III
6. « Querite et invenietis, petite et dabitur vobis. » (Epist. de Milan, Juillet 1453.)
avec une ingénuité incomparable. « Maintenant que je suis libéré de la lièvre tierce, écrit-il au cardinal Bessarion, je viens payer mes dettes envers toi et envers Pie II, c'est-à-dire écrire des vers en recevant en échange de l'argent'. » La vertu qu'il exalte le plus est la munificence, qui a valu l'immortalité à Denys de Syracuse, à Archelaiis de Macédoine, au tyran Phalaus, à Jules César. Si la munificence s'exerce en espèces : tant mieux ; à défaut d'argent, il accepte du vin, des aliments, des étoiles, des chevaux, n'importe. Alexandre Sforza lui envoie du drap rouge pour un manteau; ayant reçu le drap, il réclame la fourrure 2. Quelqu'un lui a promis un cheval; mais, le sachant pressé par le besoin, lui mande, à la place, du blé; et le cheval? S'élanl marié trois fois, il a quelque douzaine d'enfants légitimes ou naturels qu'il s'agit de pourvoir; lui-même lixe à chacun la quote-part à fournir : 250 ducats à Ludovic le More, 50 ducats à l'évèque Galeazzo de Mantoue, 50 ducats à Borso d'Esté, 100 ducats à Pierre de Médicis. Il paie ces générosités en odes et passages de la Sforziade. La Sforziade est un poème épique qu'il a entrepris à la louange de Francesco Sforza. Ce poème a le mérite d'être élastique. Francesco paie-t-il? Aussitôt l'inspiration revient au poète, et sa voix ronile comme une toupie. Francesco ne paie-t-il pas? Le poète, demeure à court; car « le génie languit lorsqu'il est arrosé de mauvais vin^ ». Et si le malheur voulait que le duc payât mal, ï^ilelfo geint, crie, tempête, menace de s'en aller chez le Turc,
t. « Ora elle sono lil)ero dalla febbre terzana vengo a soddisfare al mio debito verso di voi e verso Santo Padre Pio il. cioè a scrivere dei versi. ricevendo in canibio danaro. » (Uosmini. II. 311.)
2. « Polliii aulcui ab alio quam au Alexandro, ctijiis est donum. liaud decere arbitror. >> (Epist. Xl\.) — Invilé par Simonetla à dinar, et ne itouvant s'y rendre, il lui écrit : « Non autcni moleste laturus sim si quid tibi ex tuo isto colebri convivio supervacaneum relinquatur ut ad me mittas. » [Episl. XVI.)
3. « In^'eniiun sjturco suevit lanj^'uescere vino, liuniida mugitum reddere râpa solet. »
(Uosmini, II, 285.)
au diable, de proclamer à ruai vers que les caisses de Milan sont vides; elle rude capitaine Sforza, courbant la tète, écrit à son trésorier : « En aucun cas, nous ne voulons le perdre : qu'arriverait-il, s'il se croyait trompé? Il pourrait, en outre, suspendre le travail grandiose qu'il a entrepris à notre glorification. »
Le mérite incontestable de ce marchand d'immortalité est d'avoir imposé sa marchandise à tout le monde, depuis les princes qui se flattent de vivre toujours grâce à son lyrisme, jusqu'à Cosme, qui, ravalé par lui, cache mal son inquiétude. Aussi bien, lorsqu'en 1453 Filelfo se promène par l'Italie, cette promenade ressemble à un voyage de triomphe. Le pape lui donne 500 florins ; le roi d'Aragon le crée chevalier et poète; le marquis de Mantoue le comble de présents; Borso d'Esté le traite magnifiquement; Malatesta de Rimini, philosophiquement. Piccinino lui témoigne toutes sortes de courtoisies, et alors, pour le corps, Piccinino est Tydée, })our lame il est Alcée ; et Dieu lui-môme couche avec Alphonse d'Aragon. « Dieu lui-même, qui s'inquiète de tout et juge tout, t'accompagne toujours et couche avec toi ^ »
Filelfo vécut à Milan la plus grande partie de sa vie, sous Philippe-Marie, sous la République ambroisienne, sous Francesco Slorza, qu'il servit tour à tour et qu'il aurait pu servir tous ensemble, flattant chaque convoitise, fidèle à chaque fortune heureuse, se détournant de chaque déconfiture. « J'ai toujours suivi et je suis toujours, disait-il, la doctrine fondée par Antisthène, amplifiée par Zenon, parfaite par Chrysippe'-. «Néanmoins Florence, où il n'eut point été contraint de commenter Pétrarque et oij il avait été jeune, l'attirait. Maintenant il était devenu vieux ; il sentait que son
1. « Nam Deus ipse qui et cnrat omnia et dijndicat concortiitatur te semper et pernoctat tecum. » (Episf. III. Milan, novembre 1444.)
2. « Ego illam maxime disciplinam sequor et secutiis suni semper quam ab Antistliene profectam amplificavit Zeno, perfeeitChrysippus. » {Epist. VIII, Milan, décembre 1450.)
LES HUMANISTES. FLORENCE, MlL.VN ET VENISE 165
astre commençait à pâlir ; à la mort de Francesco Sforza, son traileinent avait été diminué; sa lassitude avait déjà tour à tour frappé à la porte de Bolojjjne, de Rome, de Pavie ; seule Florence, avec laquelle il s'était ménagé un accommodement en ne terminant point ses Conimentationcs et en s'olYrant à écrire une Co.smiade, le berçait d une illusion de résurrection. Laurent le Magnifique lui permit d'y venir mourir. Engagée à enseigner le grec, il y arriva en 1481, si fatigué et si malade qu'il n'eut pas la force de monter sur sa chaire et qu'il s'éteignit le 'M juillet de la môme année. Il ne l'aurait jamais cru. Habitué à ressusciter les morts, il pensait lui-même être immortel.
Fait de la sorte, superbe, acerbe, venimeux, rapide, actif et gontlé, Filelfo reste une des figures de premier plan du Quattrocento. Trois villes lui donnèrent la bourgeoisie d'honneur. Le sultan, sur un mot de lui, délivra sa belle-mère que le Turc avait prise. Sa correspondance s'étend jusqu'aux confins du monde civilisé. Il possède une bibliothèque illustre, crée toute une génération d'élèves, et, en vulgaire, en latin et en grec qu'il parle indiiréremment, laisse une œuvre volumineuse qui va de l'épitre familière au poème épique, de l'épigrammc à l'ode, de la satire au panégyrique, de l'inveclive à la palinodie, du musée secret au traité de morale, du discours au livre d'histoire, dix livres de satires, trois livres de raisonnements, trente-sept livres de lettres, onze livres de poèmes, et, dans tout ce bagage, pas un mot sincère. Il avait raison de dire : il n'y a qu'un Filelfo.
Son iniluence s'est faite sentir. Lorsqu'il meurt. Milan n'est plus une cour de princes soldats, mais une cour de princes érudits. Francesco Sforza a veillé à ce que l'éducation de ses enfants soit aussi soignée que la sienne avait été négligée. Il prétend queson fils Galeazzo Maria, confié à Guiniforte da Barzizza. ne perde pas une minute de son temps. « Nous ne voudrions pas, écrit-
ièô Lk gL*ATtkocE>Td
il au gamin qui est en vacances et en fôle cnez lô vieux Borso d'Esté, que, pour les plaisirs que te donne continuellement ce très illustre seigneur, tu te détournasses de l'étude des lettres (ce que pourtant nous ne croyons pas), et nous voulons qu'au temps approprié tu te retouves, chaque jour de travail, avec Messer Guiniforte pour l'appliquer à apprendre quelque chose ^ » L'enfant, qui, dans son adolescence, semblait une merveille de culture ', se souvient, lorsqu'il succède à son père en 1466, de sa jeunesse studieuse : il se montre Mécène aussi délicat qu'intelligent. Son frère Ludovic le More, qui, en 1480, prend les rênes du pouvoir, a été à la même école, comme en témoignent ses devoirs d'écolier. Les Martorelli, les Avellano, les Vallagusaont été ses précepteurs et lui ont enseigné à discourir avec noblesse, à disputer finement et à consacrer aux études ses loisirs d'homme d'Etat. Avant d'accorder sa confiance a un jeune homme, il s'inquiète du fonds de lettres qu'il peut avoir. Il prend part aux querelles d'érudits. Il pose de savantes questions-^. La place de secrétaire ducal qu'avait occupée si lougtemps le vieux Gicco Simonetta (1410-1480), mort sur l'échafaud, est confiée à Bartolommco Calco (1431-1508) un érudit, un mécène, un helléniste qui, fonde à ses frais deux écoles, ou à Jacopo Antiquario (1444-1512), l'ami des Pic de la Mirandole et des Politien. Les poètes latins s'appellent Lancino Corti, Giovanni Biffi, Leonardo Grifli. Giovanni Simonetta écrit une Histoire des Sforza, qui va de 1423 à 1466; Lodrisio Crivelli, une autre
i. « Non voressemo che per li piaceri te dà continuamentequello III'"" signore te deviaste dallo studio délie lettere (il che pero non credemo) volenno che adaptato el tempo ogni di da lavoro te ritrovi con Misser Guiniforte per dar opéra ad imparare qualche cosa. » (Cappelli, Guiniforti;, Op. cil., p. 411.)
2. « Erat in vultu gestuque crravitas digna principe, loquebatur ex. tempore, quod vix alius diii cogitans ell'ari potuisset. » (/E.neas-Sylvius, Coin., p. ST.)
3. QuuTis, ill'"' ac sapienlissime princeps, unde natalis stipitis coniharendi consuetudo eflluxerit, hoc est an apud priscos ronianos nios isie fuerit, aut si nihil litteris proditum est? » (Gabotto e Confalonieri, Vita di Giorgio Merula. Alexa.nàne, 1894, p. 170.)
LES rtUilAMSTES. FLORENCE, MILAN ET VENÎSE 167
Histoire des Sforza, qui s'arrête en 1424 et un récit des apprêts de la croisade commandée par Pie II. Le jurisconsute Jason del Mayno a autant de grâce et de curiosité dans Fesprit que le vieux Catone Sacco. L'enseignement du grec est confié à Ghalcondylas et a Lascaris. Cola Montano, l'élève de Georges Trapezuiitios, demeuré îi Milan jusqu'en 1475, exalte la jeunesse dorée à sa parole de flamme et aux souvenirs des grands anciens. Bonino Mombrizio, qui met en hexamètres le récitde la Passion et \a.Théogonie d'Hésiode, réunit des documents relatifs à la vie des saints. Gabriele Paveri Fontana (1420-1490) commente Horace, compile une grammaire, enseigne l'éloquence latine pendant vingt années. Francesco Puteolano la professe également. El, en 1481, arrive Merula.
Merula, homme réputé de génie, est le véritable successeur de Filelfo.
S'appelant en réalité Giorgio Merlani et né à Alexandrie en 1430; élève, tour à tour, de Filelfo, de Galeotto Marzio, de Paveri Fontana, de Giorgio Tifernate ; commentateur de Cicéron, éditeur de Martial, et de Pline, et de Virgile, et de Plante, et des Scriptoifs rei nisticae ; auteur d'une monographie sur l'affaire de Scutari, lieUuni scodrense, et gardant en réserve ses fameuses Quaestiones plautinae, qui constituent l'impatience du monde savant, il tenait une telle place à Venise qu'on venait à Venise pour le voir. « Non seuh'ment de l'Italie entière, mais des endroits les plus reculés de l'univers, écrit Alessandro Minuziano, les hommes les plus savants étaient davantage attirés par la réputation de Giorgio que par les magnificences de la ville '. » A Milan, Merula professe, écrit une Histoire des Visconti, trouve des épigrammes inccjMiHU's d'Ausone, «>t se bat. continuant la liadiiion
i. « Dortissimos viros e\ remotissiiiiis terranim partibiis, nedum ex universa Halia. (ie<»r;.'ii faiiia. inapis «luam urbis ailiiiiranda magnificenlia, attrahcbat. » (Gabotto c Conralonnicri, .Ve/u/u,p. 68.)
168 LE niATTROCENTO
des Loschi, des Decembrio, des Filelfo. Rogue, hargneux, soupçonneux, toujours sur la défensive, il querelle avec tout le monde, non seulement avec ses propriétaires et ses fermiers, qui lui ont pris trois paires de bœufs, deux vaches, une génisse, des duvets et d'autres meubles, mais avec Galeotto Marzio, qui a osé attaquer son maître Filelfo et dont le livre De Homine est plein de fautes; avec Domizio Calderini, qui a osé mal parler de son Martial ; avec Filelfo, qui lui reproche d'avoir écrit Turcœ^ arum et non Tiirci, ornm, et qui l'appelle merdula; avec Politien, qui l'a volé dans ses Miscellanea. Sa route est bordée décris. Il soulève des volées d'injures, de la part de Squarciafico, de la part de Gornelio Vitellio, de la part de Pavori-Fontana, qui écrit contre lui une Merlanique, oii il est comparé à un merle et à un merlan ; et il meurt en 1444, en pleine guerre avec Politien à qui il ne pardonna que sur son lit de mort. « Nous avons ouï dire, écrivait Ludovic le More, que Merula, qui peut, à notre époque, être appelé, à bon droit, le prince des lettres, est un homme unique ^ »
Si, à Milan, l'humanisme est surtout une arme, à Venise il est principalement un luxe'-.
Nous n'y trouvons point des professionnels sur le type d'un Filelfo ou d'un Poggio, nous y trouvons des patriciens de grande allure, qui font de l'occupation des lettres leur passe-temps délicat. Les Zeno, les Foscarini, les Morosini, les Correr, les Trevisan, les Giustinian, les Barbaro ne sont point maîtres d'éloquence, chanceliers do République, poètes ou secrétaires de cour, ils sont maîtres du Conseil, avogadores de la
1. « Unumque esse Merulam aiidivimus qui ii'tate nostra litterariim princeps dici jure merito possit. » (Gabotto e Confalonnieri, 76., p. 170.)
2. Foscarini, Délia Letleralwa veneziana. Padoue, 1752. — Agostini, Istoriu derjH scrittori tJeneziani. Venise, 1762. — Gabotto, // trionfo deW L manesimo nella Venezia del Quattrocenlo. Venise, 1890.
Sérénissime, procuraleurs de Saint-Marc, ambassadeurs, h'gats, podestats, prélats, patriarches d'Aquilée, ^•ands amiraux etg^rands de Venise.
Avant tout, ils sont citoyens, « parce que, dit Francesco Barltaro, ceux-là seulement sont heureux qui, au milieu d'un peuple libre, s'emploient pour le bien commun, traitent «lignement de grandes choses et jouissent dune réputation de sagesse* ». Et tous, nous les voyons occupés à ces « grandes choses ». « Jamais on ne vit, déclare Perleone, Leonardo Giustinian manquer à sa tâche publique et privée. Chaque jour il venait à la curie et au forum, chaque jour il aidait ses amis et il assistait la République de son talent, de son conseil et de son autorité'-. » « Les afîaires publiques et privées nous obsèdent tellement, écrit Girolamo Donato à Politien, que nos études sont moins des études que des larcins faits au temps -^ » « J'ai beaucoup d'affaires et peu de temps pour les lettres », ajoute Gregorio Correr. « Je voudrais, mande à Pallas Strozzi Leonardo Giustinian, reprendre mes premières études interrompues pour le service delà République''. » « Les lettres m'appelaient, peut s'écrier Ermolao Barbaro; mais j'ai dû obéir à mon père, à mes frères, à mes amis, qui pensaient que mon œuvre profiterait à la République'. » Pour ce monde, le latin n'est qu'une diversion heureuse et, comme l'un d'eux s'exprime « une très belle volupté ».
1. « Illi fortunati viJeri qui in lihero populo pro conimunibus cnmodis laborant, et cuin aucloritate magnas re;; gcrunt, et sapicntia- laude perfruuntur. » (K. Barhakd, EfAst. App. 50.)
2. <t XeiMO iinquam eum vidit publiée aut privato munere defuisse. In curiam, in forum quotidie veniens, et amicis et Heipublica'... consilio. ingénie et auctoritate aderat. » (Agostini, Op cil., Leonardo Giustinian.)
3. « Nam nos. et publica et privala distringunt. et noslra fere sunt temporis Turta.non studia. » (Pdi.iTiE.N, Kjiislol.T, II. 12.)
4. « .Malueraui... prima niea studia. diuiam UeipubliciH causa intermissa tamen aliquando ripetere. ut cum dignitate in ocio post diulurnum negotiuni esse possem. » (Agostini, Op. cit.)
."). « Appellabantur me quidem litteni'... ego contra in diem ducerc ac ditlerre... iit patri fratribus cl amicis obsequercr, qui mtam opcram in Repubiica profutiiram putabant. » (I*olitie.>-, Episluhe, XII, p. 248.;
ilà Le QUAttROCfeNTÔ
Mais s'il est beau de se reposer et de se délasser de U vie dans le commerce des grands sages; s'il est beau de parer son esprit de sentences graves et hautes, comme on orne son corps de draperies calmes et riches ; s'il est beau d'employer, dans une solennité publique, non le dialecte, ailé et léger, qui zézaie et qui rit, mais la langue sonore qui embrassait le monde dans ses périodes ; s'il est beau de réunir au lever du soleil, la jeunesse dorée dans son palais pour lui expliquer Aristote, et de mériter sur sa tombe la noble épitaphede Bernardo Giustinian : Milas^ orato}\ procto'ato?', il est plus beau d'aimer uniquement son pays et mettre tout son zèle à le servir'. Les doges que Venise recouvre du manteau ne sont pas lettres; les papes que Venise envoie siéger à Rome ne sont pas lettrés; Pier-Loredano, que Venise appelle « un autre Metellus » n'avait, nous dit Flavio Biondo, « pas une lettre latine »; et ceux-là môme qui en sont pourvus gardent de leur origine certaines opinions fleurant l'hérésie, à l'exemple dé Bernardo Bembo, qui s'imagine que l'éloquence peut coexister avec la jurisprudence elles sciences exactes ou, à l'exemple d'Ermolao Barbaro qui, en 1455, dédie au pape Paul II un discours Contra poetas. Dans cet Etat, qui laisse dormir en paix les précieux manuscrits queBessarion lui a légués, où Lorenzo dei Monaci professe que le temps accordé au grec est du temps perdu et où Lauro Quirini qui enseigne Aristote sur la place publique, a peur que le Sénat lui ferme la bouche, parce qu'il distrait les jeunes gens du commerce-, la véritable république ne s'appelle pas la République des lettres, elle s'appelle la Sérénissime.
1. Benedetto Accolti dans son dialogue De prxslanlia virorum sui œvi dit des Vénitiens: « Rem suam piibiicam unice diligunt, proque illa augenda ingenti semper studio laboraverunt. »
2. « Tu ne pourrais, écrit Lauro Quirini à I<'rancesco Barbaro, t'empêcher de rire, si tu me voyais chaque jour philosoptier sur la place des Marchands, entouré et pressé de toutes parts par la foule des étudiants. J'ai pourtant peur que le Sénat ne m'impose silence, s'apercevant que je distrais la jeunesse du commerce pour la tourner à la philosophie. » (Barbaho, Epistolœ, App. 63.)
\Mà btJMAMSTËS. FLohENCi:, ilÈLAN ET VENlàE l^i
Cependant, même circonscrit de la sorte, l'humanisme vénitien joue un rôle. D'Albertino Mussato, qui rinaufïure, jusqu'à F*ietro Bembo qui l'accomplit, il constitue uu mouvement continu qui garde un caractère et qui laisse une trace.
Venise est le point de contact de l'Orient et de l'Occident, le port où l'érudition s'embarque et débarque de la Grèce. Venise est la cité opulente, somptueuse et dorée'; « la j)lus triomphante cité» que Gommines ait jamais connue; « la cité la plus riche, la plus peuplée et la plus libérale » que Filelfo ait rencontrée sous le soleil'; et les latinistes accourent à cette source d'or^. Et Venise a, pour les accueillir, les fêter et les comprendre, de grandes familles de patriciens où le talent s'hérite avec la bibliothèque, la dignité civique avec le nom, l'érudition avec le titre, et qui forment comme des dynasties de gloire et de science. Dans leurs palais paisibles et immenses, ces marins et ces marchands, entourés de livres et d'enfants, ont haute mine et, après tant d'années, ils nous frappent, comme Luigi Foscarini frappait jadis Isotta Xogarola : « Les livres, ces compagnons et conseillers lidcles, dont la maison se pare et resplendit, te stimulent. Le mobilier est splendide. La famille est joyeuse. Elle ne remue pas, ne crie pas... Quand on le lui ordonne, elle parle; quand on le lui ordonne, elle se tait>... »
Tel d'entre eux, Leonardo Giustinian, lui-même orateur de mérite, a deux fils, Lorenzo et Leonardo. Lorenzo est patriarche d'Aquilée, théologien que canonisera
1. Venise est tellement recouverte d'or que le Milanais Casola ne croit pas qu' « al tempo di Salomone clie fu re dcgli judei ne se fucesse tanta abundantia ». (P. Molmenti. Venezia. Florence, 18!)7, p. 87.)
2. « Una est urbs urbium omnium quo; sub sole sunt populissima, opulentissima, liboralissima. »
3. Kn 1 i07. (l.'isparino da Barzizza ; en 14i4, Guarino : en 1427, Francesco Filelfo; en 14»il, Gianrnario Filelfo; en 14(>o, Giorgio Merula ; en 1484, Marcantonio Sabellico; en li94, Aide Manuce.
4. « Te hortantur fedeles illi comités tui ac consiliarii libri quibus domus tua ornatur ac splcndot. Pra-clara sana supellex, jucunda familia. quii', ut aiunt non obstrepit. non clamât... jussi loquuntur, et jussi item silunt. »
TEglisc, et Leonardo est sénateur, ambassadeur, avogadore de la Sérénissime, j)rociiratenr de Sainl-Marc, orateur et traducteur de Plularque. Et il a un jx'tit-lils, Bernardo Giustinian (1408-1489), envoyé comme ambassadeur au pape, au roi de Naples, au roi de France, membre du conseil des Dix, capitaine de Padoue, avogadore de la Sérénissime, procurateur de Saint-Marc, qui laisse, avec des lettres et des discours, une Histoire de Venise en quinze livres.
Francesco Barbaro compose, à dix-sept ans, un traité sur le mariage où il dispute si doctement De coitus ratinni' que Poggio le compare \\ Cicéron raisonnant des devoirs; il voudrait aller chercher des livres en Palestine et, pour des livres, donnerait sa fortune; il prononce d'amples et augustes oraisons; il est en relations avec l'élite de la société cultivée contemporaine, en môme temps qu'à vingt et un ans il entre au Sénat et qu'il s'acquitte à journées faites de ses innombrables fonctions de capitaine de Vicence, de capitaine de Trévise, de capitaine de Padoue, d'ambassadeur et de procureur de Saint-Marc. Le frère de Francesco Barbaro, Zaccaria Barbaro, collectionne les manuscrits. Le fils de Zaccaria Barbaro, Ermolao Barbaro, traduit, à douze ans, les fables d'Esope en latin. Le petit-lils de Francesco Barbaro, Ermolao Barbaro(1454-1498)estcouronné poète à quatorze ans, traduit Thémiste à dix-neuf, prend son grade de docteur à vingt-trois, correspond avec les Merula, les Politien, les Pic de la Mirandole et accumule ime œuvre latine dont l'étendue émerveille son époque. C'est lui qui lit Aristote à la jeunesse dorée, réunie dans son palais ; et il compulse Dioscoride; et il corrige les textes du vieux Pline en ses Cas/Agationes pUnianae prinue et en s(^s Castigationes plinianac seciiml.v, ce qui ne l'empêche point d'être en première ligne, à l'exemple de son aïeul et de son père, ambassadeur accrédité en Allemagne, à Bome et à Milan. « Et quelle autre famille est-il en Italie, demande-t-il
LES IIITMAMSTES. FLOKEXGE, MILAN ET VENISE 173
à Meriila, et quollo autre maison dont trois membres en série ininterrompue, l'aïeul, le père et le fils, aient été envoyées par le même Sénat, vers les mêmes princes, au môme titre^? »
Giacomo Zeno écrit la vie du vieil amiral son oncle qui, à quatre-vingts ans, se mit à étudier le grec. Andréa Giuiiano abandonne le commerce pour les lettres lalines et prononce, à Constance, l'oraison funèbre du grec Chrysoloras. Gregorio Correr, qui ne saurait passer une journée sans Virgile, compose, à dix-huit ans, une tragédie latine, Procné. Leonardo Giustinian et Francesco Barbaro saluent en grec l'empereur Paléologue qui, l'an 1425, débarque pour la première fois à Venise. Lodovico Foscarini dispute du péché originel avec Isotta Xogarola, à Vérone. Marco Lippomano, Daniel Renier, Sebastiano Priuli cultivent l'hébreu. Bernardo Beinbo (11.33-1519) et Girolamo Donato (1457-1511) tous deux ambassadeurs et dignitaires, partagent avec Ermolao Barbaro l'honneur d'être à la tête de Tltalie lettrée, à la fin du Qiiallrocento. Et c'est au milieu d'eux que le Romain Aide Manuce établit son imprimerie.
Au demeurant, qu'est-il resté de ce mécénat magnifique et de ce dilettantisme de gramls seigneurs? Quelques discours, la plupart inédits; quelques lettres; quelques biographies; quelques belles éditions, et des fragments de cette histoire latine de Venise qu'on rêvait aulique et majestueuse comme la République, que le Sénat commanda à tous, à Porcellio Pandone, à Damiano del Borgo, à.Iacopo Ragazzoni, à Flavio Biondo, à Marcantonio Sabellico, à Bernardo Giustinian, dont Sabellico dépêcha trentre-quatre décades en quinze mois, que Giustinian conduisit des origines à l'élection du premier doge et qu'il appartenait au siècle suivant
1. « Et quid alla gens, alia doniiis est in Italia pra-ter nostram ex qua très continua série, avus, pater, (ilius, abeodeni senatu, ad cosdem principes, hoc noinini profecti fuerunt? » (A. Zeno, Disserlazioni vos- «iane. Venise, ni>'2, 2 vol.)
et à Pielro Bembo d'accomplir. Témoignages honorables sans doute, mais offrant plus la marque d'un intérêt cultivé que le fruit d'une passion exclusive. Et à Venise, qui ne donna, au latin du Quattrocento, aucun de ses titres de gloire, ni les Elcgantiœ de Valla, ni les Misccllanea de Politien, ni les Bucolica de Pontano et dont le monument écrit du siècle reste ses admirables relations italiennes d'ambassadeurs, l'humanisme ne serait que l'histoire d'une curiosité intelligente, s'il ne s'était distingué par ailleurs.
Dans les rangs du patriciat vénitien se cachait, en ell'et, une jeunesse nombreuse, élégante et riche, qu'il s'agissait d'élever jusqu'à sa destinée. Faire de ces enfants des hommes; transformer ces gracieux adolescents en être harmonieux, complets, développés dans tous les sens, dignes de représenter en tout et partout la grandeur de Venise; armer ces futurs citoyens pour la lutte; rompre leur esprit comme on rompait leur corps; parer leur àme de beauté comme on parait leurs habits de bijoux; les douer de justesse, de finesse et de clarté, cette tâche s'impose, et h; latin y va servir. Avec son sens pratique, (|ue le contact permanent de la vie maintenait en haleine, Venise attribua d'emblée aux lettres latines leur place véritable; elle fit d'elles un ornement de l'esprit, et elle vit en elles le moyen d'éducation le plus parfait. Car ces patriciens érudits, qui endoctrinent la jeunesse dans leurs palais, professent à Padoue entre deux ambassades et témoignent d'un tel zèle d'enseignement que la République doit leur interdire, par un décret, de donner des leçons, tant gratuites que payées, sont des éducateurs dans l'àme. Ils ont la vocation dans le sang, à partir de Francesco Barbaro et de son De re iixoria^ et de Gregorio Correr et de son Quomodo piteri educari debcant. Et c'est à Venise, qui, au surplus, n'a pas donné de grands poètes ou de grands grammairiens, ou autour de Venise, que se sont formés et qu'ont agi les grands pédagogues de l'époque. Pier^
Paolo Vergerio le vieux est de Gapo d'Istria. Guarino Guarini est de Vérone. Vittorino Rambaldoni est de Feltre. Et si Gasparino Barzizza est de Bergame, c'est à Padoue, où il tient école publique et privée, entre 1407 et 1422, qu'il se développe, se saisit et déploie le meilleur de son activité.
Docteur en droit civil, eu droit canon et en médecine ; à Florence, élève de Chrysoloras et maître luimême d'éloquence; chancelier des Carrara ; secrétaire d'Innocent VII; délégué de Ravenne à Constance; homme lige du cardinal Zabarella ; accrédité à la cour de l'empereur Sigismond, Pier-Paolo Vergerio le vieux, né à Capo d'Istria et mort à Budapesth, a mené, à la fin du xiv' et au commencement du xv' siècle, une vie vagabonde et misérable, et laissé une œuvre incohérente comme sa vie, faite de discours, de lettres, d'une Histoire de Venise, d'une Histoire des princes de Carrara, d'une Vie de Pétrarque, pèle-mèle où se distingue un petit traité qu'il eut l'idée d'écrire en 1404, qui est dédié au prince Lbertino Novello et qui s'appelle l)e inginuis nioriôtfs. C'est dans le De ingenuis moribiis que l'on peut lire cette phrase :« Il y avait quatre disciplines où les Grecs avaient coutume d'éduquer leurs enfants : les lettres, la lutte, la musique et le dessin* » phrase qui marque une date, puisqu'elle signale l'entrée de l'antiquité dans le domaine de l'éducation. Et c'est en etl'et, comme éducateur, que Pier-Paolo Vergerio, qui a écrit aussi une comédie : Pauliis ad jitvenum mores corrige/tdos, a survécu à peu près.
II en va de même de Guarino. Guarino, comme Vergerio, a beaucoup écrit, des vers, des lettres, des traductions du grec en latin, des commentaires des vieux auteurs, des grammaires, des harangues, une quantité de harangues à propos de noces, d'enterrements, de cérémonies académiques ou municipales ; c'est cepen-
\. « Erant enim qii.iUiior qiui' pueros suos Gm'ci docere consiievê- ^unt: litteras, luctativaiu, musicain et désignai! vam. »
(lant un pédagogue dont le nom reste attaché à une école.
Guarino Guarini, né à Vérone en 1374, mais que Leonardo Giustinian dit de Venise, « pour avoir jeté à Venise les premiers fondements de la vie, de l'éducation et de l'instruction 1, » est un nom glorieux du premier humanisme, qui revendique sa place à côté de celui de Poggio à Florence et de celui de Filelfo à Milan. Pour lui, d'extraction très humble et fils d'un simple forgeron, les lettres n'auraient su être une distraction élégante; elles devaient être le pain. De Vérone, oîj il eut pour premier maître le vieux grammairien Marzagaia ; puis de Padoue, où il suivit peutêtre les leçons de Giovanni Conversino de Ravenne, à côté des Pier-Paolo Vergerio, des Ognibene da Scola et des Secco Polentone, il partit, en 1403, pour Constantinople où il resta cinq ans; il y apprit le grec, qu'il revint enseigner à Florence (1410-1414), à Venise (1414-1419), à Vérone (1419-1429). C'est à Vérone que vint le chercher Niccolô III, marquis d'Esté, pour le charger de l'éducation de son fils Lyonel, à Ferrare. Et de Ferrare, Guarino ne bougea plus; il avait trouvé son siège, et ce siège était une chaire.
Marié et père de nombreux fils, dont l'un lui donna ce chagrin, de mettre à mal sa servante, mais dont un autre, Battista Guarino, lui donna cette joie de continuer son esprit et d'être son portrait; au milieu de sa maison, de son école et de son Université ; appelant les adolescents qui l'entourent « sa famille », Guarino apparaît comme un brave homme, sans jalousie et sans fiel, sans grande physionomie non plus, humaniste jusqu'aux moelles, et doucement pieux. Jadis, à Vérone, il possédait une petite villa appelée le Paradisetto où, comme Poggio à Terranuova, il s'adonnait à la chose rustique et pre-
1. Remigio Sabbadini, Guarino Veronese e il suoepislolario, Salerne, 1885, p. 55.
LES HUMANISTES. FLORENCE, MlLAX ET VENISE 17*
nait les oiseaux aux filets; aujourd'hui les oiseaux quil poursuit sont ses élèves qui, volètent autour de lui « à la guise des étourneaux' ». Il est en relations de lettres et d'amitié avec les hommes les plus considérables de son temps ; il a produit, dans les rangs de la noblesse vénitienne, une génération d'esprits ornés qui le cultivent; il est l'âme littéraire de Forrare. Quoi de plus? Lorsqu'il mourut en 1460, chargés d'ans et de gloire, sa perte fut un deuil public. « C'était, dit .^neas-Sylvius, un vieillard vénérable, le maître de quasiment tous ceux qui, à noire époque, se distinguèrent dans les études des humanités*. »
Viltorino de Feltre, qui fut son élève, est pareillement un éducateur. Mais lui ne fut qu'éducateur. Il n'a rien écrit, rien chanté, point discouru ; il n'a été, il n'a voulu être que maître d'école. Né à Feltre, en 1376, d'un pauvre écrivain public; ayant constamment donné des leçons pour en recevoir; ayant été jusqu'à laver les écuelles du mathématicien Pelacani afin d'en recueillir l'enseignement, on le trouve tour à tour à Padoue, où il étudie l'éthique, la rhétorique, la physique ; à Venise où il fréquente Guarino, qui lui révèle le grec et lui donne l'exemple; à Padoue de nouveau, où il enseigne l'éloquence, jusqu'à ce qu'il s'en aille, en 1425, à Mantoue, fonder la célèbre école de La Gioiosa, où nous le retrouverons dans sa modestie et son activité joyeuse.
Ces trois hommes assurent à Venise une physionomie dans l'histoire de l'humanisme. Ils ne sont point des amateurs qui laissent une œuvre d'amateurs : ils sont des professionnels qui donnent une direction spéciale au mouvement érudit du xv" siècle. Sans eux, Venise serait restée à l'arrière-plan ; grâce à eux, elle contribue aiitant (ju'une autre au développement nou-
1. « Sturnos aut lociislas grepatiui evolare dicas. ■» Hetnigio Sabbadini. L(i scuoLi e gli sludi di Guarino Gi/a/'ini, Calane, 18%, p. 27.
2. « (iuarinus veronensis granda-vus et venerabilis senex, iiiagister fere oniniuin. qui nostra setate iii humanilatis studio floruerunt. » (^skas-Sylvius, Comm., p. 103.;
veau. Si elle no saurait se mesurer avec Florence qui lui a donné l'impulsion et avec qui elle maintient le contact, elle constitue un centre de culture aussi bien que Milan.
Padoue, qui est son Université, relève son enseignement juridique, scientifique et médical de chaires d'éloquence, où tour à tour professent Vergerio, Barzizz.a, Vittorino, Ermolao Barbaro, Lauro Quirini et, où à côté d'eux, Ognibene da Scola, Pallas Strozzi, Secco Polentone se distinguent. Vérone^, qui garde dix ans son concitoyen Guarino, possède des hommes tels que Damiano del Borgo, Aleardo Pindemonte, Giorgio de Lasise, et des femmes telles que les deux Nogarola, dont Tune, Angiola, est un poète, dont l'autre, Isotta, est une célébrité. Guarino va porter la nouvelle culture à Ferrare, où, à côté de l'Aurispa, de Basinio Basini, de Théodore Gaza, il travaille à créer l'atmosphère intellectuelle de cette cour de soldats. Vittorino va porter la nouvelle culture à Mantouo et préparer le terrain a la bonne Isabelle. Le long de l'Adriatique, à Mirandole, à Carpi, àCesena, à Pesaro, à Urbin, a Bimini, s'échelonnent autant de petites cours lettrées. A Bimini, Sigismondo Malatesta entretient des humanistes, des poètes, des peintres, des architectes, qui travaillent tous pour sa gloire et pour la gloire de sa maîtresse Isotta. Et à Urbin, Federigo Montefeltro, élève de Vittorino, est le véritable prince nouveau, latiniste, bibliomane, mécène, qui transforme son palais en paradis des lettres et en séjour des muses.
1. G. Giuliari, Délia Letteratura veronese al cadere del secolo XV.
(Bologne, 1876.)