient le plus contraires : un franciscain, Antonio da Rho, qui combat les erreurs grammaticales de Lac tance, publie son traité De Imitatione avant les Elégances de Valla et succède, dans sa chaire d'éloquence latine, à Gasparino; un augustin, Andréa Biglia, philosophe, grammairien, historien de Parme et de Milan; un jurisconsulte, Catone Sacco, qui ramène le droit à la tradition latine et fonde un collège pour les pauvres étudiants. Si, dans le millier de volumes que conserve la bibliothèque ducale, il y a beaucoup de fatras, nous y trouvons, parmi les Grecs, Homère, Platon, Aristote et, parmi les Latins, à peu près tout le monde'. En 1422, l'évêque de Lodi découvre, dans le Dôme de cette cité, le Bnitus, le De Oratore et
1. Térence, Salluste, Cicéron, Virgile, Horace, Ovide, Lucain, Stace, Suétone, Juvénal, Perse, Pline, Claudien (V.G. d'Adda, Indagini sulla libreria visconlea-sforzescu. Milan, 1875).
VOrator. Giovanni Corvini possède une bibliothèque privée à laquelle les lettrés font les yeux doux. Ganibio Zambeccari s'occupe avec goût des choses de l'esprit. Erasmo Trivulzio ouvre sa maison aux réunions des lettrés*. Giacomo Becchetti écrit ses Adiiotaiiones in Aidiim-Gellium. Il y a donc un milieu. Il n'y a pas un chef. En 1439, arriva Filelfo.
Fileifo est, avec Poggio, la personnalité la plus en vue du premier humanisme italien. Ces deux vont ensemble, de même taille, de môme génie, vivant des mêmes ressources, exploitant les mêmes crédulités. Dès qu'ils se rencontrèrent, ils se haïrent.
Francesco Filelfo était né, en 1398, dans les marches d'Ancône, à Tolentino, d'une ancienne famille florentine, assure-t-il, d'une marchande de tripes violentée par un moine, assure Poggio. D'abord élève de Gasparino da Barzizza à Padoue, puis maître d'éloquence lui-même à Padoue, à Venise et à Vicence, il était parti pour Constantinople en 1420, où il avait appris le grec et s'était marié, et dont il était revenu, en 1427, les coffres si remplis de livres et l'esprit si rempli de savoir qu'à l'entendre les jeunes filles d'Italie s'étaient portées à sa rencontre agitant des palmes vertes sur son chemin. Ardent et vivant, il avait professé sa science fraîche à Bologne, en 1427, à Florence, en 1429. A Florence, oii il s'était d'abord bien trouvé, les choses n'avaient pas tardé à se gâter. La morgue du néophyte, sa jactance, sa présomption n'étaient point faites pour cette ville de mesure et d'ironie. On avait souri. On lui. avait diminué son traitement. On avait élu à côté de lui Carlo Marsuppini au Studio. Bien mieux, comme il pactisait, dans les dissensions politiques de la cité, contre les Médicis, on l'avait attaqué à main armée en pleine rue. Et déjà il commengaità déverser la longue haine amassée contre cette ville de sodomie, contre
1, E. Motta, Libri di Casa Trivulzio nel secolo XF, Gônie, 1890.
Cosmode Médicis, renard et tigre altéré de sang, contre son frère Laurent de Médicis, animal cornu, contre Marsuppini, contre Niccoli, contre Poggio, contre les humanistes et contre leurs banquets où ils ne font qu'éructer et vomir, lorsqu'en 1433 Gosme revint brusquement d'exil. Il fallait fuir, « autrement c'en était fait des Muses et de Filolfo* ». Il avait fui, et, après quelques années, trouvé un refuge à Milan à la cour de Philippe-Marie Visconti.
A Milan, Filelfo est chez lui, comme Poggio est chez lui, à Florence. Il n'y a point là d'illustration qui le gène; Valla est parti; Beccadelli est parti; Pier-Gandido Decembrio, qui reste, s'il témoigne d'un esprit souple dans ses traductions du latin et du grec, et dans ses deux biographies latines du Visconti et du Sforza, ne jouit pas d'une position tellement en évidence qu'elle porte ombrage ; et d'ailleurs, avec lui, la guerre est tout de suite déclarée^.
Il est au service de Philippe-Marie, « prince divin, honneur et lumière splendide des rois, religieux, doux et munificent». Il reçoit un traitement annuel de sept cents sequins, « car le chien ne se nourrit pas de b(;tles ». 11 habite une belle maison où il entretient un grand train de domestiques et de chevaux, où il entretiendra sur le tard des courtisanes qu'il appelle ses muses. Il est dans l'atmosphère batailleuse qui convient à son génie, le fouette, l'aiguise, le redresse et le féconde. Mieux que Pétrarque et mieux que Poggio, il montre ce que peut une parole indépendante, lorsqu'elle se gonfle de venin et lorsqu'elle se hausse jusqu'au cri. Il taille sa plume qui, entre ses ongles, devient une
1. « Naui si ad reddilum Cosmi Medicis in tanta gladioruiu impunitate coDlinuisseiu actuui essetet de uiusis et de Philelpho. » (Epist. II, Sienne, février 143fj.)
2. « Ouis hiiiunni inponii paulo peritior. cum oculos Pétri Candidi facieiiique inspexerit, non isliiis nnidi hominem expressuni ipiuddam ac pcrspicmiMi invidcnlia- siniulacrnm existiinabit... Intuerc colorein miistcllinuni. intnerc niacilentiaui... Quid cjus linji^tia vcnenosius, quid f wtulentius, quid ubhouiinabilius... » (Filelko, EpUt. XVI.)
i62 LE QUATTROCENTO
véritable arme de combat, tranchante, dangereuse et perfide. Elle lui suffit. Elle vaut le poignard et le poison. « Cosme a besoin du poignard et du poison contre moi ; contre lui mon génie et ma plume suffisent^ » C'est à Milan qu'il termine ses satires. C'est à Milan qu'il compose ses Cummentationes florentinœ de exilio, oii il traite les Médicis et les Florentins (( d'impudiques charbonniers, et usuriers, et cabaretiers, et brelandiers^ ». C'est à Milan qu'il appointit les épigrammes de son recueil De Jocis et Seriis.
Il est grand homme. « Quoi de plus digne qu'un grand homme? » demandait-il à Pallas Strozzi-^. .11 peut tout, il sait tout : « Je suis un de ceux, mandaitil au sultan, qui en célébrant avec l'éloquence les actions illustres rend immortels ceux qui, par leur nature, sont mortels^. » Il surpasse en gloire les antiques : « Si Virgile me dépasse en poésie, je suis meilleur orateur que lui; si l'éloquence tullienne vaut mieux que mon éloquence, elle le cède à mes vers. Ajoute que je peux accomplir ces choses, et dans la langue pélasgique, et dans la langue latine. Donnem'en un autre comme moi^! » Il est encore mendiant. Jamais la mendicité ne montra une impudence aussi éhontée : <( Frappez et l'on vous ouvrira, demandez et l'on vous donnera*^ », répétait-il. Il avoue son métier
1. « Sicis ipse venenisque iitatur : ego autem ingenio et calanio. » [Epist., 11, Sienne, octobre 1437.)
2. « Et carbonariis, et fœneratoribus et cauponibus et aleatoribus cunclisque inipudicis. » (Errera, ComnienUUione.a /lorentinae de exilio. Arch. stor. it. Florence. 1890. V, 209.)
3. « Quid enim magno viro dignius? quid illustrais ? » [Epist. V.)
4. « KaJ yap (ï)v a-j-roç èv èxeivoiv àpiOfxoJ o'î ro-jç xaTà ç-jacv 6v/iT0"jç êxTroto-jffi Sià -ràc xaXàç 7:pà?£i; àûavà'oyç ir. So^c,... »
(Rosmini, Vila di Francesco Filelfo. Milan', 1808, 2 vol. U, 306.)
5. « Quod si Virgilius superat me carminis ullis Laudibus, orator ille ego siini melior,
Sin Tuili eloquio praistat l'acundia nostro, Versibus iile meis cedit ubique minor.
Adde quod et lingua possum hiuc. pruistare Pelasga, Et Latia. Talem quem mihi des alium? »