‹ Le quattrocento (volume 2)Chapitre 4 sur 77 · GiovAXM ViLLANi, Crouica, vif · texte numérisé non relu

GiovAXM ViLLANi, Crouica, vif

2. << A cosi riposato, a cosi bello Viver di cittadini, a cosi lida Cittadinanza, a cosi dolce ostello Maria rai diè... » Dante, Par., XV, 130.

LA SIGNORIE

La DivhiP Comédie est vivante. Les murailles nmnicipales sont debout. Mais la commune est tombée. Trop de raisons devaient précipiter sa chute.

Et tout d'abord, si nous examinons sa constitution intérieure, nous y trouverons une première occasion de ruine.

Moins qu'une unité organique, la commune représente un agglomérat de corporations, de métiers, de ligues, de partis, de clientèles, de petites cellules ou de petits systèmes, qui ne consentent au bien de l'ensemble que sous la réserve de leur propre bien, s'usent dans un perpétuel frottement et s'éliminent sur les bords jusqu'à ne laisser subsister que l'atome central de l'individu. En haut, à la place de la noblesse gibeline expulsée, naît une nouvelle aristocratie, celle d'argent. En bas, à la place du peuple réhabilité, se presse une nouvelle plèbe. Si la commune a accueilli dans son enceinte des populations considérables, elle n'a pas été assez sage ou assez forte pour se les assimiler. La campagne est bien délivrée du servage ; elle n'est point née à la vie civile. Les villes sujettes restent, par raj)port à la métropole, dans un état de dépendance et d'infériorité marquées; elles ne peuvent dire aucun mot, exercer aucune charge, prétendre à aucun droit qu'à l'impôt. De là une masse sociale inquiète, en quelque sorte étrangère dans son propre pays, inerte devant son mouvement, paralysée au sein de sa vie, aussi inutile que nombreuse ; à Florence, sur 100.000 habitants, on compte 3.0<3(J citoyens. Ou pressent le danger. Avec, à sa tète, un patriciat restreint; avec, autour de son centre, le développement d'une vie intense dont elle s'est volontairement privée et qui échappe à son ressort; avec un centre lui-même entamé, morcelé, fragmenté jusqu'à l'émietteraent par

l'œuvre qiiotidienno et dissolvante des fractions et des factions, la commune demeure dans un état d'équilibre instable, à la merci du moindre accident.

p]n second lieu, la Irempe morale se relûche. Tant que la commune avait lutté pour son indépendance, l'àme avait été généreuse et énergique. Aujourd'hui que cette indépendance est conquise, la commune ne possède plus d'idéal évident qui l'unisse, la maintienne et la soutienne. Elle est soumise à la triple inlluence néfaste de la paix, du commerce et de l'argent.

La paix s'impose. La commune voudrait faire la guerre qu'elle ne pourrait plus. Les conditions de la guerre se sont métamorphosées. Au champ de bataille, à la place des fantassins mobiles et légers d'autrefois, ont apparu, sur des chevaux bardés de fer, des cavaliers garnis de fer, qui forment une muraille tassée, hérissée et impénétrable, contre laquelle ne peut rien la loyauté découverte des milices municipales. Il faut leur opposer d'autres cavaliers, armés comme eux, disciplinés comme eux, qui ont fait du métier des armes leur alfaire et qu'on ne saurait recruter parmi les bourgeois des cilés, « Qui est adonné au coinmerce ne peut s'entendre à la guerre^ », dit Sacchetti. Les bourgeois coniunit leur destinée à des spécialistes, remettent le soin de leur salut à des bandes d'aventure, et, s'écartaiit désormais de la mêlée, se déshabituent des mâles vertus de fraternité et de courage que le cœur contracte en face de l'ennemi-. On ne voit plus de citoyen comme ce Bonacorso di Piero, dont « tontes les chairs étaient recousues, tant il avait reçu de blessures en batailles et batteries^ », La guerre, réduite à une industrie,

1. « Clu è uso a la mercatanzia non puo sapere de guerra. » (Cf. Novella XI 11 de Fhanco Sacchktti).

2. Pasquale Villari. 1 primi due secoli délia sloria di Firenze, p. 310 et sq.

3. « Tutte le cami sue erano ricucite, tante fedite avea avute in battuglie e zulfe. », Un vecchione fiorentino del seçolo XUl, pub. par I. de| i^ungo, Florence 1893,

LA SIGXORIE ^ I

laisse lo piiltlic indifférent. « Il n'y a rien de nouveau ici, mande, en 1474, l'ambassadeur Bendidei à Hercule d'Esté, sauf que deux faucons de Laurent ont été égarés. Que Votre Excellence ne s'étonne point que je fasse un rapport là-dessus, car je suis l'exemple des autres. Le farniente domine tellement en Italie qu'on doit rapporter plus sur des batailles d'oiseaux et de chiens que sur des armées et des faits d'armes'. »

Le commerce remplace la guerre. En temps de paix, c'est dans le commerce qu'on trouve une raison de vivre et un moyen de s'aflirmer. La vie publique n'est plus la lutte pour l'indépendance nationale ; elle est la lutte pour des intérêts mercantiles nationaux. Les révolutions, les guerres, les alliances de la commune demeurent des événements non plus de citoyens qui combattent pour leur patrie, mais de marchands qui combattent pour leurs maisons. La rivalité continuelle de Florence avec Sienne et avec Pise ne s'explique pas autrement : Sienne bouche à Florence la route de Rome; Pise lui obstrue la route de la mer. Les divisions de Florence en peuple gras et en peuple menu ne s'expliquent pas autrement : les Arts majeurs — l)aFU|uiers et commen-ants en gros — veulent la guerre <jni ouvre les voies et facilit»' les échanges; les Arts mineurs — tailleurs de pierre, tailleurs de bois, forgerons, serruriers, hôteliers — veulent la paix qui augmente le commerce intérieur et donne à construire. Florence n'est plus guelfe, parce qu'il y a un empereur à renverser; elle est guelfe parce qu'il y a un Pape et une (lurie par les mains desquels passe beaucoup d'argent-, (h- le commerce, lorsqu'il est réduit à lui-même

1. « Di iiuovo qui per hora non abbiamo allro, se non che verso Pisa duve è il Magnifico Lorenzo a spasso con quelli uccellatori del Sig. Re, si sono penluti due de li \ Talconi chc ^li ha niandato la sua Maestà. e sono il due inigiiori. E non si niaravif,'li V. Ecc clie gli dia cotai avviso, perché ancora qui altri assai tengono confo di taii cose. I/ozio nioitiplica per modo in Italia che, s»> non altro sorge, più gli sarà scrivere di ))attaglie di uccelli e cani che di eserciti o falti d'arme. y> {LeI/ere di Lorenzo di Medici, pub. par Antonio Cuppeili, Modène, 1863, p. â«l),

2, Pasquale Villari, op. cit., p. 302,

et qu'il n'entre plus au service d'un idéal qui le réhabilite, est un mauvais conseiller. Il met en œuvre des facultés qui s'accommodent mal des préceptes de la stricte morale. La duplicité, la fourberie, l'art de tromper son prochain dans une mesure dont il est difficile d'établir, et surtout de conserver, la justesse, sont, après tout, des qualités commerciales. Les affaires ont toujours été les affaires.

Enfin ces marchands d'Italie, qui remplissent le monde de leur adresse, de leur industrie et de leurs comptoirs; qui sont partout, en Flandre, en Angleterre, en Espagne, en Portugal, à Samarcande, le long du Volga ; qui trafiquent en Egypte au saint nom de Dieu et de Mahomet; qui vont, jusqu'à Pékin, soit Gambaluc; qui s'établissent dans des endroits dont on ne comprend plus les noms, y bâtissent des villes entières, y demeurent vingt ans, trente ans en exil, acquièrent des richesses fabuleuses. Ils sont riches à ne plus savoir que faire de leur fortune, à prêter au Pape, à prêter à l'empereur, à se payer toutes les fantaisies comme à se permettre tous les passions. L'argent fine, et avec l'argent, et les distinctions sociales qu'il opère, et les tentations corruptrices qu'il introduit, et les habitudes de luxe, de mollesse et de volupté qu'il impose, les antiques vertus de sobriété, de droiture et de fraternité de la commune austère ont tôt fait de disparaître.

En dernier lieu, ce qui fit la grandeur suprême de la commune fut la cause principale de sa déchéance; j'ai parlé de l'esprit municipal. La commune, jalouse de sa seule destinée, n'arriva jamais à s'élever au-dessus de sa condition, ni à concevoir une ambition plus large que l'enceinte de ses courtines et une bonté plus longue que l'ombre de son clocher. Chez elle, l'idée nationale se résout dans l'idée communale. Au moment de la ligue lombarde, le seul oià l'Italie aurait été capable de se constituer comme nation, les communes,

LA SIGNORIE 13

«iprès avoir opéré de concert leur entreprise, se séparent. Rien no pourra désormais les réunir, pas même un danger commun, comme le Turc. Le concept politique d'une monarchie italienne se heurte à ce qui est demeuré dans la tradition d'esprit foncièrement républicain. Le concept politique dune république italienue nest admissible, pour chaque cité bourgeoise, qu'à la condition qu'elle, cité bourgeoise, sera à la tète de cette république. Le concept politique d'une fédération italienne, basée sur un pacte, c'est-à-dire sur une diminution de la franchise et de l'autonomie de chaque commune, ne se présente même pas. Sans doute, ces hommes vêtus de poil prêchaient dans leurs ordonnances, dans leurs lettres et dans leur œuvre le bien commun comme une religion. Quel est-il, ce bien commun? Moins encore que l'union, que la prospérité et la grandeur des propres citoyens, il s'appelle la sujétion, l'oppression et la destruction des cités rivales; il s'appelle la haine, la cruauté et le mépris envers les rivaux et les vaincus; il s'appelle « courir et gâter les terres » à l'eutour' ; c'est, pour Florence, frapper son tlorin sur un pin arraché à la campagne de Pise, ou jeter un j\ne mort par dessus les murailles de Sienne ou d'Arezzo; pour tous, c'est invoquer l'Etranger, les baudes impériales et françaises contre soi, sans doute, contre le voisin d'abord. Plutôt que de se soumettre au voisin qui a le même sang et parle la même langue, on préférera être opprimé avec le voisin sous la botte de l'envahisseur. La commune avait dit : nous. C'est pourquoi elle fut grande. Kilo avait dit encore : nous seuls. C'est pourquoi elle tomba.

Qu'on se figure maintenant l'homme nouveau, issu de cet ensemble de circonstances. Il est désigné par le parti, par la faction ou la fraction à laquelle il appartient, où il s'est formé et dont il est l'àme. Il est riche.

1. Alto Vunnucci, / /»>•/;«/ lempi délia libevlà fiorenlina. Florence, 1801, p. 254.

c'est-à-dire qu'il possède, avec le nerf de la guerre, le moyen ou le désir de la risquer. Il est marchand, c'està-dire que, parmi les opérations insidieuses des boutiques, il a appris l'art de connaître les hommes, de s'en servir ou de s'en moquer. Il est condottiere, c'està-dire que, dans une vie de surprises et d'aventures, il a étudié le jeu savant de Tépée que les marchands lui ont remise et dont eux-mêmes ont oublié l'usage. Il ne possède pas d'idéal bien haut, de morale bien exacte, de scrupule bien rigoureux. 11 sait que la patrie est faite de la commune, la commune du parti, le parti de l'individu; il sait que la patrie, c'est lui-même. Il a, pour étayer son ambition, un parti nombreux, et tout prêt, formé de ces masses frappées d'ostracisme, évincées de la chose publique, les petits, les paysans, les sujets, à qui il promettra la liberté. Il vit, enfin, dans un état de choses instable, au centre de coteries et de corporations qui se jalousent, se querellent, se détestent et dont la cohésion n'est plus qu'un souvenir ou qu'une habitude. 11 semble qu'il n'ait qu'à vouloir. Il voulut. Et le tyran naquit.

Au Quattrocento, pour quelques villes qui ont renversé leurs tyrans ou qui les ont vus disparaître, vingt signories se fondent ou s'affermissent. A Florence, la commune-type, la commune par excellence, il y a maintenant les Médicis; à Milan, les Visconti; à Mantoue, les Gonzague ; à Bologne, les Benlivoglio; à Pérouse, les Baglioni ; à Pesaro, les Sforza. A Rome, il y a les Papes.

Une seule ville fut assez puissante pour garder sa liberté et ne céder qu'à la pression d'une destinée supérieure à ses forces.

La lagune séparait Venise de l'Italie.

LA SlGNORlK

Le tyran du Quattrocento est un type historique. On dirait que son effigie a été frappée pour toujours sur une médaille demeurée à fleur de coin.

Il estbien difl"érenl;de ses prédécesseurs aux énormes fantaisies; bien distinct aussi des seigneurs féodaux de son époque, élevés parmi la bataille, la mangeaille et le crottin. Son originalité réside dans sa solitude.

Comme la commune italienne, laissée à elle seule, ne comptant que sur elle seule et ne pensant qu'à elle seule, le prince italien est laissé à lui seul, ne compte que sur lui seul et ne pense qu'à lui seul. Il plane audessus de la foule, ainsi qu'une statue trône au-dessus d'une place. Il est nouveau et il est unique. Il est isolé par sa taille, par son intelligence et par son ambition. Il n'a point derrière lui, ou il a rarement, une suite d'aïeux qui le recommande, une tradition qui lo propose, une autorité qui l'indique. C'est le premier venu : un marchand, Cosme deMédicis; un condottiere, Francesco Sforza ; un bâtard. Alphonse d'Aragon est bâtard; Sigismond Malatesta est bâtard; Francesco Sforza est bâtard. Ferrante d'Aragon est bâtard et fils de bâtard, et l'on se demande s'il est le bâtard du père qu'on lui présume ou d'un autre. Ce n'est pas la naissance, disait le pape Pie 11, qui fait vraiment le roi, mais l'élévation d'esprit, la mesure et la culture.

Vigoureux et audacieux, il est arrivé par un couj) de violence politique ou par un coup de violence militaire, car il sait que la violence est profitable et permise. « Tous les Etats, remarque Guichardin, sont violents, et il n'y a pas de puissance qui soit légitime; ni celle de l'empereur qui est fondée sur l'autorité des Romains, qui fut plus grande usurpation qu'aucune autre; ni celle des prêtres dont la violence est double, parce qu'à nous tenir sous eux, ils usent les armes

temporelles et spirituelles ^ » Et c'est par la violence qu'il se maintient. Il n'a pas conquis sa signorie d'une seule fois et à jamais : il doit la conquérir chaque jour et à chaque minute du jour. Ses facultés sont perpétuellement tendues, ses muscles perpétuellement enjeu, S'il se relâche, il abdique. Il aura perdu son droit. Un autre viendra, plus violent que lui, par conséquent plus légitime que lui.

Il vit au milieu de pièges, d'embûches, de conjurations et de complots. Il a perdu cette certitude de brave homme, de boire son vin et de manger son pain en sécurité. Il n'est sûr de rien, ni du baiser de sa maîtresse, ni du prêtre qui lui présente l'hostie, ni de l'adolescent qui lui lie l'éperon. « Celui qui est dans la hauteur de ce monde, enseigne san Bernardino, a toujours peur. S'il mange, il a peur d'être empoisonné et se fait faire la credenzia, et il ne se lie à aucune créature, ni à frère, ni à fils, ni à mère, ni à aucune personne; il veut toujours la credenzia. S'il se lève, s'il se couche, s'il s'appi'ête à montera cheval, s'il s'attache les éperons, toujours la credenzia'^-. » « Monseigneur, écrivait Ludovic le More à Ascanio Sforza, pardonnezmoi si je n'ai pas confiance en vous, bien que vous soyez mon frère. »

Les conjurations éclatent à tout coup. En 1453, le pape Nicolas V s'empare du républicain Stefano Porcari, qu'il pend à une tour du château Saint-Ange.

\. « Tutti gli stati, chi bene considéra la loro oriçine, sono violenti, ne v'è potestà che sia legittima, ne anche quella deiriuiperatore, che è fondata in sulT autorità de' Romani, clic fu maggiore usurpazione che nessuna altra ; e non quella dei preti, la violenza dei quali è doppia, perché a tenerci soUo usano le armi temporali e le spirituali. » (Gric-

CIARDIXl).

2. « Chi è in altez/.a di queslo niondo ha sempre paura; se egli niangia, egli ha paura di non essere avvelenato, e fassi fare la credenzia e non si fida di creatura, né di fratello e né di figliuolo, né di madré, né di persona-niuna : sempre vuole la credenzia. Se va a dormire, se si leva, o se vuole andare a cavallo, se si calza gli sproni alla sella dei cavallo, in ogni cosa la credenzia » {Le p>edivhe volffari di ^an-Bernardino da Siena. Sienne, 1880, 3 vol., v. III, p. 369. — Cl. Maffeo Vegio, De felicitate et uiiseria. Opéra, Lodi, 1613, p. 202.)

LA SIGNORIE 17

En 1470, Girolamo Olgiati et Gianandrca Lanipugnani assassinent le prince Galeazzo Maria Sforza dans l'église de Sant-Ambrogio, à Milan. En 1478, les Pazzi, les Salviati, les Bandini assaillent à main armée Laurent et Julien de Médicis, dans l'église de Santa-Maria del Fiore, à Florence ; Julien tombe sous les coups des conjurés ; Laurent ne doit son salut qu'à sa présence d'esprit; au milieu du désarroi et des cris résonnant contre la voûte, à faire croire qu'elle s'etFondre, il a tiré son épée, roulé son manteau à son bras, et, blessé déjà, ferraillant quand môme, il s'est réfugié dans la sacristie. En lt84, Ludovic le More n'échappe au poignard des assassins qu'en entrant dans l'église par une autre porte que par celle où ils sont appostés. En 1488, Girolamo Riario, tyran de Forli, est égorgé par un complot. En 1488, Galeotto Manfredi, tyran de Faenza, est poignardé par sa femme. En 1501, Giovanni Frangiani, tyran de Fermo, est mis à mort par son neveu, et ce neveu, Oliverotto de Fermo, est à son tour exécuté par César Borgia.

En dépit de ces dangers, malgré le vieil esprit républicain dont il est l'opprobre vivant; malgré la jalousie des princes qu'il évinça du pouvoir; malgré la rancune de ses partisans qu'il accabla de son bienfait, le tyran demeure.

Pour demeurer, il ne recule devant aucune perfidie, comme devant aucune cruauté. Rien ne lui répugne dès que tout lui profite. Machiavel disait que le prince doit être homme, mais qu'il doit aussi (Mre bête, et il en prenait exemple de la légende d'Achille, nourri par le centaure Chiron'. Nourri par un centaure, le prince italien est pour la moitié un bel animal, lâché à ses instincts royaux et pratiquant la morale des forêts vierges.

I. « Ad un principe è necessario saper bene usare la bestia e Tuonio, il che vollero signiticare gii antichi con la favola di Achille ediicatoda Cliirone centauro. » (Machiavelli.)

18 LE ULATTROCKNTO

Everso d'Anguillara, tyran de la campagne romaine, tue un homme comme une brebis, poursuit ses filles de sa passion sauvage, attaque ses fils le poignard à la main, invente des tortures, « ne porte pas moins dommage à ses proches qu'à ses ennemis ». A sa mort, on trouve dans ses cachots des trésors, des prisonniers et des instruments de faux monnayeurs. Il ne croit à rien, répète que le monde est régi par le hasard et que les âmes des hommes sont mortelles, comme celles du bétail. Et à ses gens qui ont travaillé six jours et qui implorent un peu de répit le septième, disant que c'est le jour dominical, le jour du maître, il répond que le Seigneur, c'est lui^.

Galeazzo Maria Sforza, qui est accusé d'avoir empoisonné sa mère, enterre vivantes ses victimes, expose au mépris public les femmes qu'il a séduites et, selon le chroniqueur Dei, « commet des choses à être chaque jour assassiné par les siens ». Un jour, il surprend un paysan qui lui a volé un lièvre ; il l'oblige à manger le lièvre cru, avec le poil, avec le cuir, et le paysan en meurt^.

Chez Ferrante d'Aragon, écrit Commines, « n'y avait ni grâce, ni miséricorde, comme m'ont conté ses prochains et amis. En faisant bonne chère, il prenait et trahissait les gens^ ». Il attire le condottiere Niccolù Piccinino, lui montre les magnificences de son palais et l'égorgé. Il invite les barons napolitains à une fête, clôt les portes, les arrête et les exécute par petites séries pour mieux épouvanter le peuple; le comte de Carinola

1. « Uxorem eorum et filias in palatiurn rapiens prostituebat, stupris et adulteriis cunctaperuùscens,neque incestus caruit inrainia,tamquam pudicitiiE filiarum illuserat... Non minus consanguineis et auiicis qiiam iiostibus nocuit... » Aineœ S'/lvi'. Piccoloinini Opéra inedUa, pub. par Cugnoni, Memor. del. R. Ac. dei Lincei (Rome, 1883, VIII, p. 507).

2. Bersahdino Corio, Sloria di Milano (Milan, ISo.'J, 3 vol. III, p. 313).

3. « Nul homme n'a esté plus cruel que luy, ni plus mauvais, ni plus vicieux et plus infect, ni plus gourmand que luy. Le père estoit plus dangereux: car nul ne se connaissoit en luy ni en son courroux ; car en faisant bonne chère, il prenoit et trahissoit les gens... » {Mémoires de Commines, VII, 11.)

LA SIGNORIE 10

est traîné dans les rues par les bœufs et mis en pièces par le bourreau; le vieux ministre Petrucci, aiiquel on a toujours souri, dont on a accepté, avec obligeance, les petits cadeaux jusqu'à la fin, est soumis à la torture pour qu'il confesse, dit Porzio, ove fosse la sua moneta^. Ferranle enferme ses prisonniers dans des cages, s'amuse à les bien nourrir, les entretient dans l'ignorance du délit qu'ils expient et de la destinée qui les attend, et, pensant à eux, il éclate de rire-. 11 tranche la tête de ses victimes et les fait saler « ainsi morts ». Il les habille, les maquille, les dresse contre les parois de ses caves, s'en compose une galerie qu'il va visiter dans ses moments d'oubli. 11 empoisonne les bénitiers de Venise per vendicarsi con la signoriaK 11 prend les femmes « à force », célèbre en des fêtes publiques, où assistent les ambassadeurs, la naissance de la fille qu'il a eue de la sœur de son chapelain et se choisit cette devise : Malo nwri quam fœdari.

Philippe Marie Visconti, vivant dans l'intérieur de son palais gardé comme une forteresse, au milieu de ses astrologues, de ses espions, de ses médecins et de ses favoris admis à son intimité après une longue initiation; d'abord maigre à découvrir son épine, ensuite gras à ne plus monter à cheval; vomissant un peu chaque matin, revêtu délotle couleur de pourpre et d'améthyste, se promène dans ses jardins en marmottant des prières; s'étend nu sur une pelouse à la caresse

1. Camillo Poit/io, la Com/iura dei liaroni, Lucques, 1816, p. 159.

•2. • Fcrdinandus, rex Neapolitanonini, pra'claros eliarn viros conclusos carcere etiam bene atqiie abunde pascebat; eaindem ex iis voluptatein capiens, t|naii) pueii e eoncliisis in cavea aviculis ; qiia de re sippe numéro sibi ipsi inter iiitimos suo» c;iii, multumque gratiilatus, sublaiiditusqiie in risum tandem, ac cachinnos profundebalur. » (Po.n- TAXo. Opéra, baie. I.ïbl, 4 V(d.. p. 1)56.)

3. « ... Inlino, a Tare tajare la testa pro ut sopra, e poi a farli salare cosi morti, e leuire secchi suso le sale e camere sue a suo domiiiio per suo piacere. Et che questo re Ferrante fosse crudele, non sono niolti anni che in Venezia fece brusare la sua Resanata e dipoi attosicare tut te le acqiie sancte de le Ghiesie di Venezia per vendicarsi conlro la signoria » .Muratori. Iteruin ilulicaruut scnptoreit. Milan, nj3-n51, 2'J vol. Ulario ferrarese, XXIV, p. 294.

du soleil ; se divertit à mettre sous le nez des gens un serpent qn'il tire brusquement de sa poche; et lorsqu'il déambule parmi ses salles garnies d'armes, d'armures, de machines de guerre, et qu'il arrive au mur, il s'arrête, se retourne, frappe la paroi du pied, et son chien le suit par derrière'. Il fronce le sourcil devant celui qu'il va combler de son bienfait et sourit à la victime déjà condamnée dans son C(LMir. Selon Pier-Candido Decembrio, il livre une de ses femmes à la torture, en abandonne une autre aux servantes et ne se confie jamais à personne qu'il ne s'en délie davantage.

Sigismond Malatesta, écrit ^Eneas-Silvius, «fut tellement impatient de libertinage qu'il lit violence à ses lits et à son gendre-. Ac/oifscens sœpe tiiipsit in feminam, et muUebria passKs, sœpe mascidos effemïnavit. Jamais à ses yeux un mariage ne fut consacré. Il souilla les religieuses, viola les Juives, et, quant aux enfants et aux jeunes Jilles qui ne voulaient pas consentir, ou bien il les donna à la mort, ou bien il les

1. « Circumferebatque ad audientes caput. non unquam retro aspiciebat quod usatissimum iiii fuit, voce raucidiore plerumque increpans aliquando cachinnans jaclabundo similis, cnui ad aniœ finem pervenisset, ita siibsistebat, ut se volvens pedis plantam parieli inculeret, a tergocane ali(|uo comitanle herileni fjressiim. » l'iEii-(l\M)ii)0 Dece.mbhio. \Ua l'hilippi Muriœ Vice Comitis, Miiratori, Uerum. XX. p. 983

2. « Libidinis ita impatiens fuit, ut (iliabus ac generi vim intulerit. Adolescens sœpe nupsit in fceminam, et muliei)ria passus, sœpe masculus ett'eminavit. Nulia apud euui fuerunt facta malrimonia. Virgines sacras incestavit, judeas vioiavit. pueros et puellas qui ei non consensere. autneci dédit, aut crudelibus niodis everberavil. Muiieres quarum filios e sacro fonte levavit compinres adulteriopolluit, eorumque vires necavif. liarbarosomnescrudeiitatevicit.Cruentœnianus diris suppliciis sonteset insontesaffecerunt. Pauperesoppressit, divitibusbona(liripuit,necviduis, necpupiliispepercit, nemosnbejusimperio securus vixit. Reosnuncopes, nunc uxores, aut liberi forma praistantes fecere. Sacerdotes odio habuit, de venturo seculonihii credidit, et animas perire cum corpore existimavit. ^dificavittamennobiletemplum Ariminiinhonoremdivi Francisci ; verum ita gentilibusoperis implevit, ut nontani christianorumquam infideliumdemonesadorantium, templum essevideretur, atquein eo concubinfe suœ tumulum erexit, et artificio et lapide puicherrimum, adjecto tituio gentili more in hoc modum Divœ Isottte sacrum... Duas uxores, quas diixerat ante contnbernium Isotta;. alteram post alteram seu ferro, seu veneno extinxit. tertiam qua,' bas precesserat, nondum cognitam, accepta dote, repudiavit. » (i4:NEAS-Svi.vius, Commentarii, p. 92. — Opéra inedïta, pub. par Gugnoni, p. 509.)

LA SIGNORIE 21

lournieiila de cruelle façon. Il salit d'adultère plusieurs femmes dont il avait porté les enfants au haptônie. Il tua leurs maris. H surpassa en criuxuté tous les barbares. Ses mains ensanglantées accablèrent de tourments horribles les innocents et les coupables. Il opprima les pauvres, enleva aux riches leurs biens, n'épargna ni les orphelins, ni les veuves; personne, sous sa signorie, ne vécut certain. Ses sujets étaient traités comme des coupables pour leurs richesses, pour leurs femmes et pour leurs beaux enfants. Il eut en haine les prêtres, ne crut rien d'une vie à venir, et estima que les âmes périssent avec le corps. A Rimini pourtant, il édifia une noble église en l'honneur de saint Franrois; mais il la remplit tellement dœuvres païennes que le temple semblait être non de chrétiens, mais de païens adorîint les démons. Et il y éleva un tombeau à sa concubine, très beau de matière et de travail, où, selon la coutume païenne, il grava cette épigraphe : Divœ Isotf.v sacrum. Des deux femmes qu'il épousa avant son commerce avec Isotta, il tua l'une par le poignard et l'autre par le poison ; il répudia la Iroisièuic, ([ui les avait précédées, sans l'avoir connue, lui ayant pris sa dot. »

Un Gonzague se vaute d'avoir dépensé eu ])laisirs deux cent mille ducats. Paudolfo Petrucci roule des pierres du mont Amiata sur les passants. Gianpaolo Baglione vit avec sa sœur. Nicolas d'Esté tue sa femme Parisiiia et son tilsUgo, qu'il suppose unis par l'iuceste. Ilippolyle d'Esté crève, par jalousie, les yeux à son frère Jules, Hercule d'Esté crève un œil et tranche une main à deux ceuts coujurés. Varano da Gamerino supprime deux de ses frères, qui prétendent à l'héritage «le ses enfants. Ludovic le More omprisonne, dans l'insalubrité (l'un cliuiat meurtrier, la maladie de son neveu, le jeune et chétif Galeazzo. On sent l'animalité farouche, l'instinct féroce, la |)assion brutale.

On se tromperait cependant, si l'on lie considérait

lo prince qiiattrocentistc que comme une bête malfaisante, échappée d'une cage de fauves et livrée à ses monstrueux appétits. Canaille, il a de la marque; scélérat, il garde de Tallure; assassin, c'est un assassin supérieur.

D'abord, à cùlé des mauvais princes, il y a, pour ainsi parler, les bons princes, les Cosme de Médicis, les Lionel d'Esté, les Lodovico Gonzaga, les Federigo di Montefeltro. Lorsque Federigo di Monte feltro, sans escorte et sans armes, se promène dans sa bonne ville d'Urbin, qui travaille, prospère, ignore les blasphèmes et les jurons, et alteiid Raphaël, le peuple tombe à genoux et s'écrie : Dio ti mantenga^ signoj^e^l Cosme de Médicis, que nous retrouverons plus lard, se montre non seulement le patron, mais Fami ingénieux (lu ])etit peuple. Lodovico Gonzaga sait pardonner à la veuve et aux orphelins de son frère Carlo, qui lui disputait le Gouvernement; all'able, lettré, souriant, le rude homme de guerre à qui Vitloriuo da Feltre a insufllé quelque chose de sa ferveur divine, prépare, par trente années de règne éclairé et heureux, la sigiiorie de Mantoue à la bonne marquise labelle. Lionel d'Esté est une apparition charmante, l'œuvre de choix de l'humaniste Guarino de Vérone, qui l'a initié à la vie de l'esprit, comme Braccio da Montone l'a initié à la vie de la guerre; en chasse, il se souvient de son vieux maître et lui envoie des perdrix et des faisans accompagnés de distiques latins; en villégiature, il lui demande rexi)lication de tel passage d'auteur classique; au camp, il lui raconte la victoire dont, sans qu'il le dise, il a été le principal ouvrier. Il lit Plutarque, improvise des vers, compose des sonnets où toute l'élégance d'Anacréon se retrouve; il diminue les impôts, fonde des œuvres pies, refonde l'Université, distribue trente mille livres d'une seuleaumône; il est

1. Voir la charmante biographie de Federigo di Montefeltro, dans Vbspasiano, Vite di uoinini illustri del secolo XK, Florence, 1839, p. l'A.

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pieux, bienfaisant, miséricordieux aux pauvres gens qui le bénissent; et il doute de Tauthenticité des lettres de Senèque et de Paul.

Et chez les nlauvais princes eux-mêmes, des qualités aussi précieuses qu'imprévues arrachent le crime à l'intérêt comme au rang d'une cour d'assises et le sauvent de l'oubli. L'instinct est servi par les facultés les plus lines ; la bestialité se complique d'intelligence ; la perfidie, de grâce, de courage et de raison. Le but est si évidemment manifeste, si rapidement compris, si énergiquement voulu qu'il semble excuser l'horreur des moyens qu'il emploie. Dans la même conscience, nous assistons à de surprenantes combinaisons de vice et de vertu, de férocité et de tendresse, de laideur et de beauté morales. Si Everso d'Anguillara viole ses enfants et fabrique de la fausse monnaie, il bâtit à Rome un hôj)ital pour les pauvres. Si Laurent de Médicis ordonne le sac de Volterre, qui passe à bon droit pour un des actes les plus abominablement cruels de l'époque, il rime un canzonière d'amour de la tendresse la plus délicate et la plus nuancée. Si Sigismond Malalesta agrippe avec ses dents un morceau de bras à une princesse allemande, la tue et est accusé d'avoir souillé son cadavre', il se fait tailler dans du marbre le crâne d'un ancêtre pour avoir constamment présents à ses yeux l'idée de la mort et la préoccupation de son salut. 11 peut avoir l'àme d'un loup; il a le prolil d'un camée'. Au chroniqueur Benedetto Dei qui l'a vu, il semble « un nouveau Mars sur les arçons ». 11 est poète. Il chante les prés diaprés du printemps et les jeunes filles qui y tournent des rondes. Et au sombre portrait qu'il en a tracé, yEneas-Sylvius ajoute ces lignes : « Sigismond Malatesta fut d'une grîinde force d'àme et de corps; doué d'éloquence et de talent

1. « E cosi presela e non volendo quella consentire, li mordette un braccio, tiranaosene un pezzo a se, qualc poi l'uccise. » [Giornali napolelani, Muratori, Kcruni. XXI, p. H30.)

2. Charles Yriarte, Un condottiere italien au xv siècle, Paris, 1882.

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militairo; il connut les histoires; il eut une habitutle non petite de la philosophie; et à quelle chose qu'il s'appliquât, il semblait né pour elle'. »

Four le goût, pour la culture, le prince est un délicat, presqu'un raffiné. Toute faute d'harmonie, une ligne disgracieuse, un manque de proportion est jour chagriner son souci naturel d'élégance. Son poignird n'est pas qu'une arme affilée de trahison, c'est un bijou d'orfèvrerie, et s'il garde du sang aux mains, il possède des grâces antiques dans sa mémoire. U se montre curieux des sonnets d'amour, d'humanités savantes, de beau latin. Il vit entouré de philosophes, d'artistes, de poètes qu'il retient autant par sa générosité naturelle que par son intérêt passionné. Philippe-Marie Visconti lit les sonnets de Pétrarque. Ferrante d'Aragon introduit dans sa chancellerie et dans son cabinet les esprits les plus brillants elles plus littéraires de sa cour. Galeazzo Sforza, à seize ans, spcmble à /Eneas- Sylvius posséder toute la sagesse, ttute l'expérience et toute la vertu d'un vieillard. Son père, Francesco Sforza, abaisse son épée à coquille devant le grec de Filelfo. Son frère, Ludovic le More attire à Milan le Vinci. Cosme de Médicis meurt au milieu d'une lecture des Evangiles; un autre au milieu d'une lecture de Virgile.

C'est dans le commerce et le spectacle de la beauté qu'il écoule sa vie. D'autres ne prendront garde qu'aux meutes, qu'aux fauconniers, qu'aux renés brodées; lui y ajoute le soin des marbres antiques, des pierres gravées, des livres précieux et des purs trésors de la pensée ([u'il accumule dans son palais orné de fi'esques, de faïences, de bronzes, de tentures, de médailles, de camées, de vaisselles d'or et d'argent.

Il est charitable, grand fondateur et bâtisseur d'hos-

l. « Mulla vi animi et corporis fuit, eloquentia, militari et arte pra'ditus ; novit historias, piiilosophiœ non parvam peritiam habuit, quanicumf|iie rem sectatus est ad eam natus videbatur. » Commentavii, p. ^j:.

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pices, (Je couvents, de chapelles, d'églises. Toujours pratiquant, il est même souvent convaincu. Il est magnanime, mettant sa vanité non seulement à donner, mais à savoir donner à l'exemple d'Alphonse d'Aragon qui, devant son lave-main, distribue ses bagues aux gens de son entourage et feint de les oublier à leurs doigts. C'est un charmeur qui séduit et subjugue par sa politesse exquise, sa bonne grâce parfaite, les ressources et les caresses de son esprit. Philippe-Marie Visconti ne contraignait- il pas à la bienveillance tous ceux qui l'approchaient, sujets et ennemis'? Il ne soigne pas que sa main comme Galeazzo Sforza-, mais son geste; pas que son habit, mais son sourire; pas que ses armes, mais son regard et sa voix. Sa personne morale comme sa personne physique obéissent à des lois de style-*; sa vie est composée comme une œuvre d'art; jusque dans le déportement, il conserve une aisance tranquille, une sérénité heureuse, une maîtrise et une possession de soi incomparables.

Et dans ses domaines spéciaux qui sont ceux de la politique et de la guerre, il va donner des leçons à l'Europe.

En dépit du désintéressement de la population des villes pour la guerre, l'état de guerre semble avoir été l'état normal du Quattrocento.

Cinq provinces, Milan, Florence, Venise, Rome et Naples se font continuellement la guerre. « Je n'en-

\. « Miro prîRlerea ingenio non subtlilos modo, sed hostes ad benevolentianj alliciebat. > (Pieh-Camuoo Deckmbhio )

2. « OUre modo si dilettava haver bella mano. » (Bkkxahkino Cokio.)

3. On en trouve un exemple bien typique dans le livre du l'rince de Pontano : « Quamobrem ab oculorum motionibus omnis erit abjicienda levitas atquc iu)pudentia... Sit igitur inressus non mollis, non concitatus, non dissolutus... Absit ab omni corporis motu rusticitas et petulantia, manum complosio et brachiorum concitata motio, omnino inepta. »

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tends rien, écrit Marsile Ficin, sinon bruit d'armes, fracas de chevaux, coups de bombardes; je n'apprends rien, sinon pleurs, rapines, incendies et morts ^ » « J'en ai tant vu, moi, de malheurs ! s'écrie san Bernardino de Sienne. Les maisons brûlées dans les cilés comme dans la campagne; quasiment aucune resiée debout; les vignes coupées, les forêts et les bois brûlés, jusqu'aux églises; le bétail porté loin, les richesses consumées pour maintenir les guerres, et quand on retourne à la maison, il n'y a plus d'argent, il n'y a plus de marchandises; les arts et les métiers ont disparu 2. » En 1409, Giovanni Galeazzo Visconti défend de prononcer le mot de paix, même aux prêtres qui, dans leurs prières, doivent dire à Dieu : Dona nobis tranquillitatem, et non pacem. En 1484, le pape Sixte IV est accusé d'être mort de colère à l'annonce de la paix : « Aucune force ne put éteindre en lui la guerre cruelle, et rien que d'avoir entendu le mot de paix, il mourut'^ » « Ne craignez rien, compagnons, criait Alexandre Sforza à ses soldats, l'Italie ne sera jamais sans guerre ! «Et comme les sujets de Sigismond Malatesta le supplient de se donner du repos et d'épargner la patrie : « Allons, répond-il, ayez bon courage, tant que je serai vivant, vous n'aurez jamais la paix'*. » La terre tremble sous le sabot de continuelles chevauchées; les châteaux sont rasés; les fleuves, détournés de leur cours; les monastères, pillés; les populations, torturées. En 1447, au sac

1. « Nihil audio nisi armoruni sonitum, equorum strepitum, tonitus boiubardarum ; nihil usquam sentio, nisi île tus, rapinas, incendia. CiPdes. » (Marsii.io Ficixo, Opéra, Hàle, l"n6. Epistolœ, VI, 1.)

2. « lo n'Iio veduti tanti danni 1 Arse case, si nelle città e si ncl contado, che quasi non è rimasto niuna in luogo, e le vignç tagliate, boschi e selve arse, insino a le chiese ; nienato via il bestiame, consuniate le ricchezze grandissime par lo mantenere le guerre... quando si forna in casa, sono raancati i denari, mancate le mercanzie, l'arti venute meno, e i uiestieri. » (SAN-BKHNAnniNO, l'rediche, II, 226.)

3. « JN'ullavis sœvuni potuit cxtinguere Sixtum, Audito tantuni nomine pacis, obit. »

GuicciAHDiM, Storia fiorentina, p. 70.

4. « Ite, inquit, et bono animo estote, nunquam me vivo pacem habebitis. » (yJÎNEAS-Svi.vius, Comm , p. !)2.)

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(le Plaisance, les soldats torturent les prisonniers au point que ceux-ci « désirent la mort, comme d'autres souhaitent la vie ; » ils violent les religieuses, violent les enfants, dépassent Sodome, dépassent Gomorrhe, se partagent à manger Thostie taillée à coups de sabre, font de la salade avec les huiles saintes'. Pas une minute pour souftler, se ravoir, se reprendre. « En cette année, note un chroniqueur, le blé fut récolté en paix, et il n'en fut pas perdu un épi. »

Comme nous l'avons dit, la guerre est désormais confiée aux condottières. Ces condottières ne sont plus des soldats d'aventure étrangers, anglais, français ou hongrois. Alberico da Barbiano a réuni les Italiens qui combattaient sous les gonfalons de ces bandes, institué sa compagnie de Saint-tîeorges, et fait do la guerre une institution nationale. C'est à son école que se sont formés les grands capitaines de l'époque, les Biancardo, les Del Verme, les Cane, les Broglia. les Attendolo Sforza, les Braccio da Montone. Leur histoire à eux tous est à peu près la même ; ils sont partis de rien, de garder les cochons comme Carmagnola, d'une échoppe de boulanger comme Gattamelata, d'un étal de boucher de Pérouse comme Piccinino-; ils ne portent le plus ordi-

1. « Deuin. et sanctos ejiis non vereri opère demonstrarnnt : divina in^rodiiintiir oracula; nitaria ad terrani prosterniintur ; sepulcra etlodiiintur... Oleo sancto insalata- conficiuntur. Corpus Christi Sacralissiiiiuiii niucronibus perforatuui et in partes divisum, alteri ab altero traditur obbrobriose devorandum. » [Del sacco di Piaceiiza. Archiv. stor. ital. Florence, 1847, p. 100.)

2. C'est ainsi que Je poète contemporain Cornazzano leur consacre ces jolis vers :

Ma i noslri, quando cavalcan le squadre, Tratti son de la mandra degli arnicnli h spesso tolti di braccio alla uiadre Senza amici lontan, senza parenti Al soldo vanno, e con eterua famé luiparan Tarte, e col tremar de denti.

F lor lelti di piuma é l'herba el stramc Sotto i cavalli, e volendo calore Porgon le nian al fumo dei letame.

D'opni tempo dcU'anno. a tutte l'ore Vestiti a un modo, pane e acqua e agli Per cibo, e l'appetito per sapore.

A. CouxAZZANo, De He mililan, Venise, 1536, p. 56.

nairement que le sobriquet que les soldais leur ont donné sur le champ de bataille, /« Force^ la Poirjne, le Chat tacheté^ le Chien^ le C Ion. Ambitieux et aventureux, ils ont quitté leur famille, suivi une bande de passage, appris leur métier empiriquement, conquis leur grade dans la mêlée et fondé à leur tour une condotta^ . Ce sont de rudes gens, forts comme des buffles, iiers d'être forts, le plus souvent illettrés, tailladés, éborgnés, estropiés par la profession-. Attendolo Sforza que Pontano appelle le seigneur de la charrue, est né en Romagne, à Gotignola, d'une famille de demi-brigands, « d'une pudeur, dit son biographe, et d'une fécondité admirables; » les cuirasses, les heaumes, les espadons pendent au mur; on couche habillé, pêle-mêle, sur des lits sans couverture; on mange les nourritures qu'accommodent devant vous les muletiers; quelquefois, on décroche une épée, et tous, hommes, femmes, les vingt frères et sœurs du garçon, s'amusent à s'escrimer devant la porte. Lui-même sait à peine lire, signe son nom avec une croix, épelle, dans les loisirs de ses prisons, le bréviaire, attache à la queue des chevaux les paysans qui lui volent l'orge, enfonce son épée dans les côtes d'Olhon III alors qu'il se promène avec lui, gagne vingt batailles, en perd quelques-unes et meurt noyé dans le fleuve de Pescara, qu'il veut traverser à la nage en plein hiver. Son contemporain et son rival, Braccio da Montone, est coulé de la même pâte ou plutôt taillé du même roc. Aussi musclé, aussi brave, plus cruel. « Il se plaisait, dit .^ineas-Sylvius, à jeter les misérables des hautes tours'^. » 11 broie sur l'enclume d'un couvent la tête de dix-neuf moines qui ne sont point de son avis.

1. Ercole Ricotti. Slorie délie compagnie di ventura in Ilalia. Turin, 1845, 4 vol.

•2. Niccolù Piccinino ayant rencontré le poète Beccadelli lui dit : « Quolies tête ipsuui considero, tanla cognitione piaîdituni, tôt lantisque animi bonis clarum atque illustreni, nie auteni contra, meamque ignoranliaui rursus reputo: odi te ut adversariuni, veneror ut scienteni. » (l'fiMAKo, Opéra, p. 1713.)

'.i. « Oblectaretiirque altis ex tunibt.s miseros jacfari mortaies. » Opéra inedila, p. 507.

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A Assise, il précipite trois hommes du remparl. A Spolcto, il jt'ltc par dessus un pont un messager qui lui apporte de mauvaises nouvelles. A Viterbo, il lance un j)risonnier dans un torrent, et comme le prisonnier en réchappe et qu'on intercède pour sa grâce, il y consent, à condition de tenterlépreuve une seconde fois'. Ne croyant ni à Dieu, ni à diable; mort en enfer, dit la légende: et cependant, ajoute Campano, lorsqu'il chevauchait par les routes de Florence, beau comme un dieu! Les bandes de ces capitaines se recrutent d'individus sortis de la société et de la loi. de bannis, de bandits, de/iiorusciti, comme on les appelle. Eux-mêmes sont sans foi, sans loi, sans principe; ne gardant d'autre honneur que celui de vaincre; passant indilléremment d'une cause à l'autre; trahissant pour l'ennemi d'hier l'ami d'aujourd'hui, et d'ailleurs constamment au service, à la solde et à la dévotion du plus offrant.

Ceci posé, il ne faut point que les scènes de carnage, de pillage et de torture dont l'époque est remplie nous égarent. Si la guerre est en quelque sorte normale et continue, c'est qu'elle est confiée à une seule classe de personnes, limitée à l'industrie de spécialistes, réduite à des atfaires d'escarmouches, d'embuscades et de coups de main. Au lieu de contlits généraux, qui lèvent tout un peuple etembraseut toutun pays, on se bat pour un pont, pour un gué, pour un passage, pour une colline, pour un château; on choisit son terrain et son moment; on ferraille proprement sans répandie trop de sang inutile. Hercule d'Esté, ératlé par un coup de bombarde du Colleone, lui mande qu'il s'est comporté avec malice et en barbare, ayant cherché à tuer, avec une horrible tempête de balles, des gens valeureux qui conibatlaient à l'épée et à la lance pour la veilu et pour la gloire. Les adversaires aux prises

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