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CHAPITRE IV

I. L'œuvre des humanistes. — Son énorniité et son insignifiance.

II. Le beau style, but suprôiue. — Les traités dorthopraphie. — Les lexiques. — Les grammaires. — Principes de rhétorique et de stylistique. — Le De Composilione de Barzizza.

III. xemples de beau style. — Gianozzo .Manetti, Poggio Bracciolini, Ermolao Barbare. Giannantanio Canipano. Francesco Filelfo.

IV. Progrés dans le latin. — Le latin de Pétrarque, de Poggio, de Bruni. — Le cicéronianisme des premiers humanistes. — Réaction contre le cicéronianisme.

V. Prédominance de la forme sur le fond. — On ne prend garde qu'à l'éloquence. — Rùle de réloquence dans la vie italienne. — Influence artistique d'une pareille discipline.

Les humanistes ont beaucoup écrit.

Ils ont écrit des morales, des discours, des lettres et des invectives. Ils ont écrit des philosopliies, des histoires, des traités d'éducation, des traductions du grec en latin. Ils ont écrit des biofi^raphies, dos orthographies, dos grammaires, des lexiques. Ils ont écrit des comédies, des tragédies, des poèmes héroïques, des satires, des élégies et des odes. Ils ont écrit en prose et ils ont écrit en vers. Et, se croyant universels, ils ont écrit sur tout.

Déjà le vieux Coluccio engageait f^oggio à ne point se mèlor de tout. Qu"aurail-il dit de Filelfo qui, dans ses Convivia mediolancnsia, traite indill'éremment de la théorie des idées, de l'essence du soleil, de la médecine, de la stérilité chez la femme, de la musique, de la prodigalité, des tremblements de terre, de la magni licence, de la lune; qui, dans ses Letlri's, s'occupe tour à tour du siège de l'àuie, du mariage, des diamants,

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des trois vertus, du clepsydre, de la raison qui fait que les Juifs sentent mauvais, du sens caché de V Enéide, de la langue vulgaire employée chez les Romains, de la virginité, de la licitation, de l'urine?

Cette œuvre est indifférente. Elle n'est qu'une puérile, lourde, longue et maladroite copie de lantiquilé. Elle n'est pas vivante, elle est morte. Elle demeure hors du commerce des livres, parce qu'elle reste hors du commerce des idées •. Il n'en faut tirer que les quelques attitudes, les quelques vérités et les quelques erreurs qui ont pu influer sur le développement de l'humanité pensante.

C'est ainsi que les humanistes ont accordé au style une souveraineté qui sera respectée de la Renaissance artistique; qu'ils ont imposé à l'éducation de l'esprit la discipline de l'antiquité; qu'ils ont initié la méthode critique; et que quelquefois, par rares échappées, ils ont exprimé un ])eu de leur époque.

Cependant le style est à la base de toute leur formation.

Le style fut, en effet, leur préoccupation dominante. On peut môme affirmer qu'il fut leur préoccupation unique.

Placés sous le talon de l'antiquité dont la loi est absolue et le modèle imprescriptible; ne disant pas, répétant; ne créant pas, imitant; manquant totalement

1. La plupart des œuvres latines du Quattrocento furent éditées aux xvr et xvui" siècles, et ce <ju'y ajouta le xix" siècle pour son compte, — les crirrespondances de J'étraïqiie, de Salulati. de l'og^no par exeiri()le. — est i<prt peu de ctiose. M. Heniigio Sahbadini. un érudit qui. dniis la matière, l'ait autorité, n'a pas trouvé d'éditeur pour la correspondance de Guarino, pourUml tort intéressante, qu'il a recueillie et lient prêle. L'humanisme italien na point de chnire universitaire en Italie. Il n'a p<ïs non plus de revue. La I icrleljaluschril'l fur liuLlur uiid Litleralnr der Henaissunce, qui paraissait d'ailleurs en Allemagne, a dû suspendre sa publication au bout d'une année.

lie maliôre; n'écrivant i)oiiil, encore, sous l'impulsion d'une nécessité qui les oblige à communiquer leur âme, mais cédant plutôt à un besoin d'émulation glorieuse qui les excite à témoigner leur force, ils ne s'inquiètent point de ce qu'ils ont à dire, ils s'inquiètent de la manière de le dire, et ils se jugent a la façon dont ils l'ont dit. Il en résulte que leur œuvre se réduit à de simples exercices de composition latine qu'on devrait, pour être logique, examiner au seul point de vue du style; et il en résulte encore qu'au-dessus des rhétoriques leur service réel, leur apport véritable, se borne à établir des principes d'orthographié, des règles de grammaire, des lois de rhétorique et d'élocution.

A vrai dire, l'orthographie par oii débutait la grammaire latine du moyen âge est une grande chose. « Je veux tout d'abord, écrit Goluccio SaUitali à son élève Alidosi, que tu aies le souci de l'orthographie. Et dans ce but considère les compositions; comment commune, composé de muntfs et de con, doit s'écrire avec deux m et non pas avec une seule. Ainsi commii/ticare, qui en est évidemment déduit. Attraho est pareillement composé de ad et du verbe traho, aussi doit-il être écrit avec un double / et non avec un seul. Et parce que exhibere est formé de ex et de hahco^ il ne perd point le petit signe de l'aspiration. Ainsi d'une infinité d'autres choses dans lesquelles, non seulement ton copiste, mais la plupart se trompent. Il faut aussi considérer le temps des syllabes, et comment la première syllabe du verbe colo étant brève, ce qui a|)pert de son composé o.rcolo^ cet / n'est pas redoublé. Il est nécessaire encore de prendre garde aux dérivations et aux diverses iullexions pour connaître de quelle manière chaque diction doit être écrite. Gomme le pnHérit sumj)si vient de la première forme du verbe, o changée enjjsi, il faut que sumo soit écrit avec un seul m, puisqu'avant psi, ni m, ni aucune autre lettre, ne peut être redoublée. Et ne fais pas peu de cas de cette diligence de l'orthographie. Il serait

trop bête, lorsqu'on est occupé de grandes choses, de faillir dans les minuscules '. »

Minuscule est une façon de dire. Il n'est point d'un intérêt minuscule de savoir si quum s'écrit quum ou ciim; lacri?na, Lachryma ou lacrima; littera, littera ou litera; Virgilms, Virgilius ou Vergilius; mihi^mihi ou michi. « Qui parle ainsi, s'écrie Leonardo Bruni, qu'il dise mihi, si ce n'est certains imbéciles qui veulent se donner des airs d'antiquaires? Ils ne comprennent pas qu'eu prononçant cette diction mihi, ils ressemblent plus à des Juifs et à dos Chaldéens qu'à des Latins. Car ces nations font coïncider ces voyelles de manière qu'ils tirent l'aspiration du fond de leurs poitrines et parlent moins avec les lèvres et la langue qu'avec le gosier -. » Niccolù Niccoli, consultant les inscriptions lapidaires et les exergues des médailles, compose à son usage un traité d'orthographié. Gasparino do Barzizza compose un traité d'orthographié. Vittorino de Feltre compose un traité d'orthographié. Scarpa compose un traité d'orthographié. Giovanni Tortelli compose un traité d'orthographié. Et si Guarino de Vérone se moque d'eux, prétendant que ce sont les araignées, non les

1. « Principio quidem velim scribendi recte, quod orthographiam vocant, diligentiam habeas. Quod ut facias, considéra composiliones, ut cum commune de munvs et con unitum sit, per duos m non per unum scribi debeat... Sic cuni ex ad et traho verbum hoc atlvaho componatur, non unico sed gemino / scribi débet. Et exhibere, quoniam ab ex et habeo perficitur, aspirationis notulam non amittit. Sic et alia infinita, in quibus non scriptor tuus solum, sed ut plurimum errant ouines. Oportet etiam considerare tenipora syllabarum, ut si brevis sit, qualis est prima verbi colo^ quod per ejus compositum excolo ciarum est, non duplicetur cum scribitur illud l... Necessarium etiam est, et derivationes insplcere, et varias inflexiones, ut qualiter quK'libct scribi debeat dictio cognoscamus. Nam cum prwteritum istud snmpsi a prima verbi voce veniat, o mutata in psi, necesse fit sitmo per unicum 7)1 scribi, quoniam anle psi, necwi, nec alia possit littera geminari. Nec banc orthograpiiia' diligentiam parvi facias. Nimis enim ineptum est cum majora profilearis in minusculis labi. » Salltati. Epist. III, 607.

2. « Nam quis ita loquitur, ut dicat milii, prœter ineptos quosdam, qui ostentare volunt se antiquarios esse, nec intelligunt ita proferri ab se hancdictionem miJii, ut Judiei at Ghaldit'i magis quam latmi videanlur. Nam ill.f quidem nationes sic proferunt coincidentiam earumdem vdcalium. ut ab imo pectore aspirationem deducant, nec tam lingua et labiis, quam gutture loquuntur. » [Epist., VIII, 2.)

aigles, qui attrapent les mouches, il compulse aussi un petit traité des diphthongues où il établit, sur de bonnes preuves, que les diphthongues latines se réduisent à quatre, à savoir : an, ae, en, oe. Dans son traité d'orthographié, paru en 1450, Tortelli parle de l'invention, nombre, forme et nom des lettres. Pour des questions d'orthographié, Coluccio Salutati demeure inquiet quarante-six ans de sa vie. Dans son De Aspiratione qui s'ouvre aux questions d'orthographié, Pontano reprend la délicate atl'aire de mihi. Et Politien, abordant les questions d'orthographié, veut qu'on écrive lotiens, quotiens^ adulescens, intelligo, Vergilius.

Aux traités d'orthographié, il faut joindre les lexiques et les grammaires.

Lexique de Maffeo Vegio ; lexique d'Antonio Curio ; lexique de Guarino Veronese ; recueils de synonymes de Barzizza, de Fieschi, de Lamola ; recueil d'homonymes de Guarino ; recueil de differentialia de Fazio, et lexique de Tortelli qui, à l'aide de l'œuvre précédente des Antonio da Rho, des Barzizza, des Guarino, rajeunit les lexiques de Villedieu et d'Ugutio '. Et parmi les grammaires, nous avons une grammaire de Guarino, une grammaire de Gasparo Veronese, une grammaire de Ognibene de Leoniceno ; une grammaire de Niccolô Perotti ; une grammaire de George Trapezuntios. Dans la première en date de ces grammaires, les Regulœ de Guarino, parues au commencement du siècle et qui n'eurent pas moins de vingt-six éditions, Guarino définit les quatre parties de la grammaire et les huit parties du discours; traite les formules générales, les verbes impersonnels, les usages locaux; s'occupe du supin, du gérondif, du participe ; des gradi; des figures de la construction, des noms patronymiques, des cinq formes du verbe, des relatifs, des hétéroclites; de quis, uter et

1. Le lexique de Maffeo Vegio est un lexique des ternies du Digeste: celui d'Antonio Curio, tiré du Commentaire de Donatus, un lexique de Térence; celui de Guarino, tiré du Commentaire de Servius, un lexique de Virgile.

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leurs dérivés ; de la construction de solvo^ niiheo^ lateo. Et que si Guarino suit encore les traces du Doctrinale de Villedieu et d'une dérivation du Donatus Minor, Priscien envahit les grammaires ultérieures, celle de Perotti, parue en 1468, et celle de Trapezuntios, parue en 1471.

Mais c'est particulièrement dans les principes de rhétorique et de stylistique que les humanistes se sont montrés excellents.

Antonio Loschi, abandonnant les tristes Dictamina du moyen âge, retourne directement à Cicéron, dont il commente onze discours selon la tradition latine. En 1413, Polentone simplifie et élucide le commentaire de Loschi, paru à la fin du siècle précédent. Et, en 1423, Gasparino da Barzizza écrit son traité De Compositione.

S'inspirant tour à tour de Cicéron, de Quintilien et de Marziano Capella, Barzizza observe, avec la Rhétorique à Herennius, que l'élocution parfaite comprend trois parties, la composition, V élégance et la dignité. Lui-même s'occupe de la composition, qui, à son tour, comprend trois parties : l'ordre, la liaison et le nombre. Traitant de ïo?'dre, qui est proprement la disposition des mots entre eux, Barzizza remarque que la phrase latine aime à commencer par une proposition indirecte, tandis qu'elle demande à terminer par le verbe : c'est Barzizza qui écrivit le premier ce précepte, appelé à une fortune singulière : Laudatur oratio illa qiue in verinmi sœpius qnam in aliam partem orationis finitiir; non que quelque diction ayant un sens de négation générale, nemo, nullus, d'affirmation générale, omnis, qnislibet, quelque adjectif remarquable, insignis, egregius, spectatus, 77iagnificus, illnstris, ne soient aussi des manières bienséantes de clore. Barzizza défend à la phrase d'accueillir des mots qui n'y fassent rien, verba nihil agentia, et il institue que le discours qui traite de circonstances tristes évite « l'appareil exquis des mots ».

Cependant abordant la liaison, soit « certaine coUocation délicate et appropriée des lettres et syllabes dans la structure des mots*, » Barzizza combat l'accumulation des voyelles ou des consonnes. Oh! que voici une phrase contraire à la liaison que celle-ci : Minime honesUe, aut gratœ arœ iUœ Esciilapio habilip rrant, quœ umnia apposifa omnibus ad voluptatem habebant. Ou que celle-là : Tute tuta te virtute tuente tueris! Et quant au nombre, dont l'office est d'examiner la quantité des mots, Barzizza édicté qu'à la lin de la phrase on n'accole pas deux ïambes, ou un ïambe et un pyrrhique, ou un pyrrhique suivi d'un trochée ou d'un spondée. Après un mot de deux syllables, un ïambe fera bien; après un mot de trois syllables, Barzizza voit un molosse, à condition toutefois qu'un trochée précède le molosse. Il pense que la colère s'accommode de l'abondance des brèves et que l'enjouement réclame l'abondance des longues. D'ailleurs le point capital de ces préceptes est formulé en ces termes : « que l'art des nombres serve aux choses dont on doit parler et non les choses à l'art ^ ».

Au De Compositione de Barzizza succèdent, dans l'ordre des dates, les cinq livres de la Rhétorique de George Trapt'zuntios, qui paraissent en 1435, et le De Imitatione latinœ eloquenliœ d'Antonia de Rho, qui paraît en 1444.

Aux uns et aux autres, et les éclipsant tous, succèdent les Elegantiie de Valla.

Mais les humanistes n'ont pas laissé que des théories. On les aurait contristés en les appelant grammairiens. Avant tout, poètes, orateurs, philosophes, s'ils ont de

1. « Junctura velut a veteribus definitur, est congrua qua>dain atque concinna litteraruru, syllabarumve in contextu verboruni collocatio ab omni offensione uuriuiu prociil reinola. >,

2. « Ut rebus de quibus diccndum est ars numerorum serviat et non res arti. »

rériidition, c'est en quelque sorte par surcroît : principalement ils ont du génie.

Au moins au début, essentiellement empiriques, ils ne possèdent qu'une notion à moitié inconsciente des règles et des principes du discours. Poggio ne sait trop quoi répondre à Valasco de Portugal, qui lui demande quelques brefs préceptes d'éloquence. « A la vérité, lui mande-t-il, je me semble à moi-même grossier et ignare pour t'écrire sur une matière si difficile et qui ne m'est pas complètement connue ^ » Guarino de Vérone, qui essaie de surprendre et de formuler les lois de la rhétorique, raille ceux « qui consument toutes leurs années parmi les ligures, les cas, les gérondifs et autres folies de ce genre, et ne nourrissent de rien de mieux leurs âmes délicates'-' ». Gasparino da Barzizza estime moins que rien, en comparaison du commerce de Cicéron, son petit traité De Compositione : « Les discours même de Cicéron, opine-t-il, nous instruiront mieux qu'aucun précepte du bien dire et que l'art que nos ancêtres nous ont livré 3. » Il ne faut point demander à ces hommes des lois ; il faut leur demander des œuvres. Ils ont mieux à faire qu'à ratiociner sur de misérables questions de pédants ; la beauté les appelle : ils ont à créer.

Sur la tombe de Leonardo Bruni, chancelier de Florence, Gianozzo Manetti parle. Après avoir traité du désespoir des Muses immortelles et divines Gamènes, de la vie de Bruni, de l'histoire de Florence, des œuvres de son chancelier, des œuvres des Grecs, des Œ'uvres des Latins, des couronnes civica, 7miralis, ohsidionalis, castrensis, navalis, que les anciens déposaient sur le front de leurs morts, de l'étymologie du mot

1. « Verum et ego rudis atque indoctus mihi videor ad scribendum de re prœserlira difficile, mihique non admodum nota. » [Eplst., VI, 4.)

2. « Quitotos consumunt annos inter figuras, casus, perundia, et alia hujus generis deliramenta, nec melioribus illis teneros aliint animos. »

3. « Mea itaque sententia orationes ipsœ Ciceronis qiiibus utendura locis sit, aut quando supersedendum. nos nielius admonebunt, quam una dicendi prajceptio, aut ars a majoribus tradita. »

poète, du rôle du poète, de la poésie, il aborde sa péroraison en ces termes : « C'est ainsi, ô citoyens très illustres, qu'avant suflisamment et abondamment parlé des mœurs domestiques du défunt et de ce qu'il fut dans notre république et de combien il excella dans les études libérales des belles-lettres et dans les multiples volumes de ses écrits ; et qu'ayant ouvertement et clairement expliqué comment on avait coutume de couronner les empereurs et les poètes du laurier, et pourquoi ils étaient plutôt couronnés du laurier que de l'olivier ou du palmier ou du lierre ou d'autre feuillage perpétuellement verdoyant ; et, à la suite d'une harangue plus abondante que nous ne l'avions pensé en principe, secourus par la grâce divine, revenant enfin à la patrie ainsi que d'une pérégrination un peu longue et grand voyage, il nous reste d'abord à vous rendre grâces et des grâces plus grandes encore de ce que vous ayez voulu merveilleusement parer cette cérémonie solennelle, soit d'une attention singulière et diligente pour ce qui a été référé par nous avec une faconde presque trop grande, soit de vos larmes continues; ensuite, omettant certains points pour raison de brièveté, à procéder à l'acte même du couronnement. Aussi bien, nous étant tournés vers toi, lumière éclatante des Latins, nous voulons, en toute félicité, couronner tes tempes heureuses et bénies de ce très digne ornement du laurier, en témoignage perpétuel et éternel devant les vivants et devant la postérité d'une sagesse admirable et d'une incroyable éloquence*... »

1. « Quas ob res ciim Veaerationibus vestris, Clarissinii viri, ut ad vos tandem aliauando revertaruur. et de domesticis defuncti hominis nioribus. et qualis in nostra Republica fuerit. et quantum in liberalibus bonanim artium studiis, atque in mullipliribus scriptorum suorum voluminibus exceliuerit, salis, abundeque ostendenmus, ac etiam quemadiiKiiliini impcratores atque poetie laurea coronari consueverint, et cur ianribns quoque polius, quam oleis, vel palmis, vel hederis, aliisve quibusdam perpétue virentibus frondibus de more coronarentur, plane et aperte explicarimus... alque ex prolixiori oralione, quam ab initio putarimus. tamquam ex longiuscula pcrej^rinalione. et v»!liit (liutiinio «inoilam postliuïinit) divina ope freti deiinim in patriam reveilerimus: n'lii|iuiin est. ut vdbis ingénies gratias agamus, majores

Dans V Histuire florentine àe, IVj^gio, Luigi Aklobrandini adresse le discours suivant à ses concitoyens, gens retors, finassiers, et ne s'étant jamais payés de mots : <( 0 très excellents citoyens, je pense que vous savez que non seulement chez les hommes, mais chez tous les êtres animés, la nature a placé un désir et un instinct do liberté, tellement que, pour acquérir et pour conserver celle-ci, ils emploient toutes les forces et se prennent à haïr ceux qu'ils voient la menacer, et cet héritage est môme commun aux bêtes féroces qui manquent de raison, de telle sorte qu'elles semblent tressaillir de joie et comme se réjouir de la liberté de courir qui leur est accordée, lorsque, poussées par leur naturel appétit, elles se délivrent de leurs chaînes. Et si nous remarquons chez les animaux, conditionnés seulement par les sens, ce mouvement naturel de l'âme à appeler la liberté, combien davantage ne devons-nous pas, nous que Dieu voulut supérieurs au reste des animaux, par la raison, par la prudence, par l'intelligence, prendre la nature pour chef et conserver cette liberté acquise au prix des plus grands sacrifices par nos ancêtres, et à laquelle, parmi les hommes mortels, aucun bien ne saurait se montrer plus excellent, plus agréable, plus souhaitable? Car si la nature, mère des choses, nous a octroyé des biens de plusieurs sortes, elle n'en a point cependant accordé au genre humain de meilleur et de plus utile que la liberté ^.. »

etiam habeamus, quoniam ciim singulari quadam et accurata rerum a nobis paulo uberius relatarum attentione, tuni etiam ex vestris jugibus lacryniis hoc celeberrimmn l'uniis niirabiliter decorastis, quibus quideni brevitatis causa pra^termissis, postrenio ad ipsiim coronalionis actuni accedaniiis. Nos itaque ad te, Clarissimuni Latinorum jiibar paruuiper conversi, beata et felicia tempora tua ad peipetuum quoddam et a'ternuui adinirabilis sapientia; atque incredibilis eloquentiie, viventibus et posteris testimoniuin ex nostro Senatuscoiisulto hoc dignissimo Laureie ornainento féliciter coronabimus.. .. » Janolii Manelti Oratio funebris. (V. Leonakdo Bruni, Episl., voll.. p. il3.)

1. « Scire vos arbitror, pra;stantissimi cives, non sohiin hominibus et omnibus animantibus natura insitum esse, ut libertatem appetant et procurent, proque ea adipiscenda conservandaque omnibus viribus

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Maximilien I""" ayant été élu roi des Romains en 1486, Venise dépêche Ermolao Barbaro pour le complimenter, lui et son père Frédéric lll. « Alors que tes lettres, ô empereur sacré, eurent apporté à notre République la très agréable nouvelle que le Fils de ta Hauteur, Maximilien, prince très célèbre et très courageux, avait été élu par Taccord admirable du peuple et des optimales et salué roi des Romains, avec le Sénat toute notre ville, non contente de le faire par lettres, nous chargea de ses congratulations, et elle ajouta à son mandat de rendre très manifeste et évidente la grandeur d'une joie qu'elle avait à si bon droit conçue pour un tel événement et de l'exprimer non seulement à vous deux. Princes invincibles, mais à la France, mais à TAllemagne, mais à toutes les races, mais à toutes les nations, soit parce que rien de si ample, de si glorieux, ne peut arriver à votre Majesté très sacrée qu'elle ne pense qu'il le lui arrive aussi à elle, pour le soin, la lidélité et la bienveillance qui nous unissent; soit parce que le christianisme et l'Empire romain sont divinement ampliliés par ce haut dessein de votre Providence et que notre république est tellement atfectée de ce bien si grand et si partagé qu'elle s'inquiète que nous ne puissions pas exprimer sa joie incroyable dans un discours'... »

enitantur, odioque habeant iilos. a quibus libertatis periculuui imminere conspiciant; est qiiippe commune beluis. qujc ralione carent, ut naturali cogente appetitu solut<ne vinculis. tainquam vagandi conoessa libertate la-tari et pcstire videantur. Quod si in brutis, qua' tantum sensu moventur, hune naturalem animi motum ad appetendam libertatem inesse videmus. quanto nos magis, quus Deus ratione. prudentia. inlellectii reliqnis animantibus pra'stare voluit. naturam durem sequi, et libertatem. r|ua nihil inter mortales est prœ'stantius. nihii Jucundius, nihii optabiiius. a maioribus nostris summo labore partam tueri debenius? Et enim cuni phiriina bona nobis rernm parens natura concesserit. nihil tauien gcneri liominuui libertate niclius, nihil utilius elarj;ila est.. » (Pin;r.io. Uisloria fiorenlina. Venise. 1115, p. 49.)

1. « Postqunni litleno tua-, sacerimperator. ^ucundissimuui reipublica» nostra- nunciuiii attulere. Maxiinilianuni celsitudinis tua- filium principein ceieberriuium et forlissiiniini.admirabili populorum et optimal uni consensu lerlum, et salutatuiii esse rej.a-m Uomanorum. Senaltis et universa civil.is nostra non cunlenta id per epistolaui Tecisse, congratulatum u«'iqiio nos misit, et in mandatis adjccil. ut maiinitudincm

Gampano, envoyé en Allemagne par le pape Pie II prêcher la guerre contre le Turc, pense persuader le ramassis des rustres et des Gotlis, dont l'Italie n'a jamais assez souri, par des arguments de cette sorte : « La nature elle-même vous a donné des corps saillants et développés, un visage aussi terrible dans la guerre que joyeux dans la paix, des voix qui remplissent l'étendue d'épouvante, des âmes promptes, cupides de gloire et de louanges et d'empire ; et la vertu militaire n'éclate pas moins dans l'apparence extérieure de votre corps que dans votre corps lui-môme, carvous portez des cheveux longs à la façon des Lacédémoniens, le plus belliqueux de tous les peuples, un habit non allongé et compliqué comme chez les Italiens, non bossu et proéminent comme chez les Français, non abandonné et retombant comme chez les Grecs, non relâché et rejeté comme chez les Arméniens et les Perses, non noueux et attaché comme chez les Indiens, mais convenable au combat, court, dégagé, adhérent aux membres, moulant non seulement chaque articulation, mais, pour ainsi parler, les veines et les nerfs eux-mêmes, toutes choses qui sont martiales, belliqueuses, militaires. C'est ainsi que, grâce au ciel, à la nature, à l'art, aux institutions, à l'étude, à l'esprit, à l'unanimité et à la concorde, vos ancêtres ont administré la chose publique, défendu l'Allemagne contre les armes étrangères, conduit à son plus haut et plus digne sommet cet Empire ; et que si cette splendeur de l'Empire italien s'est éteinte en Italie, elle brille toujours en Allemagne, et elle brillera aussi longtemps

gaudii sui, quod pro tanta re merilo concepisset, non diiobus modo vobis principes invictissinii, sed Gallite, sed Gernianiœ, sed omnibus, j^entibus, omnibus nationibus, testalissimam et conspicuam facerenms, cum quia nihil tam amplum, tam ^^oriosum sacratissimœ majestali vestr.Te potest contingere, quod sibi quoque pro sua in vos observantia, fide, benevolentia commune non putet: tum vero maxime quia cum Christianum nomen et Romanum iuiperium hoc altissimo providentia: vestriP consilio divinitus ampiificatum sil, hoc fanto et tam communi bono sic afficitur universa nostra respublica, ut solicita sit admodum, ne ia'titiam incredibilem suaui oratione consequi valeamus.. » (A.ngelo PoLiziANO, Opéra I, p. 465.)

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que vous suivrez la trace de vos ancêtres et tant que, ce qu'ils ont acquis par la vertu, par les armes, par la concorde, vous le défendrez par la vertu, par les armes, par la concorde •.., »

De tels exemples gagnent. Ils pénètrent la langue vulgaire où Fileifo ose lancer des apostrophes de cette nature : « Qui est la cause de tant de soupçons? Qui est le principe de tant d'injures ? Qui est l'auteur de tant d'outrages? Qui est-il ? Est-ce que je dois le nommer? Certes oui, je dois le dire, je vais le dire, je le dis, je le dirai quand j'y perdrais la vie: c'est le médisant, et le monstrueux, et le détestable, et l'abominable... Ah! Fileifo, tais-toi, ne le dis pas au nom de Dieu, supporte; qui ne peut pas se posséder soi-même pourra mal taxer un autre d'inconstance et d'intolérance^... »

Cependant un Français, homme de sens et de bon goût, le cardinal d'Estouveville, ayant entendu à Rome Lorenzo Valla se servir de cette langue, recourir à ces moyens, filer des périodes de cette ampleur et accumu-

1. « Qufe et corpora vobis eximia atque extantia. et vultiis quantum pace lœtos. tantuni belli terribiles, et oculos in pupna inin.iciores ali|iie incensos. et vooes ad perterrefacienduin pleniorem, et aiiiraos ad rem paralos et laiidis et glori.i» et imperii cupidos dodit. \ec minus habitu corporis quam ipso corpore videmini rem militnreiu profiteri. Nam et coma porrerta Lacedœmoniorum uiore, qui olim fuere hellicosissimi, et vestes non prouiissa* et complicata* ut llalis. non f:ibbos* et pra-latii' ut Gallis, non thixa:! et cadentes ut Griecis. non laxte et rejectaî ut Aruienis et Persis. non nodosa- et obligata; ut ImJis adaptantur, sed quales armatune conveniant, brèves, expedit-e, compactip membris, net modo artus singulos, sed ipsos prope dicam nervos ac venas exprimentes. Quœ omnia sunt beliica, militaria, castrensia. Ita quumca»lo, quum natura, quum arte, quum institutis veterum, quum studio ips suo, quum ingénie quodam consensu atque concordia majores vestri rem gesserint, et defenderunt ante ab externis armis Germaniam. et postea culmen hoc imperii in maxiunim ac dignissimum pepererunt. et spiendor ille Itaiici imperii in italia extinctus, in Germania adhuc lucet. elucebit semper quamdiu majorum seculi vestigia, quod illi viitute, armis, concordia pepererunt, id vos virtute. armis concordia defendetis... » (Campano, Opera^ Bome, 1495. Oratio rastibonensis.)

2. « Et chi è cagione di tanti sospetti? chi é principio di tante ingiurie? Chi è autore di tanto oltraggio? chi è costui? nominerollofo? Certo ic il debbo dire, il diro io. il din'>, il dini se la vita ne andasse : egli é il icaledico. e il prodigioso. e il detestabile, e Io abbominevole. Ahi Fileifo ! taci, non aire per Dio. abbi pazienza : chi se medesimo contenere non puù, mal potrà alcun altro d'intolleran/a, o d'incostanza, ammaestrare. * {Due Oraziom di Francesco Fileifo, pub. par Michèle dcl Husso Naples, 1867, p. 2r.)

1er des synonymies de cette espèce pour faire publiquement l'éloge de saint Thomas d'Aquin, demanda en toute bonne foi si cet homme était devenu fou^

Il reste que, dans cette masse de prose latine déversée sur le siècle, il est loisible de reconnaître une lente amélioration de la langue.

Le latin du moyen âge, que nous avons vu tout contaminé par la barbarie des sophistes, des théologiens et des jurisconsultes; puisé aux petits catéchismes de sacristie qui se glissaient partout, imunpentes quaquave?\snm, aux chartuùe, aux prosperi^ à la philosophie de VEva Cohiinha; et si gorgé d'italianismes que pour dire : Vi ringrazio che délie cose concernenti il capitanato mio tanto onorevolmente per una voUra letlera mi avvisé la vostra Saviezza, Guarino traduisait encore : Vobis regratior quia de concernentibus capitanatui meo tam honorificabiliter per imam vesti^am litteram vestra me advisavit sapientitudo- \ ce latin-là se purifie 3.

Pétrarque, quoique singulièrement embarrassé, contourné et appesanti, et raide, et sec, et sans grâce, et âpre comme un fruit vert, feuille l'arbre qu'il appelait un arbre mort. S'inspirant aux sources, à Gicéron, à Virgile, àïite-Live, — hélas! beaucoup trop àSénèque, — il crée le nouveau latin littéraire. De telle sorte que Gortese peut dire : « Toutes les choses qu'il exprime, ainsi nues comme elles sont, plaisent je ne sais comment'. » Leonardo Bruni qui, par ses traductions de

1. Garpare Vehoxese, De GesHs Paull secundi. Muratori, Rerum, III, part. 11, p. 1032.

2. Remigio Sabbadini, La Scuola e r/li Stiidi di Guarino Guarini. Catanc, 18'J6, p. 5.

3. Remigio Sabbadini, Sloria del Ciceronianismo. Turin, 188G.

4. « Ab eo non est delectatio petenda, sed transl'erenda utilitas ; quamqnam oninia ejus, nescio qiio pacto, sic inonarnata deleclant. »

Platon et d'Aristote, dote l'Italie d'une langue philosophique, est un des premiers à écrire des lettres d'un certain abandon et à signaler sous l'enveloppe verbale l'importance de Vaccent : « Chez le bon épistolier, remarque-t-il, au-delà des verbes et des sons, il y a quelque chose de placé très loin, comme un signe silencieux de l'âme que tu peux saisir chez celui qui écrit à la vibration même du discours, comme tu peux le saisir chez celui qui parle au mouvement même des yeux^» Et que si Poggio reste incorrect, qu'il accumule des solécismes à plaisir et que Valla a beau jeu pour lui montrer comment, à chaque coup, il oflense la grammaire, puisqu'il dit certificare, ce qui est un vocable de cuisine, intellige me non dormitare ut cœteri, alors qu'il faudrait dire iit cœteros, pone te in meo ioco, au lieu de te constitue in tiieo loco, pênes sanctum Petnnn, au lieu de prope sanctum Petritm-, Poggio qui, tout jeune homme, a copié les Lettres à Atticus pour Cosme de Médicis, qui a vécu dans le commerce intime et assidu des anciens, qui a fait leur génie chair de sa chair et sang de son sang, Poggio peut se rire des vétilles qui arrêtent les pédants. Il apporte au style latin je ne sais quelle abondance qui le réjouit, quelle huile qui le dérouille, quelle facilité cordiale et joviale qui le détend. Il ne s'applique pas outre mesure. 11 va sans s'inquiéter son chemin. 11 en use avec la familiarit(' la plus grande. Il garde des images et des tournures empruntées aux mœurs et à l'idiome du terroir. Et alors que, jusqu'à lui, le latin demeurait, pour ainsi parler, anonyme, il le vivifie par l'art et le marque de l'empreinte de sa personnalité pittoresque. Cependant il copie encore, et autour de lui tous copient.

Pétrarque, qui aurait voulu que chacun se formât de

1. « In bono scriplore litteraruni, praeter verba et sonum, inest nliquid proTeclo reposiluni et tacituni indicium aniini quod. ut in loquente ex oculonim niotu, sic in scril'ente ex vibralione ipsa orationis deprehondas. » (Leonawdo Hkim, Episl.. VFl, 3.)

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