L ESPRIT CRITIQUE
Enfin à eux la mort; à nous la vie M » Et la morale iUi Boccadnlli se termine logiquement par une invilalion à dîner.
Or peu importe qu'après le repas servi aux secrétaires apostoliques le chrétien Niccoli altaque à la fois les opinions de Bruni et de Beccadelli, dès que, pour le disciple du Christ, qui pense que « sans espoir de rémunération, on ne doit servir personne, pas même Dieu* », la lin de la destinée humaine réside aussi dans la volupté.
« La Genèse parle d'un paradis de volupté. Ezéchiel parle d'un arbre et de fruits de volupté. Les Psaumes chantent : « Tu boiras au torrent de volupté '. » 11 ne s'a^àt, à tout prendre que de distinguer entre deux sortes de volupté, la volupté immédiate et la volupté future, qui, sans différer de nature, ditlerent de degré et de moment. Plutôt que de jouir tout de suite, sachons augmenter et rafliner notre jouissance en la réservant pour plus tard. Ménageons-nous pour ce paradis ou plutôt pour cet Olympe où, parmi les musiques, les parfums et les ambroisies, Nestor cite Ovide, les Bienheureux escortent les poètes, et David, en chlamyde de pourpre, joue de la lyre d'Orphée.
Au fond, Xiccoli et Beccadelli sont de la même opinion; tous deux conçoivent le même terme à la vie, et si Beccadelli a mis sur cette terre le paradis du ciel, Niccoli met au ciel un paradis terrestre, et leurs rêves communs de bonheur s'accordent dans les délices d'un beau jardin. De sorte qu'on ne sait trop qui porte la plus grave olfense à la morale des Evangiles de celui qui ose l'attaquer ou de celui qui préfend la défendre. D'ailleurs l'alfairo n'était pas là; elle était de substi-
1. « llli Inbores {.Tiitiiitos, nos jucnndit.iteni. Illi lormenta, nos voliiptites. Deniquo illi iier.eni, nos vitaui. »
2. « Xe Deo quitiein sine spe reiiiunerationis servire fas est. » (P. 916.)
3 « In genesi. pnradisus vohiptatis. In Ezechiele. noina et nrbor voluplntis. Kt in ps.iliiiis : ex torrente voiuptalis poteLis cos. » (I*. 917.)
â8Ô lÉ QUATTROCENTO
tuer au devoir proclame le plaisir pratiqué, et elle était de renverser une bonne fois le stoïcisme avec ses lieux communs oratoires rivés dans les âmes par des chevilles de mots.
Le dialogue de Valla sur la Volupté, oii la leçon de Zenon, introduite par Bruni, se réclame d'arguments si faibles qu'ils semblent offrir le flanc à la critique, où Tartini, qui clôt la discussion, oublie d'en faire mention, et où Beccadelli et Niccoli reconnaissent également la loi du plaisir, y a pleinement réussi.
Voilà le caractère.
Qu'on se figure maintenant cette audace, cette intransigeance, ce mépris de l'opinion courante, cette gaieté de paradoxe, ce goût du scandale et des petites phrases qui partent avec un bruit de pétards, bref tout cet appareil de guerre mis au service de l'érudition, et on aura la mesure de Valla.
Car Valla n'est pas un philosophe. Dans sa grosse œuvre polémique, historique, oratoire, ce qu'il faut relever c'est une grammaire, et ce sont les quelques livres qui se rattachent directement à cette grammaire ' ; ce sont ces fameuses Elegantùe dont Leonardo Bruni comparait l'apparition à la découverte de l'olivier de Pallas et qu'Erasme estimait aussi utiles que les ongles et les doigts de la main 2.
Aux yeux de Valla, l'effort, déjà demi-séculaire, que les humanistes avaient accompli pour laisser de beaux exemples et de belles lois de style ne compte pas. Non, Pétrarque et les autres n'ont rien fait. Avant lui, Valla, rien n'est encore avenu. « Quel amant des lettres, quel esprit soucieux du bien public, s'écrie-l-il, peut retenir
1. Parmi ces livres, à côté de ceux que nous allons examiner, on
Îeut citer les Ëmendationes Livii, les Emendationes ex Alexandvo, In errores Raudensis.
2. Erasme, Parnpkrasis, seu polius epilomœ in eleganliarum libros Laurentii Vallœ. Paris, 1548.
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ses larmes, lorsqu'il voit aujourd'hui les choses dans Tétat où elles étaient lorsque Rome fut prise par les Gaulois? Tout renversé, brûlé, détruit, et c'est à peine si le Capitole subsiste. Voici des siècles que personne, non seulement ne parle latin, mais ne comprend le latin lorsqu'il le lit. Les studieux de la philosophie n'ont plus de philosophes, les avocats, d'orateurs, les procéduriers, de jurisconsultes, les liseurs, de livres anciens. L'Empire romain est à peu près détruit'... » Et pour chasser les Barbares de la citadelle, et pour relever les temples de VUrbs, et pour restaurer définitivement l'Empire, voici, Yalla écrit ses Elégances-. Tout simplement.
Les Elégances qui tiennent le milieu entre le lexique et la grammaire, représentent une sorte de glossaire du bon usage latin divisé en six livres, dont les trois premiers livres traitent des verbes, des substantifs et des indeclinaitilia, le quatrième de la synonymie des substantifs, le cinquième de la synonymie des verbes, et dont le sixième est consacré à un examen critique de la langue chez les différents écrivains. C'est tout, et c'est pourtant un monument accompli d'analyse, de méthode et de critique. Valla exécute ce tour de force de substituer à la connaissance instinctive de la langue une connaissance raisonnée de cette langue et à l'empirisme des premiers humanistes . une théorie du bon latin fondée sur l'étude exclusive des textes.
C'est ainsi que dans le latin, aujourd'hui en usage, il fait la part des infiltrations étrangères, l'infiltration du grec par exemple, qui le pénétra par l'intro-
1. « Quis litteraruin, quis publici boni amator a lacrymis teniperet, cum videat hanc in eo statu esse, quod olini Roma capta a Gailis ? Oninia inrensa. diruta, eversa, utvix Capitolina siipersit arx. Siquideni niultis jain seciilis non modo lalinc nemo locutus est, sed ne latina legens inteliexit. .Non philosophia* studiosi philosophos, non causidici oratores, non legiilei jureconsultos, non cîKeri iectores veterum libros perceptos habuerunt aut habent. Quasi aniisso roniano iuiperio... » {Opéra, p. 4.1
2. N'avait-il paK dit : « Ubinaniqiie Roniauuni iniperiuui est, ubicumque Komana lingua douiioatur. »
mission de la Bible, des Pères de FFlglise et des traducteurs d'Aristote, ou rinfiltration de l'italien due à la très grande affinité des deux langues. C'est ainsi qu'il reconnaît dans le développement de la langue latine, au lieu d'un seul âge, créé d'un ])loc, rigoureusement imposé, les périodes diverses d'une évolution successive'. C'est ainsi qu'au lieu de ne puiser qu'à une seule source, Cicéron, qui ne représente qu'une époque, il s'adresse à l'entière latinité, à tous les auteurs et à toutes les classes, et particulièrement au Digeste^ qu'il a soin de distraire de ses commentateurs barbares, les Accursius, les Baldus, les Bartolus, et où il trouve une riche provision d'expressions excellentes. 11 surprend le latin à son origine; il le suit dans sa formation; il assiste à son histoire, de telle sorte qu'il le connaît comme une langue maternelle, qu'il se permet avec lui des licences singulières- et qu'il en établit le mécanisme avec l'autorité d'un contemporain. Aussi bien pouvait-il redresser fièrement la tête en face des quelques ennemis que sa jactance lui avait valus et qui criaient derrière ses chausses. « Que mes détracteurs sachent que mes six livres d'E/rgraicfis servirent plus à la langue latine que tout ce qui a été écrit depuis six cents ans jusqu'à nos jours sur la grammaire, sur la rhétorique, sur la dialectique, sur le droit civil, sur le droit canon et sur le sens des vocables •'! » Il avait raison; et il avait raison plus encore qu'il ne croyait.
1. Selon lui, la période de Cicéron se différencie de celle de Qiiiiitilien, qui commence avec Horace. Virgile, Tile-Live, et subit rinlluence de la syntaxe grecque.
2. A un moment où Beccadelli assurait « que les mots chrétiens avilissent le style et le déparent ainsi que des verrues » et où l'on recourait à des périphrases mfinies pour désigner le doge ou l'infant de Castille, et où un beau trope était l'indice d'un bel esprit, Valla assure qu'aux choses nouvelles, il faut adapter des noms nouveaux, «novares novum vocabulum llagitat». {Op., p. S04.) Lui-même ayant à dire «bombarde» dit « bombarda » et non «tormentum ». Une écriture de Valla, aujourd'hui perdue, s'appelait De nocia vebiis anliquitali prorsus incof/iiilis.
3. « Sex libros mcos quos dixi melins mereri de lingua latina quam omnes qui sexcentis jam annis, vel de grammalica, vel de rhetorica,
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Dépassant les humanistes qui, dans ce travail des vocables, n'avaient abouti qu'à quelques règles et quelques exemples de rhétorique, Valla se huche sur la grammaire pour toucher aux autres disciplines, fait servir sa connaissance des mots à la connaissance des choses et, à la lumière de la philologie, éclaire d'un nouveau jour la dialectique, l'exégèse et riiistoire,
Hn dialectique, le maître invulnérable demeurait Arislote, qu'il fallait jurer de ne jamais trahir; et autour d'Aristole se dressait le rempart hérissé de la scolasli(jue et les pointes d'aiguille de son jargon compliqué. Au fait du latin et de l'esprit du latin, Valla ose s'attaquer au formidable système et lui porter un coup droit dont l'exemple ne sera pas perdu. Dans ses Dispitfationrs (lialecticie, tranquillement il prend position contre Aristote, qui ne lui paraît pas un tel génie <( qu'on doive l'estimer autant qu'Achille et Hercule parmi les héros et autant que le soleil et la lune parmi les astres ' »; il s'emporte contre les syllogistes, les canonisles et les raisonneurs; et au nom de la grammaire, et à la dialectique substituant la grammaire, il fait bon marché de toutes les barbaries, de toutes les subtilités et de tous les fatras. Des transcendances d'Aristole, il ne garde que la chose, rps; il ramène à trois les dix catégories du moyen '^^o\ il veut que des dix-huit conclusions on n'en garde que huit; en retour, il nie «ju'il n'y ait que six modes, leur nombre lui paraissant illimité. Prouvant i\\i'a//ttnn et (\nalbriIo signilient la même chose, il abolit les distinctions qu'on prétendait établir entre l'abstrait et le concret. 11 proteste contre la formation des substantifs eu tas, eiililtth's, qitif/ltdfrs, ifle/i/itaffs, parsrifff/cs, et les dérivés de pronoms, de participes et d'adverbes. Partout il
vel de dialectic.i. vel de jure, civlli atque canonico, vel de verboruin (iignificatione scripsenint. » [Opusctila qiisednui. Venise, 1503. F. a.)
I. « Nemie vero iiiitii videtiir t.inti injrenii Aristoteles. ut t|uasi Achilles ve inter Hcrues, aul l.iiiia iiilor sider.i ncdinn Sol sit a-sliuiandus. » [Opéra, p. 644.)
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réduit, simplifie, clarifie; et si, dans son œuvre critique, il a surtout déclaré la guerre à la forme, par la grammaire et par la forme, il a ouvert une brèche dans la citadelle de la pensée médioévale.
En exégèse, les théologiens révéraient comme un monument sacré la Vulgate du Nouveau Testament, attribuée à saint Jérôme. Dieu sait pourtant ce que représentait cette version, œuvre de traducteurs barbares, coupables à la fois d'inintelligence, d'ignorance et d'irréllexion ; tantôt puérilement scrupuleux, tantôt trop rigides et tantôt trop flottants; la plupart du temps mal renseignés sur la valeur exacte du mot grec. Les textes en main, trois manuscrits grecs et trois manuscrits latins en main, Va lia collige ses Adnotationes ad Novimi Testamt'ntwn^ qui furent publiées par Erasme et qui s'apposent aux quatre Evangiles, à l'Apocalypse et aux Epitres de Paul, de Pierre, de Jacques et de Judes. Si Valla n'attaque pas saint Jérôme, qui n'a pas traduit directement du grec et qui n'a fait que reviser, très exactement d'ailleurs, une ancienne version latine, il attaque les innombrables variantes sorties de cette version primitive. Il montre toutes leurs erreurs, toutes leurs altérations, tous leurs non-sens; et par ce travail méthodique et patient, mettant en regard le texte grec originel et le texte latin dégénéré, recourant au témoignage du vieux Testament et des Pères, confrontant les versets de la Vulgate avec les versets qu'on trouve cités autre part par les Gyprien, les Clément, les Augustin, les Jérôme, les Ambroise, les Rémigius,]es Gratien, les Thomas, il rétablit les choses au point; il détruit des erreurs; il abolit des contradictions; et il tâche d'accorder les trois récits de la conversion de Paul, conteste l'apparition de Paul à Thomas et prouve apocryphes les œuvres de Denys d'Aréopage*.
1. Cependant ses Adnolafiones restent rigoureusement grauniialicales. Il examine conmie il le dit lui-même « la langue, non Te cœur, la forme, non le sens, les mots, non la chose ». {Opéra, p. 341.)
L ESPRIT CRITIQCE 28îi
En histoire, enfin, la fameuse légende de la Donation de Constantin, qui voulait que Tempereur Constantin, guéri de la peste par le pape Sylvestre, eût donné au pape Sylvestre Rome, Naples, la Sicile, l'Italie, la Gaule, l'Espagne et, en général, toutTOccident, trouvait encore des crédules. C'est à peine si l'Allemand Nicolas de Cuse, n'avançant rien d'ailleurs que les moines de Farsa n'eussent avancé plusieurs siècles avant lui, s'était émerveillé qu'aucun historien n'eût consigné un événement de cette importance, qui continuait à légitimer de la part de l'Eglise l'origine du pouvoir temporel.
Valla se lève plus arrogant, plus inflexible et plus strident que jamais : « J'entreprends maintenant d'écrire contre les vivants et non plus contre les morts, contre une autorité publique et non contre une autorité privée. Et contre quelle autorité? Contre le pape, qui est ceint non seulement de lépée laïque des rois, mais aussi de lépée spirituelle de l'épiscopat suprême. De telle sorte que tu ne peux te protéger de lui, de son excommunication, de son exécration, de son anathème, derrière aucun bouclier de prince. Et je puis dire avec la Bible : « Où m'enfuir de devant ta face et du souffle de ta bouche '? »
Ici les arguments se pressent, se précipitent, s'emportent. Quand cette donation s'est-elle efl'ectuée? Quand Constantin conduisit-il au milieu de l'applaudissement des (juiriles le pape au Capitole? Quel monument de marbre ou de bron/e perpétue la mémoire de ce fait? Où trouvons-nous, à défaut de l'acte même de donation, l'acte d'acceptation qui doit lui être conjoint? Quels écrivains relatent un fait qui bouleversa le monde
1. « Non lantiiin adversus mortuos scribo, sed adversus etiani vivos, nec unutii alterumve. sed in pluriinos, nec rontra privâtes modo, veruiu etiani contra niagistratus. At quos magistralus"? Nempe sninniiini pontificem qui non temporali soliiin arinatus est gladio. reçnm ac principiuii more, sed pcrlesiastico qiioqiic; ut ab eo neque suuter ipsum. ut si loquar. clipeum alimjus principum protegere te possis. quo minus excommuoicalione. nnathemate, execratione feriare... Ut jure possum dicere : Quo ibo a spirito tuo et quo a tua fugiaui facie?» {Opéra, p. 76t.)
et changea la face de l'Europe? Nous sommes instruits du détail de la Grèce et de Rome, et nous ne saurions rien d'un événement historique qui touche à toute la chrétienté? La donation, prétend-on, est constatée dans une apostille aux Decrétales^ apostille soi-disant empruntée aux Gesta Sî/ive.slri, confirmés eux-mêmes par Gelase. Mais, remarque Valla, Gelase conlirme l'authenticité des Gesta, non que la donation y soit contenue. Et de fait les Gesta Sijlveslri ne parlent point de la donation. En eussent-ils parlé que rien ne serait changé, ces Gesta n'étant qu'un tissu de fables. Ce n'est pas Sylvestre qui baptisa Constantin; (Constantin se convertit tout jeune du vivant de son père Chlore et sous le pontiiicat de Melchiades, comme beaucoup d'écrivains contemporains en témoignent; l'histoire de la lèpre n'est qu'une grossière copie du prototype biblique de l'histoire de Naaman et d'Elysée. L'Eglise ne reçut jamais la nue propriété de l'Occident; mais, comme Melchiades le raconte, doua inimensa et fabricam templi prinue sedis Beati Pelri^ c'est-à-dire « des bien-fonds immenses et le palais de Latran, » possessions qu'on trouve plusieurs fois mentionnées dans les registres du pape Grégoire 1". Quant à l'apostille ellemême, il sufht d'y jeter un coup d'œil pour la juger une vulgaire interpolation de quelque moine ignare, postérieure de trois ou quatre siècles à Sylvestre '. Très minutieuse sur d'inutiles détails de cérémonie et de vêtement, elle oublie de citer les villes données au pape, parle de l'Orient et de l'Occident, comme de deux provinces, appelle la Thrace une île, et Byzance, Constantinople. Elle introduit dans le conseil de l'empire les satrapes, dignitaires de la Perse. Elle met sur la tête de Constantin une couronne d'or et de pierreries, alors que le moindre enfant se rappelle que des bandelettes
1. « Non est Gonstantini oratio hœc, sed alicujus clerici stolidi, nec quid dicat, aut quoniodo dicat scientis, saginati et crassi, inter crapulam, interque lervorem vini lias sententias et hœc verba ructanlis. » (p. 684.)
l'esprit critique 287
blanches collFaient les empereurs. Elle constitue une ila^rante contradiction à l'histoire religieuse et profane, telle que l'ont transmise Eusèbe, Eulrope, Melchiades, Jacopo da Voragine. Elle est démentie par les médailles du temps. Valla en a retrouvé une en or, qui porte sur l'avers l'image de l'empereur et sur le revers une croix avec l'exergue : Coiicordia or/tis, médaille qui a donc été frappée à Rome, non en Orient, et comme on ne trouve aucune monnaie à l'effigie des papes, on en peut déduire que Rome a toujours appartenu à l'empire. Enlin, et c'est là le principal, l'apostille est écrite dans un mauvais latin. A une époque où Lactance vivait encore, elle apparaît informe, puérile, semée de barbarismes : il y a des grécismes, chlautt/s, phrf/qhim; il y a des germanismes, hanna; et une teinte générale d'hébraïsme qui sent VApocahjjjse; le pauvre frère qui la rédigea s'imagine que concuôi tores, courtisans, signifie cubiculaires ! « 0 Firmien Lactance, s'écrie Valla, ressuscite et reviens confondre cet àne au braiement aussi énorme que sauvage. Il est homme à tellement se réjouir du bruit des mois gonflés qu'il répète et ressasse ce qu'il vient seulement de dire. N'esl-ce pas de la sorte qu'au temps des Césars en usaient les scribes et même les muletiers'?»
C'est ainsi que Valla éleva la grammaire jusqu'à la hauteur du génie.
11 n'en tira pas seulement des lois d'élégance, il lui donna la valeur (|u'/Eneas-Sylvius voulait lui concéder, quand il faisait d'elle « la porte des autres connaissances ». Avec Valla, le travail matériel de la langue est
I. « Revivjsce paiilisper, Finniane Laclanti, resisteque huic asino Iftin vnste iiumaniterque rudenli. Ha verljorum tiirgentiuni strepitu dok'clalur. uleadfin répétât et inciilcet qiue modo dixerat. Ilunc ne ia uioduiu loquebaatur Coisarum scribui, ne dicain agasoues? » (p. 716.)
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dépassé. L'étude dos flexions grammaticales va servir à mieux qu'à bien écrire; la philologie se transforme en outil critique; et avec les mots, dont il aperçoit autant qu'un autre le bel éclat, mais au reflet desquels il ne demeure plus pipé, Valla arrive à mettre en doute l'authenlicité de la Vulgale et la légitimité du pouvoir temporel. En grammaire, en histoire, en exégèse, jusque dans le droit, et dans sa Lettre à Bar loi o, où il ramène le droit romain à ses sources i, jusque dans la métaphysique et dans son Dialogue du libre arbitre où^ pour expliquer et accorder le libre arbitre et la prescience de Dieu, il invente une fable si ingénieuse que Leibniz la recueille-, il innove, marque une trace, pressent l'avenir, de telle sorte qu'il est vraiment, comme on l'a dit excellemment, l'anneau du vieux monde et du nouveau 3. Il put l'être, parce qu'à peu près seul de tous les humanistes il fut de son temps et exprima son temps. Et cela non seulement dans son i)^ Vohiptate, oii, devançant Machiavel et brisant avec toutes les hypocrisies oratoires, il a le courage de revendiquer la morale d'une époque qui ne croyait qu'à l'intérêt, n'obéissait qu'au plaisir et confiait sa destinée patriotique à des mercenaires, mais dans toute son œuvre oii il se sert de l'instrument contemporain, qui est la raison. Il a trouvé cette raison constamment appliquée autour de lui dans la pratique journalière de la vie, et il a osé l'introduire dans le domaine supérieur de la pensée et de l'érudition. Ne se fiant, comme un prince ou comme un condottiere qu'à sa raison, il ne respecte aucune autorité, ne se plie à aucun dogme, ne se soumet à aucun joug, pas même à celui de l'antiquité, puisqu'il invente dos mots qu'ignoraient les anciens et ne tient pas pour avérés tels de ses événements et pour véritables tels
\. Epistola ad Bartolum, Opéra, p. 633.
2. De libero arbitrio. Opéra, p. 999.— V. Leibniz, Essais de The'odice'e. Amsterdam, 173i, M, p. 221.
3. J. Vahien, Lorenzo Valla, ein Vortrag. Berlin, 1870. — Penser à Erasme, de Budé, Leibniz, Savigny, Doelliiiger, Mommsen.
L ESPHIT CRITIQUE 289
de ses personnages. Si bien qu'un esprit de cet audace suffit à racheter, par son envergure, toute une époque de soumission aveugle et à la placer à Tavant-garde des conquêtes intellectuelles d'aujourd'hui.
Non, et on doit le dire, que ce soit jamais le culte de la vérité pure qui l'émeuve. La science de Valla n'est pas sereine; il ne sert pas une maîtresse; il combat un tyran; il n'écrit jamais poiw, mais toujours contre^ contre les papes dans sa Donation de Constantin, contre les inquisiteurs dans son Apologie, contre les moines dans son Dialogue de la profession des religieux, contre les théologiens dans ses Notes au Nouveau Testament, contre Boëce dans sa Volupté, contre Aristote dans sa Dialectique, contre Cicéron dans son De Comparatione.
Mais c'est en déblayant le chemin qu'on avance, et c'eût été trop demander à cette époque chargée de violences et de passions que le détachement d'une âme impartiale, supérieure aux luttes de ce monde et seulement sensible à la splendeur de la vérité.