Valla, Opéra, Anlidoti in l'ogium, p
lui-môme son style ^, prohibait à Giovanni da Raveima, son élève, l'imitation servile. « Gomme je désire, déclaret-il dans une de ses plus jolies lettres adressées à Boccace, qu'il devienne ce que je voudrais être moi-môme, je l'avertis familièrement et paternellement de prendre garde à ce qu'il fait. Je lui dis que son écriture ne doit pas être la môme que celle de son modèle, mais qu'elle doit lui ressembler, et que cette ressemblance ne veut être que la ressemblance d'un père et de son fils. Un père et un fils peuvent être très différents ; cependant il y a entre eux, surtout dans le visage et dans les yeux, une certaine apparence, un certain air, comme disent les peintres, qui fait que la vue du fils rappelle aussitôt à notre mémoire l'image du père... On peut mettre à contribution le talent d'autrui; mais alors il faut lui emprunter ses couleurs, non ses mots... La première de ces imitations fait les poètes; la seconde fait les singes^. »
En dépit de recommandations aussi sages, l'imitation servile demeure la règle la meilleure et, pour toute cette première génération d'humanistes, Gicéron est le maître unique à imiter.
Déjà Brunetto Latini estimait Gicéron, « li miex parlans hom du monde ». Et Pétrarque lui-môme faisait fleurir sous ses pieds l'herbe des Ghamps-Elysées et lui adressait sa prière : « 0 premier père de l'éloquence romaine, s'écriait-il, non seulement moi, mais nous tous, qui nous embellissons des fleurs de la langue latine,
1. « Suus (stilus) cuique forniandus, servandus est. » (Pkthakque, Epist. fam., XXll, 2.)
2. « Ego autem. .. quique eum taleni fieri. qiialem me esse cupio, familiariter ipsuiii ac paterne moneo, videat quid agit. Gurandum imitatori, ut quod scribit, simile non idem sit, eanique similitiidinem talem esse oportere non qualis est imaginis ad euni cujus imago est, quœ quo simiiior, eo major laus artillcis; sed qualis filii ad patrem, in quibus quum magna sa'pe diversitas sit membrorum, umbra (iua;dani et quem pictores nostri aerem vocant, qui in vultu, inque oculis maxime cernilur, similitudinem illam facit quaî statim viso filio patris in memoriam nos reducat... IJtendum igitur ingenio alieno utendumque coloribus, abstinendum verbis... lUa poetas facit, hœc simias. » (l'ÉTRAHQLE, Epist. faiii., XXlll, 19.)
nous to remercions, car de la source nous arrosons nos champs. Et nous avouons volontiers que, guidés par toi, dirij^és par ton exemple, illuminés par ta lumière, nous sommes arrivés, pour ainsi parler, sous tes auspices à cette faculté d'écrire, si petite qu'elle soit, que nous avons'. » Boccace assure que Cicéron dépasse tous les orateurs antiques et que sa gloire obscurcit celle de Platon, d'Eschine, de Démosthène. Coluccio Salutati porte fièrement lépithète de « singe de Cicéron », que Villani lui a décernée. « Le jeune homme, dit Guarino, doit s'imprégner du style de Cicéron, et il faut qu'il s'en nourrisse comme du lait maternel. » « Tout ce qui est en moi, dit Poggio, je le dois à Cicéron-. » « Les discours môme s de Cicéron, prétend Barzizza, nous instruiraient mieux qu'aucun précepte du bien dire. » Et que si Erasme entendit, un siècle après, l'écho répondre cv£, c'est-à-dire âne, à quelqu'un qui criait : <« J'ai dépensé dix ans de ma vie avec Cicéron, Cicérone, » les Guarino, les Filelfo et les Poggio, qui adorent le dieu d'Arpinum, s'en nourrissent, s'en imbibent, le plagient, le démarquent et le singent, ne furent jamais assez recueillis pour entendre cet écho.
Est-ce à dire qu'une passion aussi généreuse fut jamais récompensée et qu'elle ait produit une œuvre proportionnée à sa ferveur ? Il serait téméraire de l'assurer de cette époque, qui, «elon Paolo Cortese, « i)la(;a l'éloquence dans une certaine abondance du discours et ne connut i)as clairement ce que veut dire assez ». « Chacun, ajoute-t-il, croyait mériter dôtre loué, lorsqu'il avait accumulé beaucoup de choses en tas■^ » La
1. « 0 Romani etoquii suinme parens, nec solus ego, sed omnes tibi gratiaul agiiiius.quicumque latinir lingun> floribus brnamiir. luis enim prata de fonlibus irriganius ; tuo duotu directos. tiiis siitlragiis adjiitos. tuo uos lutiiine illustratos ingénue conliteniur; luis «lenique. ut ita dicaui, auspicis ad hanc, quantulacumque est. scribendi facultateui ac proposiluui pervenisse. » (PtTHAROLK, Ih., XXIV. 4.)
2. « Quuiquid in me est, hoc totum acceptuin rcfero Ciceroni quem elegi ad eloqucntiain docendani. » (l'ofioio, Epi'it.WX, l<2 )
;(. t. Ilii'c itlas probat eloquenliam in orali(»nis i|ii;ulam abundantia, uec plane cognovit quid essel salis ; quum magnam se quisque in
phrase énorme et massive s'ébranle d'nn pénible mouvement (le chariot; elle est chargée de parenthèses, d'incidentes, de propositions indirectes, aussi sonore qu'elle est vide, aussi riche de paroles qu'elle est pauvre de pensées, d'un appareil aussi pesant que sa substance est légère. N'était-ce pas yI^]neas-Sylvius qui plaçait l'éloquence à répéter cinq fois de suite la même chose en se servant de termes toujours différents? Et Mario Filelfo ne se vantait-il pas, comme d'un titre de gloire, d'avoir été moins court que Virgile etqu'Ovide^? Voici, n'ayant rien à dire, ces hommes ne disent rien interminablement. En vain Barzizza a-t-il proscrit du discours les « paroles qui n'y font rien », et donné luimôme un exemple de prose froide; et Filelfo écrit en un style pressé, rapide et nerveux, Poggio, qui, atout prendre, est celui qui domine la première moitié du xv" siècle, est aussi prolifique, sonore et abondant que le réclame la majesté oratoire. Et Valla pouvait lui remettre sous les yeux, non sans à-propos, le précepte de ce Quintilien, qu'il avait découvert à Saint-Gall : (( Il y a une foule de paroles inutiles chez certains écrivains, qui, pour éviter la façon de parler commune, attirés par l'apparence de la splendeur, entourent tout ce qu'ils ont à dire d'une loquacité copieuse 2. »
Il faut encore attendre, permettre au temps d'accomplir son œuvre, laisser l'atmosphère se dégager, la science se tasser, l'esprit s'affranchir, pour connaître, dans la nouvelle Italie, avec l'apparition de Pontano et l'entrée en scène de Politien, la perfection du style latin.
dicendo laudem adeptum pularet, si multa acervatim complexus fuisset. »