Edition de Tibulle de Baehrens. Leipzig, 1818, I, p. nid
cipo, une méthode au moins est inaugurée, et si elle concentre son effort sur l'antiquité et n'apporte aux langues néo-latines aucune contribution comparable aux bases jetées par Dante dans son De Volgare doqiicnlia, elle peut se glorifier d'initiateurs hardis, comme Flavio Biondo et comme Lorenzo Valla.
Flavio Biondo, pour ne pas remonter jusqu'à Albertino Mussato, est un précurseur, ouvrier modeste, actif, empressé et laborieux, dans un domaine qui ne rapportait point de gloire.
Employé à la Curie, mais chrétien, et marié, et père de « dix enfants mineurs, » qui l'obligeaient à beaucoup travailler, il semble s'être tenu à l'écart des secrétaires apostoliques humanistes. Il n'en pouvait point fournir la carrière, puisqu'il avait une famille régulière qui lui fermait les portes de la fortune curiale. Il n'en partageait pas non plus le caractère : écrivant mal, ayant besoin, selon le jugement d'^neas-Sylvius, '.< d'un correcteur et polisseur^ », et ne professant point au surplus une soumission trop servile à la tyrannie de l'antiquité. « Il nous plaît de poser dans cette préface, écrit-il au seuil de sa Roma triiimphans^ que nous parlerons de la religion des Romains et des autres Gentils, de telle manière et dans une telle intention qu'ayant montré la saleté, l'impiété et la très grande légèreté de leurs rites, nous rendrons la sainteté de la religion chrétienne plus agréable aux hommes de bonne volonté. » Taillé de la sorte, il était fait pour moins bavarder que les autres.
Avant tout homme de bon sens, il a de bonne heure témoigné son escient dans cette question chère aux
1. « Scripsit historiam opus certe laboriosum et utile, verum expolitore einendatoreque dignum. Procul Blondus ab eloquentia prisca fuit, neque satis diligenter qua? scripsit, examinavit. » (.4i;NE\s-SYLvius, Comin., p. 310.) — (Cf. Goktese, De Hommibus doctis,^. 389.)
L RSPRIT CRITIQIE 267
secrétaires de la Curie, de la dilîérence de la langue érudite et de la langue populaire des Romains ^ Et tandis que Leonardo Bruni voulait absolument apercevoir une différence substantielle entre les deux idiomes, qui auraient gardé chacun leur origine, Flavio Biondo sut établir ou tout au moins reconnaître qu'il ne s'agissait que d'une différence de forme créée par l'éducation et l'art des écrivains. Jamais le peuple, disait Leonardo Bruni, n'aurait su décliner supellex, ni distinguer filiin de filiabiis. « Personne, répondit Flavio Biondo, n'est si rustique, si grossier et si hébété de jugement, qu'il ne sache en quelque façon, pourvu qu'il puisse parler, varier, dans son discours, les temps, les cas, les modes et les nombres, selon que le réclament la raison et temps du récit 2. » Cette constatation de l'origine commune du latin parlé et du latin écrit, et de la régularité grammaticale du latin parlé, est d'un bon esprit.
Le secrétaire apostolique en montre toute l'étendue dans quatre ouvrages principaux qui chacun marque une date. Dans sa Roma in^taurata, il essaie, à l'aide des textes et des inscriptions, de reconstruire la topographie de la Rome antique d'après l'état de la Rome contemporaine. Dans sa Roma triumphans, il décrit les antiquités publiques et privées, les institutions politiques, les institutions religieuses de la Ville éternelle triomphante. Dans son Italia ilhistrata, il décrit dans sa géographie, son histoire, l'origine de ses cités, ses grands hommes d'autrefois, ses grands hommes d'aujourd'hui, chacune des dix régions qui divisent la P«''ninsul('. Fnfin, dans ses Hhtoi'iaruin ah inclinatione romani imperii Decade^^ il raconte l'histoire de l'Italie
1. Sur ceUe dispute »|ui présente un certain intérêt philologique, V. Hkuni, Eijist., VI, 10. — Por.dio, Quspsiio terlia convivalis (Opéra, p. -20.) — Filelfo. Epist.. IX> 6. — Valla, Opéra, p. 330.
2. « Neiiio taui rusticus, neuio tnin rudis. tauique ingénie ha'bcs sit, qui modo loqiii possit. quin alii|u:i ex parte tempora, casus, niodosque, et nmiieros noverit dicendo vanare. prout narranda* rei tenipus ratiuque vidfîbunttir ptistiilare. » (Mignirii, La Epislola <li Flavio Uionilo de locutione lioiiiana. Propugnatore, Bolof,nu>, 1890, XXlll, d35.)
depuis la cluilcf de l'Empire jusqu'au moment contemporain.
Ces Décades représentent l'œuvre maîtresse de Flavio Biondo. Il y travailla toute sa vie, les reprit continuellement, les composa, non d'après l'ordre chronologique, mais par pièces et par morceaux, et n'eut pas le loisir de les terminer. Néanmoins, telles quelles, et en dépit de leur litre emprunté à Tite-Live, elles constituent une étape des sciences historiques.
Depuis la date de la chute de l'Empire, on ne savait rien ou presque rien de l'histoire du monde. C'était un trou, un silence de miUe années, que rompaient mal quelques chroniques, fort nombreuses peut-être, mais éparpillées, diflicilement accessibles et que personne ne s'était inquiété de coordonner en une o'uvre synthétique. Flavio Biondo propose à son industrie précisément cette œuvre synthétique. Et qu'au lieu d'aller directement à l'antiquité splendide, il se soit spontanément tourné vers l'époque de barbarie et de ténèbres, que les humanistes envisageaient comme un arrêt d'humanité ; qu'il ait compris que les faits historiques de l'invasion des Barbares et des croisades avaient pesé d'une lourde masse sur le développement de la civilisation et qu'il n'ait point hésité non plus devant les obstacles innombrables, qui s'opposaient à un dessein de cette envergure, cela témoigne de sa hardiesse. Dans l'exécution même de son œuvre, il dépensa autant d'origiiialité que dans sa conception.
A l'histoire en cours, telle que la pratiquaient les humanistes, qui représentait, pour employer les paroles de Cicéron, moins « une maîtresse de vie » qu' « une messagère de beauté », toute en façade, composée d'exordes pompeux, de passages brillants et de mouvements oratoires, Flavio Biondo substitue les faits, la recherche des documents, la critique des documents, le travail des matériaux et des sources. Pour recueillir des faits, il s'adresse partout, aux princes, aux humanistes et aux
L ESPRIT CKITIQUE 269
savants qui sont sur place, à tous ceux qui, par leur position ou leur science, sont désignés à le servir. « Je demande et je supplie, écrit-il à Alphonse d'Aragon, plus dans mon intérêt que dans celui de ta majesté, qu'on recherche tout ce qui subsiste des monuments (lu royaume d'Espagne et que tu ordonnes qu'on m'en envoie un exemplaire'. » « A la vérité, lui répond Francesco Sforza, pour en venir à ce que tu me demandes, à savoir qu'il doit exister certaines chroniques, ou de Milan, ou de Pavie, contenant l'histoire des origines des Visconti et des choses accomplies par eux, nous nous sommes occupés de te les procurer, hien que jusqu'à présent il n'y ait aucune connaissance de l'endroit où elles peuvent se trouver, ni du personnage en possession duquel elles peuvent être '-. » « Pour exécuter ta volonté, lui répond Francesco Barbaro, j'ai réclamé souvent et avec diligence ces petits commentaires de Brescia; mais on n'a pu encore les avoir. Aussitôt que ce sera possible, je prendrai soin qu'ils te soient envoyés^. » « Quant aux histoires que tu demandes, lui répond Lorenzo Valla, le roi n'en a point d'autres que celles qui furent écrites en langue espagnole par un certain roi Alphonse, mais qui traitent «l'une matière qui ne fait point défaut aux livres latins écrits '*. » Mais les livi^i's laiins écrits, qui auraient suffi à un rhéteur ordinaire, ne sont point pour contenter Biondo. Il lui faut des sources inédites et des docu-
1. « Hinc m.igis rnea' (|naiii tune inajestitis. cni sum devolissinius caus.i, peto atqne contendo ut oiuni.i qu;i' habeantur regnoruiii Hispania? inoniunenta conquiri eoruinqiie exeinpluin ad uie initti juveas. »
2. « Veruiu iil ad ea veniamus qu.e suiiuuo a Dobis studio petis, ut chronica scili<x't qna», ut scribis, aut Mediolani aut Papi.v esse dcbent, continentia vicecoiiiilnni origineni resque per ipsos pestas, ad te iniHi <-urenius. licct niilla uobis usque ibi siiit nequc pcncs queiii scrventur sit cognitio. »
3. « (^ouiiiicntariolus illos Hrixienses, utlibi inorein geraiii, dili^entcr et Sii-pius postulavi, scd nunduui haberi putuerint; quaniprimuuiauteni licebit, dabo operam ut ad te inittantur. rt
•4. « (Juid autem de histuris quas postulabas ille nuUas hic alias habet, nisi cas, quu; iingua hispana a regc qiiodani Alphonso cunscriptic suul, et quideui earuui reruut de quibus lulini scripli libri uuii dusunt. »
â70 LE QUATtROCËNTÔ
ments inexploités. Et, de fait, c'est à un tel ordre de renseignements qu'il puise la matière de ses Décades.
Ses Décades, qui sont au nombre de trois, chacune composée de dix livres, d('biitent donc à la chute de l'Empire romain, parles temps d'Honorius etd'Arcadius. « La première Décade, écrit-il à Francesco Sforza, longue de quatre cents années, arrive au vni* siècle de l'Incarnation. La seconde arrive à 1400. La troisième, pleine des faits de quarante années, va de 1400 à la paix faite par votre seigneurie à Martinengo, et le dernier fait de ladite Décade est lorsque la très illustre Madonna Bianca vous mena à Crémone et vous donna cette seigneurie'. » A ces trente premiers livres, Flavio Biondo en ajouta deux autres, dont le premier conduit le lecteur jusqu'à la bataille d'Anghiari et aux guerres napolitaines, et dont le second est perdu.
Pour chaque période, Flavio Biondo a généralement une source principale 2. C'est ainsi que, dans la première Décade, ceux que Gasaubon a appelés les Scriptorcs hislonœ auqusUe et Orose l'accompagnent jusqu'en 415. De 415 à 526, il a recours à l'histoire romaine de Paul Diacre ; de 526 à 555 à Procope ; de 555 à 752 de nouveau à Paul Diacre. La seconde Décade s'inspire d'abord du iÂber pontificalis^ auquel succède, pour l'époque qui s'étend du traité de Verdun aux premières croisades, Ptoléméede Lucques; puis, pour les croisades, Robertus Monachus, Guillaume de Tyr, Jacques de Vitry en Orient ; les Vitœ pontificum ronianorum, la chronique d'Andréa Dandolo, Ptoléméede Lucques, la Chronique de Tours, Salimbene da Parma, le Monachus patavinus pour l'Occident. De 1270 à 1400, il suit tour à tour Ptolémée
1. « La niia prima Deçà, longa anni GCCC, venne fino al YIII cento ab incarnatione. La seconda arriva al MCCGC. La terlia piena de gesti di anni XLIJ dal MGGGG vene lin alla pace facta per Vra. S. a Martinengo, e lultiuio acto de dicta deçà, é scripto coine la lUust'"» Madonna Bianca vi mena in Creniona e dona quella signoria. » (Gabotto, Alcune idée di Flavio Biondo sulla slorio(jrafia , Vérone, 1891, p. 10.)
'2. P. Buchholz, Die Quellen der ilistoriarum Décades des Flavius Biondus. Xaumburg, 1881.
L ESPRIT CRltlQLË 27 i
de Lucques, Giovanni Villani, le Chronicon estense^ Stella Dandolo, les Anna/es forlivienses, Dante Alighieri. De 1400 à 1450, il se sert de ses souvenirs personnels, d'observations cueillies sur les lieux et de ses vastes relations par le monde.
Mais Flavio Biondo n'a pas recours qu'à une source unique. Au lieu de se livrer sur de pareils textes à un travail d'ajustante et de mise au point facile, il les confronte avec d'autres, les complète, les rogne, les corrige. De telle sorte que, pour citer au hasard, Pline, Suétone, Tacite, Augustin, Cassiodore, (irégoiro le Grand, Anastasc, les Gr.sta rt'fjiim francorum, Fredegar, Sigebert, les Anna/es d'Kginhard, le registre de Grégoire VII, Romuald, lui fournissent un supplément d'informations précieux. Généralement il se confie au témoignage le plus contemporain ou, à son défaut, au témoignage le plus plausible. Lorsqu'un document lui paraît douteux, il le sacrifie ; c'est ainsi qu'il néglige Martin le Polonais, estimant l'homme imbécile et sa chronique erronnn ecc/esiasfiarçxe /lis/otiaruni fomen. Lorsqu'un fait historique lui paraît conlronvable, il oublie de le relever: c'est ainsi qu'il ne signale pas même la ridicule légende de la donation de Constantin. Il est sans esprit do parti comme sans préjugé de caste : quoiqu'il appartienne à la Curie et qu'il l'aime chèrement, il blâme sévèrement certains de ses panégyristes dont il dit : « Nous ne pouvons pas cependant ne pas condamner les inepties de ce bibliothécaire '. » Si, dans son ignorance du grec, il lui arrive de copier durant vingt pages la version latine de Procope de Leonardo Bruni, il possède cependant une autre version de cet auteur, à laquelle il ne manque pas de s'adresser. Et Procope lui-même ne lui paraît pas une autorité indiscutable: « Procope lui-môme, dit-il, bien qu'il soit venu en
1. « Non tamen possunius bibliothccarii ineptias non danioare. >
Italie, ne semble pas avoir eu assez de pratique des choses pour sul'lire à une si grande histoire^. » 11 relève ses erreurs, ses contradictions, et pour le prendre en faute a l'idée de consulter telle mosaïque de l'église de San-Martino in ciel d'Oro, à Ravenne.
On le voit, Flavio Biondo n'est pas un historien coulé dans le moule des autres. Il n'imite pas, il recherche ; il ne pérore pas, il amasse et se sustente de notices, de renseignements, de chiiïres, de dates et de faits. Son affaire n'est pas d'éblouir par son éloquence, mais, sur une époque singulièrement obscure, de recueillir la plus ample moisson de matériaux inédits. Il s'inquiète de ce qu'il a à dire et non de la façon de le dire. Et que s'il a des discours — comment n'en aurait-il pas eu ? — ses discours sont réduits à la portion congrue-. Enfin il examine ses sources; il les discute, et ne les admet qu'après un travail préparatoire d'analyse critique.
« 11 ne faut pas croire h tout ce qui a été écrit, affirmait ^4^noas-Sylvius. Ce n'est que dans les écritures canoniques que la vérité surpasse toute espèce de doute. Chez les autres, on doit rechercher qui était l'écrivain, quelle vie il a menée, à quelle secte il appartenait, quelle valeur personnelle on lui attribue, quels autres témoignages le sien corrobore, desquels il s'écarte, si ce qu'il a dit est vraisemblable et s'accorde le temps et avec le lieu. On ne doit pas absolument et sans exception accorder sa foi à tout ce qui a été écrit et dit^. » 11 semble que Flavio Biondo
1. « Ipse enim Procopius, licet in Italia fiierit, non eam habuisse videtur rerum Italiœ peiiliaui nt Linta', histori.t; pofuerit satis facere, quod qiiidein et si pliiriiiiis ia partibus apparet in unica ostendere satis est. » {Dec, p. 4't )
2. Qu'on compare le discours d'Aldobrandino, élaboré par Pof^gio {Historia florentina. p. 48) à celui que Biondo fait prononcer à Piccinino avant la bataille d"Anf;hiari {Décades, p. 573.)
3. « Non oninia fideui cxi^unt qu;K scripta sunt. Scriptune canona.' pondus indubitatuni habent. In Cieteris quferenduni est nuis scriptor luerit, cuique vila", cuique sectas cujus ^Tavitntis quod nixerit. cum ijuibus consonat, cum qvùbtis discn-pat. nn vcroFimi ia dicat, an locis