Alta qiiid ad cœlum. Tite. surrigis ampliithealra
Ista uliin in calceiii inariuura pulcra ruent. »
(Uandini, Spécimen, I, p. 125.)
3. « .Multis eniin in locis vineas videnuis, ubi superbissinia vidiimis œdifîcia ijunruin (|uadrnli lapides Tibiirtini in calcem sunt concucli. » [Opéra, p. 262.;
4. « Sed certe Popuius ille roiiianub. de quo ipso loquor. janipridem murluiis et sepultus est : hu>c auteni qiui> nnnc HoniiH habitat, collectitia turba, non doiiiinatur, sed servit. » [Epist., VI 11, 4.)
5. « Gens ipsa Barbaris multo quam Romanis siniilior ; aspeclu
leurs forteresses et leur ignorance, sont mi-bouviers, mi-bandits: nous avons vu le seigneur d'Auguillara; les Orsini, les Colonna, les Prefetti di Vico n'ont que de plus vastes ambitions ; en querelle constante les uns avec les autres, ils ajoutent à l'borreur de ce désert l'horreur de la révolution et de la guerre. A Florence, sur le Ponte-Vecchio, on vendait des bijoux; à Venise, sur le pont du Rialto, on vendait des étotï'es ; à Rome, sur le pont Saint-Ange, on vend des armes.
Une telle désolation laite de tous les vices, de toutes les ambitions et de toutes les incuries, dure jusqu'à la fin du siècle. L'apparence se lustre ; le fonds demeure le même, si semblable que lorsque Suppazio, ce personnage de Ponlano, qui cherche un homme, se rend à la Ville éternelle, il ne trouve au Canipo dei fiori que goulus, ruflians et souteneurs ; au pont Saint-Ange, qu'usuriers; à Saint-Jean de Latran, que cuisiniers et hôtelleries ; partout, dans les rues, dans les caves, sous les portes, contre les murs, que crapule. Deux périls le menacent : celui des courtisanes auxquelles il manque laisser son manteau, et celui des mules des prêtres, qui le veulent écraser sous leurs fers. Parmi ces prêtres, d'aucuns sont bons; d'autres paillards et cupides, et pour sa disgrâce, Suppazio en rencontre un lettré'. « Voilà les gens, dit (^ampano, qui habitent les demeures des Gatulles, des Scipions, des Césars^. » Comment rhumanisme aurait-il pu naître en un pareil milieu?
Et pourtant dans cette solitude, attristée par la captivité de Babylone et le schisme, l'Eglise est revenue : l'Eglise aux belles pompes, aux façons nobles, aux
fœda. sermone varia, disciplinis iniperita, cullu agrestis, rusticaqiie videtur. » (Campano, EpIsL. I.)
1. « Venio ad Florain. pra-ter popinones, lenones, ganeones, vix illic video alios. Venio ad Pouteni, orania iuvenio plena foeneratorum. En Lateranum, soli ibi coqui, sola^ taberna^ iiieritoria'. Perrecto diversa urbis loca, regiones. angiporlus, compila, grèges cujusque modi generis hoininum incompositi ]mssim obviani fiunt, onines ut mihi videbantur ventri dediti. » (Pontano, Opéra, 1250.)
2. « Hi Catullorum, Scipionum, Caesarurn domos habitantes. » (Cam- PANO, EpisL, I.)
rites savants ; l'Eglise qui parle latin, qui est restée fidèle dans son organisme au monde antique, qui se montre curieuse derintelligence et du savoir ; ot l'Eglise opulente, riche de charges, de sinécures, de prébendes. On se précipite h la curée. En 1403 arrive Poggio ; . en 1405, Bruni; en 1407, Loschi ; on 1410, Scarparia ; en 1417, Genci ; puis successivement Bartolommeo da Montepuiciano, Gregorio Gorrer, Bartolommeo Fazio, Lapo da Gastiglionchio, Andréa Fiocchi, MafTeo Vegio, Giovanni Aurispa,ErmolaoBarbaro. Tous sont étrangers: Bruni, Poggio, Fiocchi, Bartolommeo da Montepuiciano, Lapo da Gastiglionchio, sont de Toscane ; Loschi et Vegio sont de Milan ; Gorrer et Barbaro sont de Venise ; Fazio est de Forli ; Aurispa de Sicile; seul Agapito Genci est de Rome. La mission qui leur incombe est semblable : elle est, sur l'exeïnple de Loschi, d'introduire le beau latin dans la sécheresse des encycliques ; de défendre, comme Poggio, l'Eglise contre les conciles et ce « monstre » de Félix V ; d'orner et d'armer la Gurie d'une présence auguste et formidable. Peut-être qu'ils deviendront évoques et cardinaux. En attendant, ils sont scribes, abbréviateurs, dataires, notaires, protonotaires. Ils sont surtout secrétaires apostoliques. « Gelui-là,dit .'Eneas-Sylvius, est, d'après mon opinion, véritablement secrétaire apostolique et digne de ce nom important, qui sait choisir les mots et les lier habilement, qui connaît l'art de provoquer les passions et de les adoucir, qui fait vibrer dans ses écrits de la finesse, (lu trait et une culture digne d'un homme libre, qui connaît intimement ranti(|uité et la foule des exemples historiques, à qui ne sont point étrangers les contours du droit civil et du droit canon, enfin qui est capable d'écrire d'une manière habile et ornée tout ce qui concerne l'expédition des lettres'. »
1. « Usque mea senlcntia vere Secrelnrius est. et hoc tani «rravi nomine «li^'ntis, qui verba eligere el apte construore sciai; qui et sedandariiiii nassionum el cxcilandaruin arleni tallcal; in ciijus scriptis lepus laceliu; et eruditio, libero (ligna liominc, perluceant ; qui
Cet office, qui ressemble à une qualité, ne les embarrasse guère, et la Curie reste pour eux àl'arrière-plan ; elle ne leur prend ni tout leur temps, ni tout leur cœur. Le pape ne leur apparaît point un dieu ; il ne leur apparaît point non plus un diable ; il est celui qui paie, le patron, dont on ose sourire et môme rire. Lorsqu'ils portent la tonsure, cette tonsure ne les contraint point à une humeur désobligeante, ni ne les empoche d'avoir des aventures et des enfants i. Et sauf Mafîeo Vegio, qui pleure ses erreurs passées, et sauf Gregorio Correr, qui se tourne exclusivement à Dieu, ils mènent une vie joviale et humaine. Ils forment, dans ce silence des choses, un petit groupe loquace, et dans cette barbarie de la plèbe, un petit cénacle érudit. Us absorbent la vie de la pensée, s'improvisent les custodes de l'antiquité sacrée, et, lorsque quelque hôte illustre est do passage, s'emploient à lui servir de ciceroni. Entre eux ils discutent de la langue que pouvait parler le peuple de Rome, et, tandis que Leonardo Bruni affirme que jamais celui-ci n'aurait su décliner siipellex^ Flavio Biondo lui répond que l'idiome populaire a aussi sa grammaire; ils s'en vont raisonner de l'avarice chez Bartolommeo da Montepulciano, qui possède une vigne à Saint-Jean-de-Latran ; ils s'en vont lire un dialogue de Platon chez l'helléniste florentin Rinuccini, qui demeure dans le quartier de Saint-Pierre ; Antonio Loschi a un beau jardin réjoui d'une fontaine. Et que si les livres, le papier, le public manquent, et que seul l'écho des grandes voûtes réponde aux disputes savantes et aux saintes indignations, à tout prendre, il y a les pierres, et ces pierres pour eux savent parler. Niillum sine nominc saxum, dira Pomponio Leto. Devant les
omnem antiquitatem, exemplorumque viin teneat ; qui leguin et juris civilis tenninos non ignorel;qui denique omnia, qujecumque inciderint qua; sint explicanda, composite, ornate, memoriter et prudenter scit scribere. » (Kollarii. Dialoyi. Jl, 754.)
1. « IJiiu' l'ouianu' nuilieres quas novi, divcrsa œtate forma, iverunt domum curialis cujusdam e nostris, voluptatis ac pramiii causa. Is cum pulcliriorem bis cognovisset, alteramsemel attigit ..» (Poggio, Facetise,)
aqueducs, les amphithéâtres, les arcs de triomphe, au lieu d'un sentiment de frayeur o^rossière, ils éprouvent une véritable vénération'. Ce n'est pas à eux qu'il faudrait assurer que de pareils monuments sont l'œuvre des diables. Ils les adorent, en chassent les parasites et les ronces, en recueillent pieusement les inscriptions. Un jour que Poggio est occupé à cette besogne, il avise deux filles qui le regardent et sur lesquelles il repose ses yeux fatigués, et comme Niccolo Niccoli lui reproche un tel divertissement et le plaisir qu'il a pris avec ces deux personnes : « j'aime mieux, lui répond Poggio, dans quelque lieu que ce soit oij je transcris des épigrammes, avoir à mon côté deux filles de forme libérale qu'un buftle aux grandes cornes ou qu'un taureau sauvage-.)) D'une œuvre aussi efficace, naissent des livres pleins d'éloquence ou de savoir, où les sciences de l'épigraphie, de l'archéologie, des antiquités trouvent leurs premiers fondements : ie De Varietate fortimœ de Poggio, le recueil d'inscriptions de Cyriaque d'Ancone, la Descriptio iirhis Rofna? de Leone- Battista Alberti, le De Romanis Magistratibiis d'Andréa Fiocchi, la Rotna instaurata de Flavio Biondo, la Roma triiunphans de Flavio Biondo, le De Rehus memoralibits Rasilicœ S. Pétri de Malleo Vegio, le De Anliquitatiùiis RonuB de Pomponio Leto, le De Urhe romana de Bernardo Bucellai.
Non qu'une tâche aussi ardue remplisse tous leurs loisirs. Ils savent faire la part des grâces et des ris, assister à une chasse au renard, se réunir chez Antonio Loschi, en une agape fraternelle où, le vin aidant, la sapience ne tarde pas à se convertir en facéties et les facéties en cris. Ils aiment la bonne chère, les vins généreux, les propos salés et poivrés. Durant l'ennui
1. « Recreo persa-pe animuin, dit Poggio, visu eoruiu u'dificiorum qiin; stiiiti propter ingenii imbecillitatem a dœinonibus facta dicunt. » [Episl. IX. 8.)
2. « Mallem. quocnmqiie in loco hrocepif^rainmata transcribo.adstare milii adolos<'entiilas foraiH liberali. (|uain biibaiiim amplis cornibus, aut silvestreru tauruiii. » (Pooiiio, Epiai., 111, 21.)
(les longues antichambres et pour vaincre la torpeur des interminables stations, ils se racontent de grasses histoires où Poggio trouvera la matière de ses Facéties. Les rires montent, les questions pleuvent, les réponses se croisent. Et c'est dans un pareil milieu et sous une telle inlluence que grandit un gamin alerte et éveillé, destiné à devenir un homme de génie, Lorenzo Valla.
Valla naquit à Rome, mourut à Rome et passa à Rome la plus grande partie de son existence. Romain par la naissance : (( Je suis né et j'ai grandi à Rome dans la curie romaine ^ », il voulait être encore Romain par sa carrière et sa gloire : « Je suis Romain plus qu'aucun autre, puisqu'il notre époque j'ai rendu Rome plus Romaine, c'est-à-dire plus latine- .»
C'est donc à Rome qu'il faut placer la ligure de celui qui disait qu'une courtisane est plus utile à la société qu'une religieuse, qui prétendait n'avoir jamais connu un pape honnête homme, et qui signalait l'histoire de la Donation de Constantin comme la plus insigne des tricheries. Pour ce lils de l'antiquité, Rome n'est pas la ville des pontifes et n'est pas même l'ancien siège de l'Empire : elle est la mère des lettres^.
A vrai dire, Valla n'était qu'à moitié Romain. UUrbs stérile n'aurait su produire un esprit de cet envergure. Sesparenisétaientde Plaisance, mais son père, LucaValla, docteur en droit civil et canon, étant venu chercher fortune à la Curie, qui le nomma avocat consistorial, c'est grâce à ce déplacement que l'enfant vit le jour à Rome, en l'année 1405.
Nous savons peu de chose de ses premières années et de ses premières études. Ayant perdu son père
\. « Ego certe et natus et alilus Honui* atque in romana, ut aiunt, curia. » (Valla. Opéra, p. 38G.)
2. « Sono roniano io a preferenza d'ognuno, giacchè ai nostri tempi resi Horna più romana cioù più latina. » (G. Mancini, Vila di Lorenzo Valla, p. 248.)
3. « Non dico domicilium imperii, sed parcnteni lilterarum. » (Valla, Opéra, p. 3.)
ilo honm^ heure, il fut élevé en grande partie par son oncle maternel, Scribani, secrétaire apostolique. Batailleur jusqu'à prendre au collet le gros latiniste GianantonioPorcellio, qui avait attaqué son frère dans la rue; curieux; jusqu'à s'informer de l'auteur du livre de Job, qui ne peut être Job lui-m»ime, puisque sa mort y est contée, il semble avoir reçu l'impulsion et l'éducation du cercle érudit de la Curie, avec lequel les professions de son père et de son oncle le mettaient en rapport. « Tu m'as connu adolescent, écrit-il à Poggio, et, avant de me rendre à Pavie, j'ai causé et môme disputé d'éloquence avec toi et avec tous les secrétaires '. » Il écoutait, lisait, apprenait par cœur les textes antiques, questionnait, disputait et raisonnait beaucoup, car les opinions courantes ne lui inspiraient aucune considération superflue. C'est ainsi qu'à peine sorti de l'adolescence il osait opposer contre l'évidence môme, au génie deCicéron, les Institutions oratoires de Quintilien, et que, pour clore la bouche à certains mal intentionnés qui l'accusaient d'impuissance physique, il mettait à mal la servante de sa sœur-. 11 avait vingtquatre ans lorsque le secrétaire apostolique son oncle défunta ; il demanda sa succession au pape Martin V; mais, outre qu'il était jeune, les humanistes curiaux, à qui il donnait trop vivement la réplique, ne l'aimaient guère. I^a place lui fut refusée, et Valla, froissé, partit en lt30 de sa ville natale, qu'il n'aurait jamais voulu abandonner.
1. < At ego priusqu.im adii unqiiain Papiain, teciim mil lies locutus fuerain. tecuin etiain nitercatus, tecuin et cuiii uninibus secretariis de facundia rertabani. » {Upera, p. 3n2.)
2. « r.iim nannulli ine«»rum prupinquoruiu me virginem sive frigidioris natur;»'. et ob id non idonenni conjngio arbitrarentiir. quorum unus erat vir sororis. quodammodu experiri cupiebant. Volui itaque cis osteiulere id quod facereni. non vititnn esse corporis, sed aniini virtiilem, et sinml. ut susrepla aiiqua proie non csset niihi soror molesta, quic orba liberis est. ad familiam nostram. qua* jam evtinrta est. exritandam descendi ad veneretu, nec ut tu. ad alienam uxorem, ant ad pra'custodilam, sed ad eam qua* sui juris esset, eamdem virginem quani cum ex ea intra duos annos suscepisseuï très liberos) inhumanissimuni est visum taui ipsius, quam iiberorum causa, abjicere. » {Opéra, p. 302.)
Lorsqu'au bout de dix-huit ans il y revint en 1448, appelé cotte fois par le pape Nicolas V, il était célèbre. Il avait enseigné à l'Université de Pavie ; il avait brillé à la cour napolitaine d'Alphonse le Magnanime ; et il avait composé le plus clair de son œuvre de combat, ses dialogues sur la Volupté, le Libre arbitre, la Profession des religieux, ses Disputations dialectiques, et, avec sa Donation de Constantin, son Histoire du règne de Ferdinand d'Aragon'. Rome s'aperçut aussitôt de l'entrée sur sa scène de cette verve fougueuse, de cette parole de flamme et de cette personnalité de premier ordre.
Rente, prébende, consacré par la gloire, le nouveau secrétaire apostolique y dépense une activité frémissante ; il entre en guerre ouverte avec le vieux Poggio qui, ayant cru reconnaître sa marque à certaines notes critiques ajiposéosà ses Lettres, lui décoche une Invective et en reçoit un Antidote^- \ il traduit pour le saint- Père des textes grecs en latin; il compulse et publie ses Elégances grammaticales ; et il professe à la Sapienzia, l'Université romaine, qui, en dépit de l'essai de réorganisation tenté par Eugène IV, n'a fait que végéter et croupir-'. Installé à demeure dans la maison môme où il occupe trois chambres, il la rajeunit, la ranime, en chasse les vendeurs ou les parasites, et la transforme en ce qu'un contemporain appelle « la palestre des citoyens de Rome ». Virgib;, Quintilien et Cicéron à la main, il stimule toute une jeunesse qui accourt de loin pour l'entendre. Il ne st^ lasse de semer
1. Le De Vuluplale paraît en 1431. Son De Lihero Arbitrio, en 1439 Ses Dispuliones dialecticse en 1439. Son De Douai ione Couslanlini, en 1440. Son De Professione religiosorum, en 1442. Ses Historiarum Ferdinandi en 1145.
2. D'où l'orijïine de cette trop fameuse dispute, qui dura des années, partagea Térudition italienne en deux cautps, et fut continuée par les élèves des deux champions. Nous aurons l'occnsion d'y revenir.
3. Sur l'Université romaine, v. Garatï'a, De Gipynwsio romano el de eju-s professofi/jus. Rome, liai. — Uenazzi, Sloria délia Università mmana. Home, 1803. — Novati, Gli sludenti romaîii dei secoli XIV e AT, Giorn, stor. délia lett it. II, 129.
le bon grain et de répandre la bonne nouvelle. Il jouit, « auprès de tous, dime autorité extrême » ; il est le seul « à rivaliser pour le zèle et lexcellence avec l'antiquité ». Et, lorsqu'on 1457, il succombe, en pleine maturité et en pleine vie, grâce à son exemple et grâce à son Mécène Nicolas V qui, comme nous lavons vu, répand autour de lui une lièvre d'érudition, les conditions de la Ville éternelle sont changées.
Regardons celte ville dont un pape latiniste dirige désormais les destinées et auquel un autre pape latiniste. Pie II, succède en 1458, qui possède une bibliothèque de manuscrits, la plus riche du monde, qui, de toutes les cités d'Italie, est la première à accueillir l'imprimerie et qui, avec les Orsini, les Albergati, les Capranica, les Cesarini, les Landriani et les Bessarion, réunit toute une cour de cardinaux lettrés et poètes, finement gourmands de belles-lettres latines ; elle n'est plus « la terre de vachers » dont se plaignait le libraire Vespasiano, elle est une des citadelles de l'esprit.
A coté de lUniversilé romaine de la Sa|)ienzia, les deux Universités de Pérouse et de Bologne, également placées sous la juridiction ponlilicale, accordent une place toujours plus grande aux études nouvelles ; à Pérouse, nous trouvons Gampaiio et Antiquario; à Bologne, après Aurispa, Guarino et Filelfo, les Battisla Guarino, les Filippo Beroaldo, les Niccolô Perotti, les Antonio Urceo et le cardinal Bessarion, qui tient une Académie dans son j)alais. Le préfet de la bibliothèque Vaticane est Bartolommeo Platina il 121-1481), ancien soldat, ancien précepteur des Gonzague de Mantoue et un des esprits les plus riches et les plus l'écouds du Ouattrocento. L'évèque d'Aleria, Gianandrea Bussi de Vigevano (1417-1475) émende des textes pour l'impression. Aide Manure de Bassiano fait à Rome ses débuts d'imprimeur. Marcantonio Sabellico (14)il-l50t)i arrive à Rome de Vicovaro; Gallimaco Esperiente (1437-149(5)
190 LE QUATTROCliNTO
de San-Gemignano en Toscane ; Domizio Galderini (1448-1478) de Torri dans le Véronais. Et dans cette génération nouvelle, ce sont les anciens élèves de Valla qui tiennent la tète, à leur tour devenus des maîtres, prélats, dignitaires de TEglise et dignitaires de l'érudition. C'est l'évoque de Siponte, Niccolô Perotti (1420-1480), qui, dans saMétriqiie latine, dédiée au pape Nicolas V, dans sa Grammaire latine écrite pour son neveu Pirro, et dans ses excellents Commentaires au texte de Martial, parus après sa mort sous le titre de Coiiiucopiœ, se montre le digne émule de l'auteur des Elégances. C'est l'évêque de Crotone, Giovan- Antonio Campano (1429-1477), poète, historien, professeur d'humanités, qui, « des huissons et ronces » de Campanie, où il gardait les brehis, a passé à Naples et à Pérouse, et qui, par la bonne humeur de ses saillies, la drôlerie de son corps, l'abandon de ses lettres et la grâce de ses épigrammes, sait plaire au pape Pie II dont il devient le familier et qui l'envoie prêcher la guerre au Turc on Allemagne. Et c'est surtout le grand Pomponio Leto qui est la gloire de cette seconde époque et le successeur de Valla à la Sapienzia.
Né dans les Calabres, enfant naturel peut-être de l'illustre famille princière des Sanseverino, qui ne le reconnurent point à sa naissance et qu'à son tour il ne voulut point reconnaître dans la célébrité, il s'est appelé L.ï'^^/.s, l'homme joyeux, encore que, dans beaucoup de cas, il pense que c'est Infortunahis^ l'homme infortuné, qu'il faudrait dire, lirave homme, tout petit, un peu bègue et les yeux vifs, il professe pendant vingthuit années, formant une brillante escouade d'élèves où se rencontrent les Sabellico, les Volsco, les Inghirami, les Pontano, les Sannazaro et Alessandro Farnese, qui sera pape sous le nom de Paul III. Il possède un jardin au mont Esquilin et une vigne au mont Quirinal, où il élève des canards et où il s'adonne à la chose rustique, selon les préceptes de Varron et de Columelle.
Les jours de fête, il se récrée sur les bords du Tibre, à l'ombre rafraîchissante d'un arbre. Les jours de travail, il descend de bonne heure de sa maison dans la nie et, une lanterne à la main, il s'achemine vers son école, qu'il trouve déjà remplie, car l'aftluence des auditeurs y est si considérable qu'on y retient sa place dès le milieu de la nuit. Il parlait d'une voix solennelle et lente. Il exhortait avec passion la jeunesse à la vertu, semblait ravi d'extase devant la majesté des ruines. « Et il n'y avait rien, put-on écrire, de si abstrus dans rUrbs, ni de si caché, qu'il ne le pénétrât ^ »
Tout ce monde est au travail. Campano écrit la Vie de son protecteur Pie II, la Vie du condottiere Braccio da Montone, des traités de morale, des lettres, des discours, des épigrammes, des élégies. Platina écrit une Vie de Pie 11, un livre sur le Prince, une Histoire de Mantoue, des traités de morale, ses fameuses Biographies des pontifes. Domizio Galderini, qui professe brillamment à l'Université, commente iMartial, Juvénal, Virgile, Properce, Stace, traduit Pausanias, corrige Ptolémée, compose des vers latins. Filetico enseigne l'éloquence à la Sapienzia en 1473, Fileifo en 1474, Volsco en 1482. Pomponio Leto compulse son œuvre diligente sur les antiquités delà Ville éternelle, sur ses magistratures politiques et religieuses, sur son histoire, sur ses lois. Et si toute cette activité est un peu désordonnée, obéissant au caprice ou aux dispositions d'un chacan, sur eux fervents et recueillis, Rome exerce pareillement le prestige de sa fascination merveilleuse.
Ces hommes sont sur les lieux, parmi les monuments grandioses à la langue tranquille, en proie à un passé surhumain qui affleure de partout, qui haute le rêve, obsède la conscience, remplit l'éternité. Leur horizon se confine aux longues lignes d'aqueducs qui
1. « Nihil in urbe tara obstrusum, tamque abditum aM qaod non pénétrant. »
lî*2 LE QUATTROCENTO
bordent l'espace, et leur élan s'arrête aux frontons des temples qui touchent le ciel. Insensiblement la magie de Rome opère.
Ils arrivent à perdre la notion de la civilisation présente, si médiocre en regard de l'ampleur gigantesque qui fut, et ils arrivent à méconnaître, devant la beauté éternelle, la grimace du moment. Leur Noël est l'anniversaire de la fondation de YUrbs; leur pape est Pomponio Leto qu'Antonio de Vérone appelle « l'oracle des bonnes lettres, le chef singulier des Muses, le Souverain Pontife ; » leurs prêtres sont les prêtres de l'antiquité, et les événements datent pour eux abs Urbe condita^ régnante Pomjjonio pontifier maxiino.
C'est ainsi que Pomponio Leto, Bartolommeo Platina, Gianantonio Campano, Callimaco Esperiente,Marcantanio Sabellico, Emilio Buccabella, Fabio Mazzatosta et d'autres fondent cette Academia romana aux liturgies païennes, qui se réunit dans les Catacombes, célèbre le 20 avril en un banquet, représente les farces atellanes et joue les comédies de Plante '.N'y avait-il, dans cette association aux allures suspectes, qu'une sorte d'excroissance littéraire, ou fallait-il la supposer rigoureuse jusqu'au bout, animée d'intentions d'hérésie et prétendant, dans son exaltation et sa griserie historiques, annihiler l'état de choses avenu depuis le règne du Christ et de Pierre? On pouvait s'y tromper. « Platina, Callimaco, LucaTozolo, dit un contemporain, pour avoir pris plaisir aux histoires des Romains et les avoir goûtées, et pour désirer que Rome revînt à son premier état avaient délibéré d'enlever cette cité à la sujétion des prêtres '-. » Quoi qu'il en soit, le pape
1. Alessandro Paoli, / Lelteraii. a Homo e il polere temporale nelsecolo XV. Rome, 1872, Nuova Autologia, XXI. — Jaiiiibroso, Accudemlci nelle Catacombe, Rome, 1889. Arch. del R. soc. rom. di storia patria, XII, 231. — G.-B. Rossi, L'Accademia di Pomponio Leto e le sue memorie scrilte sulle pareil délie cri facombe romane. Rome. 1890. Bull.di archeol. crist. Ser. V., vol. î, p. 81.
2. « Per essergli forse piaciute e gustate le istorie dei Romani, et per desiderare che Roma torni in queili primi stati, havevano deliberato levare questa città délia subietione dei preti. »
LES HUMANISTES. ROME ET NAPLES i93
Paul II, qui savait combien les souvenirs antiques avaient nourri de complots à la Catilina et à la Brutus,et qui se rappelait jusqu'où l'enivrement littéraire avait pu conduire un Cola di Rienzo, résolut de sévir. En i 468, vingt membres de l'Académie romaine furent arrêtés sous l'accusation de lèse-majesté pontificale et de conspiration de paganisme. Callimaco, ayant couru jusqu'en Egypte, se réfugia en Pologne auprès du roi Casimir. Pomponio Leto fut ramené de Venise et emprisonné au château Saint-Ange. Platina fut soumis à une torture si cruelle qu'il en garda longtemps le bras douloureux : « Chaque jour, écrivait-il, cette partie de mon corps s'aiïaiblit davantage et me fait davantage souffrir'. » Hélas! le Vénitien Paul II s'imaginait pouvoir réagir contre une idée et arrêter un mouvement qui gagnait jusqu'aux enfants. « Les enfants, constatait-il, ont à peine dix ans que, sans aller à l'école, ils savent mille ribauderies : pensez combien ils doivent se remplir de mille autres vices lorsqu'ils lisent Juvénal, Plante, Térenco, Ovide, et ces autres livres -? » Il était trop tard pour l'essayer dans la Rome où avaient régné Nicolas V et Pie II.
Le paganisme était partout. Il était à la porte de Saint-Pierre, qui offrait l'image de Jupiter et de Léda; il était dans la bibliothèque du Vatican, qui garnissait de pierres précieuses les ouvrages des Gentils ; il était dans les pompes du culte; il était dans la rue qui promenait au carnaval le triomphe d'Auguste escorté de légionnaires, de faunes et de dieux; il était dans les banquets et dans les fôtes des cardinaux patriciens qui ouvraient les cortiles de leurs palais aux représentations et aux allégories profanes; il était dans l'esprit, dans les mœurs, dans la conscience de cette cour pon-
i. « Hac eniiu parte corporis magis magisque quotidie debilitor. » 2. « Li putti non hanno ad pena deci anni che senza che vadano ad scola sanno n)ille ribaldarie: pensale come se degono poi iinpire di mille altri \icii quaiido legeno Juvenale, Terenzio, Plauto, OTÏdio e questi altri libri. >
tificale, inspirée, imiiuc, gorgée d'antiquité; et il sera dans le triomphe de Jules César que César Borgia ordonne place Navone ou dans le nom impérial dont s'affuble le pape Jules II ^
Aussi bien, la tentative d'opposition du pontife de Venise, qui, dans l'histoire du Quattrocento, demeure une de ces tentatives isolées de réaction, que nous avons examinées, était condamnée d'avance. Elle n'aboutit à rien. Les membres de l'Académie romaine, vite sortis du cachot, retrouvèrent, sous le pontificat de Sixte IV, les honneurs et la vogue dont on avait voulu les priver. Bartolommeo Platina est nommé bibliothécaire de la Vaticane ; Pomponio Leto est rétabli à la Sapicnzia. Callimaco Esperientc ose, sous Innocent VIII, se produire à Rome comme ambassadeur du roi Casimir. Les réunions de l'Académie romaine, à peine mitigées dans la forme, sont reprises. Si l'on prétend sacrifier à San- Vittore, à San-Fortunato, à San-Genesio, il est facile de reconnaître, sous ces appellations d'une allégorie transparente, la Fortune, la Victoire et ce qu'on nomme, en italien le Genetliaco de la Ville éternelle. Et, en 1483, l'empereur Frédéric accorde à l'association qui s'est définitivement resaisie le droit dé créer des docteurs et de couronner des poètes.
Si, à Rome, l'humanisme n'a pas le caractère bien défini, variant avec l'esprit et les dispositions des hôtes divers que la Curie accueille; à Naples, où il est également une importation, il obéit à une ligue. Il s'y transforme en poésie.
Rien qu'à nommer Naples, c'est déjà un mirage^.
1. Le cardinal Jacopo Ammanati ne trouve pas, à Rome, un précepteur chrétien : « quod rari ibigrammatici sunt, qui non gentilitatis quam religionis plus habeant. » (Jacopo Ammanaïi, Epistolœ et Commentani. Milan, 1506, 292.)
2. E. Gothein, Die Culturentwicklung Sud-Italiens in Einseldarstellungen. Breslau, 1886.
Une ville heureuse et reposée au bord d'un golfe qui se recourbe comme une lyre. Des îles d'azur qui baignent dans une mer sans marée et des promontoires lilas qui s'estompent sur un ciel à transparence de Heur. Des orangers, des chênes, de frêles arbustes toujours verts. Au fond, le Vésuve qui rappelle à .lineas-Sylvius le Parnasse. Un peuple qui dit encore : « Saint Virgile, priez pour nous! » Et le soleil qui verse sur ces choses sa bienfaisante bénédiction.
Cependant, sous le sol si fleuri qu'il semble un lit de repos, la lave gronde, comme, sous la nonchalance des mœurs, la passion coule. Parfois la lave se rue et secoue la terre de tremblements terribles ; et parfois la passion jaillit avec l'impétuosité des choses trop longtemps contenues. La nature comme la société vivent dans un état d'instabilité permanente.
Au moyen âge, Naples semble le théâtre tumultueux de l'aventure européenne. Grecs, Arabes, Normands, Allemands, Français, Espagnols, y ont apparu et disparu tour à tour, y déposant chacun un peu de leurs passions, de leurs habitudes et de leurs vices. Au Quattrocento, il s'y presse une foule aussi disparate que l'apparence de ce paysoùrienne se ressemble et oiî « la diversité des hommes et de leurs occupations, dit Pontano, est aussi grande que la diversité de la nature. Rien n'est tellement semblable à une autre chose qu'une observation plus exacten'ydécouvredenombreuses diversités». Naples est la cité ouverte etaccuei liante de la Méditerranée. A l'élément autochtone se joint l'élément étranger, des Grecs, des Espagnols, des Arabes, des Maures, des Barbaresques, des Anglais, une population flottante et grouillante d'aventuriers, de parasites, de quémandeurs, de voyageurs, d'esclaves, de valets, d'entremetteuses. Au dessus, les barons, sans lettres et sans mœurs, brutes sauvages et superbes, dressées pour la bataille, dont la vie est une aventure et le repaire un nid d'oiseaux de proie. Au dessus, la dynastie que se sont
disputée tour à tour les Hohenstauffen, les Anjou, les Aragon : à Jeanne T", qui meurt étouflée sous un traversin, succède Ladislas; à Ladislas, qui meurt de poison, succède Jeanne II; a Jeanne II, aux débordements de Bacchante furieuse, succède Alphonse d'Aragon.
De ce climat, de cette histoire, de cette population cosmopolite, il résulte un singulier relâchement dans les mœurs. « Toute cette société, écrit Poggio, est la lie du monde et comme la senline de tous les crimes^» La corruption, étalée sans fausse honte en pleine lumière, semble, à Naples, comme en pays conquis. C'est moins de la débauche qu'une décomposition, hâtée par le soleil, de toutes les énergies et de toutes les résistances de l'être physique et moral. Il fait chaud. Le ciel étend sa coupole comme un dais. Le flot se brise mollement sur la grève. Pourquoi retenir ses passions? Qui les empoche? Quelles lois, quels exemples, quelles fortifiantes traditions? Tout s'allie, jusqu'au ciel, jusqu'au roi, dans ce perfide conseil de mollesse, de volupté, d'abandon de l'âme et de la chair. Naples fut appelée le jardin d'Italie, et le dieu des jardins et de Naples reste Priape. Le dérèglement devient la règle. Le péché témoigne d'une inconscience si heureuse qu'on se demande si le nom de péché convient encore et si l'on n'est pas revenu à un état de grâce, à l'innocence divine des époques primitives, a l'animalité candide des habitants des fleuves et des bois. Les femmes gardent l'impudeur tranquille de cette Calletia- qui, selon Pontano, se déshabille spontanément dans la rue devant le roi Alphonse et marche devant
1. « Est enim fœx orbis et tamquam sceleruni senlina gens illa oninis. » (Poooio, Episl., XI, 29.)
2. « Gum auteiii Alphonsus rex Caietfe diversaretiir aliquando, videretque Calletia tum viros. tum mationas, omnes denique agere, quo maxime modo regem honorificentissime exciperent, eam pannis supra pxidenda convolutis, proficiscentem ad rem divinam regem et praecedere in pompa nudato femore, et recedentem in regiam eodem liabitu reducere solitam, nuilisque abdiici potuisse rationibus. quin hoc honoris génère (.sic enim dicebat) regem prosequeretur. » (Pontano, Opéra, p. 120!.)
son cheval, dévêtue, pour lui faire hommage de sa belle nudité.
Pas plus qu'à Rome l'humanisme n'aurait su naître dans cette ville paresseuse et ravagée de révolutions'. Cependant, lorsqu'il y parvint, Naples employa à se l'assimiler sa merveilleuse souplesse, de telle sorte qu'il n'y a chez elle presque pas de transition entre l'ignorance brute et le souci délicat de la forme parfaite.
L'humanisme y fut implanté en quelque manière de vive force, par l'exemple, la volonté et l'autorité d'un seul, le roi Alphonse d'Aragon*.
Alphonse se vêtait généralement de noir avec quelque agrafe et quelque chaîne d'or au cou. Il aimait les perles, les ivoires et la musique. Fort sobre, il buvait son vin coupé d'eau. De façons simples et ouvertes, l'ennemi et souvent la victime de la dissimulation italienne, il se mêlait au peuple dont il vivait entouré. Prince, il voulait rester homme; Espagnol, il aurait voulu devenir Italien. Il resta Espagnol, têtu comme eux, passionné comme eux, taciturne comme eux. Il répétait volontiers que si sa chemise avait connu son secret, il aurait jeté sa chemise dans le feu. Très dévot, écoutant trois messes le jour,et suivaEft,des chandelles aux mains, les processions dans les rues, il était cependant religieux; il avait lu quatorze fois la Bible dans le commentaire de Nicolas de Lyre et s'intéressait aux questions de théologie. Toutefois, ce qui distingue ce
1. « Tout git dans les ténèbres, écrit Alberto da Sarteano, en 1433, aucune lumière de lettres, aucune érudition. » (Alberto da Sarteano, Vila et Opéra collecta et scripla a Francisco HarolUo. Rome, lfi88, iipi.s/., XXV.) — « Les Napolitains, dit Puggio, qui s'enorgueillissent tant d être nobles, semblent penser que la noblesse consiste à se donner du loisir et à vivre dans linertie, puisquéloignés de toute espèce d'occupation, ils consument dans l'indolence et dans l'ignorance, les revenus de leurs biens. » (Poor.io, Opéra, llàle, lôSS, p. 67.)
2. Sur Alphonse d'Aragon, V. Vespasuno, Vite, p. 48. — j^neas-Syi.vu s. De y iris c/aris, Mansi, 111, 181. — BEa:ADEU.i, De Dictis et Faclis Alphonsi régis. Rostock, 158'J. — Fazio, De Rébus gextis Alphonsi. Mantoue. 1563. — B. Croce, la Corte spagnuola di Alfonso d'Aragone a Sapoli, Naples. 1894.
monarque, c'est son besoin de resplendir en tout et partout, dans ses bijoux, dans ses aumônes, dans ses palais, dans ses jardins et dans le culte fastueux, somptueux et passionné qu'il conçoit pour l'antiquité. Alphonse d'Aragon est le prince d'Italie le plus gagné à la cause nouvelle. Dans ses armoiries, il y a un livre ouvert. Dans le programme de sa journée, il y a l'heure du livre. Il emporte des livres jusqu'à la guerre. Il considère perdu le jour oii il n'a pas lu. Il conserve comme une relique un os de Tite-Live obtenu des Padouans. Il se réconcilie avec Cosme de Médicis pour un manuscrit.il salue Siilmone, la patrie d'Ovide, avec des cris de joie. Et la légende veut qu'il ait été guéri d'une fièvre quarte, à une lecture de Quinte-Curce'.
Alphonse d'Aragon entra à Naples, le 25 février 1443, vêtu en triomphateur romain et par une brèche de quarante années pratiquée dans le mur. Derrière son char d'or, flanqué d'allégories savantes, escorté de la Fortune, des Vertus, de Jules César lauré, marchaient déjà des humanistes, Lorenzo Valla, Antonio Beccadelli, le gros GianantonioPorcellio, poète mendiant, flatteur éhonté et bonne à tout faire. A ce premier noyau se joint, en 1445, Bartolommeo Fazio de la Spezia, élève de Guarino, et précepteur dans une famille, auteur d'ouvrages historiques, d'un traité sur le bonheur, de petites biographies de ses contemporains; en 1455, Gianozzo Manelti; un peu plus tard, Théodore Gaza. Ajoutons les allants et venants : Aurispa, Marrasio, .Encas-Sylvius, Filelfo, ceux qui passent. Et, envers tout ce monde, Alphonse d'Aragon se dépense sans compter.
A Fazio, pour un simple épisode de la biographie latine qu'il lui consacre, il donne quinze cents florins et n'estime point le payer. A Manetti, il donne un privilège sur le sel. neuf cents ducats de rente, la présidence
1. Antonio Beccadelli, De Dictis et Factis Alphonsi régis. (Rostock, 1589, passhn.)
de la Sommaria et de royales paroles*. A Beccadelli, il donne une rente sur la douane, la présidence de la Sommaria, le vieux palais de la Siza, un autre palais, une villa sur la Résina et ses armoiries. A Valla, que sa Donation de Constantin a rendu suspect à Tlnquisition, il donne l'appui de sa haute influence : « 0 tristes mortels, se serait-il écrié, c'est poussés par la haine et par l'envie, non par la contemplation de la foi, que vous attaquez un homme non seulement beaucoup plus sincère que vous, mais encore plus savant que vous tous ensemble; par crainte de le combattre, vous lui tendez des embûches; car, s'il pensait mal dans les questions qu'il vous avait proposé de discuter, il fallait le convaincre, non le circonvenir par un jugement furtif '-. » Grâce à cette protection efficace et à cette munificence splendide, Naples se réveille de sa torpeur. Valla compose à Naples son Dialogne sur le libre arbitre et son Dialogue sur la profession des religieux. Manetti traduit les Psaumes^ le Nouveau Testament, Aristote. La bibliothèque se remplit de manuscrits augustes, et dans la bibliothèque, au milieu des beaux livres, devant le roi qui écoute, on lit à haute voix Virgile et Tite-Live dont on discute les expressions difficiles. Valla explique ce que veut dire ire in sententiam pedibus, et si Beccadelli prétend que la tôte d'un monstre décrit par l'historien est celle d'un dragon, Valla, en querelle avec les uns et avec les autres, prétend que cette tête est celle d'un crocodile. Ces discussions sont publiques. « Je me rappelle, dit Beccadelli, lorsque nous lisions Virgile à Messine. Tous les enfants, même de la plus humble condition, mais désireux d'apprendre, étaient admis au lieu oii on lisait après dîner par l'édit du roi.
1. « Messer Gianozzo.i vostri pari istimano il tempo assai. e l'andar drieto aile corti se ne perde assai; e perlante attendete ai vostri studi ; non bisopna che voi vegniate a corte ; quando noi vi vorrenio. manderemo pervoi; assai onore e ripiitazione si fia, quando s'intenderà che voi siete appresso di noi. » (Vespasiano, Vile, p. 60.)