Quin âge. ponc et onus, et luciiibra lahore relaxa
Nain gravida es. Lepidina, et onus grave languida defers. w (P. 320y.)
lorsqu'elles lavaient des raves à la fontaine du Carminé. Vésuve est descendu à cheval sur son une, distribuant des offrandes, et la plèbe l'applaudit, et la plèbe couronne sa monture de noix et de persil. Les Dryades et les Oi'éudes célèbrent en chants alternés les joies conjugales. A leur évocation, les souvenirs s'empressent dans la mémoire de Lepidina et de Macron :
« Macron. — Tu étais ainsi quand, pour la première fois, je t'ai vue chantant sous un orme. Tu dansais dans tes souliers jaunes; la rose fleurissait sur ta bouche; le troène fleurissait sur ton cou. VA je me suis rappelé tes chansons!
Lepidina. — Un de tes bas était jaune, et l'autre blanc. Un rameau foliu de chêne vert ceignait ta chevelure, et ta barbe nouvelle brillait, grâce a ton premier barbier.
Macron. — Tu chaulais, et les cigales sonores brisaient ta chanson. Alors tu as dit: elles n'aiment })as, et elles sont sans amour, les cigales.
Lepidina. — Mais toi, avec ton arc, tu as chassé les cigales du feuillage, et tu as dit : « Que les cigales chanteuses ne brisent plus les chansons' ! »
La plus belle des Nymphes, qui symbolise la villa de Pontano, entonne VHijmen auquel le chœur répond. Elle prédit la noble race qui va sortir de Tunion féconde de Parthenope et de Sebetho ; deux poètes s'y distingueront, l'un sera Virgile et l'autre Pontano. Et, pour lui rendre grâces, Lepidina donne à Antiniana sa jatte
1. « — Talis eras quiim te primum, Lepidina, sub ulmo Gantantem vidi, croceis sic ipsa cothurnis Saltabas, sic ora rosas, sic colla li^uslrum Florebant. Meniini numéros et verba canentis.
— Alter erat croceus, altor tibi calceus albus, Cingebat crines frondoso e subcre ramus
Et primo tonsore tibi nova barba nitebat. Ipsa canis, querula; rumpunt tua verba cicada", Et dixti, nec amant et sunt sine amore cicadœ.
— Ipse arcu qnerulas stringis de fronde cicadas, Et dixti, querulîe ruuipant nunc verJaa cicadae ! »
de lait et son panier de boudins ; puis, avec son mari, elle court aux noces joyeuses.
Telle la note, triomphale, glorieuse et voluptueuse. Dans SCS poèmes didactiques, comme dans ses poèmes lyriques et bucoliques, dans ses cinq livres A'Uranie dans ses deux livres du Jardin drs Ue.spé rides, dans son livre des Météores comme dans ses Amoresy ses Tumuli, son poème de V Amour conjur/al, son poème de Bdia, qui chante l'amour aux bains, son poème d^Eridaniis, dédié à Stella, qui connaît les exaspérations de l'amour sénile, Pontano a surtout celle-là. Parfois cependant cet éclat s'amortit, et réternelle lyre d'ivoire, grattée d'un plectre d'or, rend des sons plus intimes.
Sur ses genoux, Pelvina tient son petit garçon qui s'appelle Quinquennivs^ Cinq-Ans'. Dehors l'orage gronde, et Cinq-Ans a peur : il demande ce que signifie tout ce fracas, et sa mère lui explique que ce sont les dieux qui font rôtir les châtaignes. Il demande ce que c'est que l'ogre.
« Cinq-Ans. — Dis donc, maman qu'est c'est l'ogre?
Pelvina. — C'est un dieu méchant qui se fâche contre les enfants. Son ombre va, une ombre dévorante, une ombre qui fait pour au jour et à la nuit. Et il bat avec son bâton, et il prend avec sa main, et il happe avec sa griffe, et il avale dedans son ventre le petit enfant qui geint la nuit, qui grogne le jour, qui s'irrite contre sa maman, qui ne veut plus prendre le sein. Mais celui qui rit à sa maman, qui s'endort sur le sein de sa bonne nourrice, qui veut bien son sirop amer, celui-là il le caresse de sa main et le caresse de sa queue bienveillante-. »
1. L'églogue de Quinquennius ne se trouve pas dans Tédilion de Bàle des œuvres de Pontano. On la trouvera dans l'édition napolitaine de Mayr (Naples, lo07.)
2. « ... — Die, o niea, die âge, quid naui llic orcus Deus est?
— Deus est hic, natc, malignum Nuuien, et in pueros sii;vuiii grassatur. It uinbra Dentivorux uuibra, horriticaus noctenique dicmquc.
320 LÉ QlîATTROCENtO
Cinq-Ans demande ce qu'est le bon Dieu '.
a Peloina. — C'est celui qui donne à pleines mains les pommes du paradis et des tartes dorées aux enfants qui apprennent leurs lettres et leurs fables.
Cinq-Ans. — Et est-ce qu'il me donnera aussi des fraises et un petit panier de cerises, si demain je suis sage à l'école?
Pelvina. — Moi-même, j'y joindrais un cédrat et des abricots tenant encore à leur rameau vert, si tu ne faisais plus pipi la nuit contre le giron d'Ottilie qui t'a donné le sein, lorsque tu étais tout petit. N'as-tu pas honte, grand comme tu es, de faire encore pipi au lit?
Cinq-Ans. — Oh ! maman, finis de me gronder. C'est le soleil qui m'accable. Je crois jouer dans l'ombre avec des enfants. Je nage sur le bord du rivage. J'enferme des petits poissons dans ma nasse, je me plonge dans le (leuve, et de mon corps mouillé dégoutte la rosée. Il faut dire, maman, au bon Dieu de réveiller ton enfant quand il dort et de lui donner le pot. Et je lui donnerai, moi, mes figues sèches et mon gâteau doré^ »
Et baculo ferit, et dextra rapit, et trahit unco. Fauce et hiat puerum queritur qui nocte, die qui Olîlatrat matri, mamaiîKque irascitur. lllum Et dextra lovet, et cauda demulcet arnica, Qui ridet matri, inqiie sinu nutricis amata:% Dormiscit, capit absynthi et cuiii melle liquorem. »
1. « Qui tenerum lactis florem, at jentacula prisbet, Dura matri puer obsequitur, dum paretalenti. Qui plena meiimela manu croceasque placentas Dat pueris, dum litterulas et carmina discunt.
— Num det fraga mihi, cerasi num molle quasillum ? Ad ferulam cuiu discipulis si crastinus asto?...
— His ego citriolum frondenti et prœcoqua ramo Addiderira, nulla in gremium si lotia noctu Fuderis L'nctiliœ, tibi qu;e dédit ubera parvo. Nunc grandem lotii pudeat ?
— Mihi desine, mater, Irasci. Sopor ipse gravât, nam sœpe per umbram Ludere cum pueris videor, vel littore primo Nare simul, nassaque lœves includere pisces, Exclusos mox elabi me subdier amni, Stillare et liquidum madefacto e corpore rorem. Hoc nato, mater, pnesta, ut Dcus ille benignus Excitet e somno stupidum cxhibcatque mateliam. Cedam ego cariculis siccis dulcique placenta;. »
Dans son poème de VAmoiir conjugal, on voit Pontano on famille, au milieu de son jardin, parmi ses pruniers et SCS pommiers. Il possède un petit àne, « non paresseux et capable de porter une grosse charge de bois pour le feu » ; la mère, quittant le fuseau, dispose pour le repas du soir les mets qu'on désire et le « vin non acheté » ; en automne, on fait la cueillette des fruits, la mère les trie, tandis qu'une petite fille les porte à la maison dans un panier, et on attache d'un fil les coings les plus mûrs ; le Jour des Rois, la famille mange le gâteau traditionnel : à qui sera réservé le sort royal de la fève?
Lorsque sa femme meurt, Pontano la pleure : « Elle tissait la trame d'un fuseau léger; de son pouce rapide, elle tordait les fils ténus ; zélée, elle enroulait la laine en pelotons et en chargeait les corbeilles d'osier, et tandis qu'elle maniait la quenouille, les oiseaux jouaient autour d'elle, et, douce, elle jetait aux oiseaux qui jouaient des pois et du tendre cumin'. »
Lorsqu'un enfant lui naît, Pontano le berce :
« Bel enfant, enfant unique, enfant de miel, dors ; petit enfant tendre, ferme les yeux; petit enfant tendre, cache les joues. — Est-ce que le sommeil lui-même ne te dit pas : cache ! ne te dit pas : ferme tes jolis yeux ! — Vois-tu, la petite chienne lasse s'est étendue à tes pieds. — Luciolus a les yeux bien languissants ; il les ferme et il les cache. — Viens, brise ! Caresse mon petit nouveau-né très paisible. — Les frondaisons ne bruissent-elles pas? Voici, la brise légère est venue. — Bel enfant, enfant de miel, enfant unique, dors. La
1 . «< Duxerat ipsai levi fuso sub tcgmen, et ipsa Tenuia sub céleri versarat poilice fila. Ipsa su.i studiosa uianu giomerarat in orbeiu Atquc bine viraineis oherarat lecta canistris, Dum tenu! insertas orditiir pectine telas... Ludebant geminie volucres, iudentibus ipsa El cicer, et tenerum spargebat blanda cuminum. >
brise te caresse de son souffle. Ta mère aimée le presse contre son sein^. »
Et encore :
« Luciolus, voici mes seins : c'est pour toi que je les garde. Le droit est à toi, le gauche est à moi. Bon, voilà Luciolus qui pleure. Alors, il faut changer. Le gauche est à toi, le droit est à moi. Ou plutôt non, que l'un et l'autre soient à toi. Allons, Unis de pleurer, finis ; le droit est h toi, le gauche est à toi. Voilà Luciolus qui rit... Tette-les tous les deux, mon enfant; que personne ne les emporte; et cache-loi, mignon, sur mon giron fermé". »
Pour la première fois, l'écrivain n'est plus détaché de son œuvre; mais il s'y môle, s'y confond, s'y représente ce qu'il est, comme il est, substance et forme, vices et qualités ; et pour la première fois, l'œuvre n'échappe plus à la réalité et à la vie qui, enfonçant les cloisons qu'avaient dressées l'exemple, le modèle, le genre, s'y précipitent et s'y ruent. Nous ne sommes
1. « Scite puer, mellite puer, nate iinice, dormi. Claude, tenelle, oculos, conde tenelle gênas. Ipse sopor : non condis, ait, non claudi ocelles? En cubât ante tuos Luscula lassa pedes. Languidulos belle habet conditque et claudit ocellos Lucius et roseo est fusus in ore sopor. Aura, veni, foveasque meum placidissiina natum. An strepitant frondes? Tarn levis aura venit. Scite puer, mellite puer, nate unice, dormi. Aura î'ovet flatu, mater amata sinu. »
« Has ego Luciolo mammas, hfec ubera servo, Dextera tua mamma est, ipsa sinistra mea est. Singultit sed Luciolus, mutare licebit.
Ipsa sinistra tua est, dextera mamma mea est. Utraque sed potius tua sit. Jam desine flere, Desine, dextra tua est mamma, sinistra tua est. Risit Luciolus, mammamque utram momordit... Nunc Luci, nunc suge ambas, ne quis malus ullas Auferat, et clauso scite reconde sinu. »
plus dans un endroit et dans un temps quelconque. Avec Pontano, nous sommes dans la Naples du Quattrocento, au milieu de sa population flottante de prélats, de cabaretiers, de fripons, de saltimbanques, de chantehistoires, de prêcheurs, de prostituées, de grammairiens, d'académiciens, do Grecs, de princes, de notaires, do cricurs publics, dont nous savons les noms, dont nous surprenons les gestes, dont nous écoutons le dialogue, dont nous démêlons les mœurs, dont nous pénétrons l'àme composite et corrompue. Et nous n'avons plus affaire à un auteur quelconque qui se dissimule dans l'anonymat : nous avons à faire à Pontano, à sa pointe, à sa poésie, à sa grosse et encombrante personnalité. A la littérature impersonnelle, où les œuvres se ressemblaient comme les copies d'un même original, succède une littérature signée.
Pontano, dans sa prose alerte comme dans sa poésie ardente, exprime Naples, la ville lourdement voluptueuse qui trempe sa chair nue dans un bain de soleil, la ville bouffonne et gaie jusqu'à la folie, la ville graveleuse et débraillée jusqu'à l'obscénité, la ville musicale et passionnée, et la ville, aussi, de bonhomie pittoresque et de simplicité primitive. Ce sont ses paysages, ses silhouettes, ses types, ses superstitions, ses vico et ses ciamhelle. C'est surtout son peuple. Pontano no s'inspire pas seulement de l'esprit du peuple ; comme Beccadelli et comme Poggio, il en recueille les genres. Dans les innombrables anecdotes qui parsèment sa prose et qui constituent le fonds même de son De sn-mone^ nous trouvons aulant de Novellette ou de Facezie; nous trouvons une Sloria dans le fragment de la guerre de Sertori us et de Pompée ; nous trouvons une Predica dans le sermon d'Egidio da Viterbo; nous trouvons des Laudi dans une dizaine d'hymnes religieux consacrés à la Vierge, à saint Dominique, à saint François; et nous trouvons la Ninne-nanna dans les berceuses au petit Luciolus.
Seulement Pontano donne la beauté antique à ces genres ingénus, restant encore en celalidèle à l'essence de Naples, qui est demeurée en tant de choses la colonie de Gumes et la cité de la sirène Parthénope ; le refrain de la plage devient du Catulle, la Spagna in rima devient du Virgile, le prêche du frère de Viterbo devient du Séaèque. Et l'adaptation est si harmonieusement facile qu'on ne sait plus si c'est l'antiquité que Pontano a faite napolitaine ou bien si c'est Naples qu'il a rendue antique. De la sorte, Pontano, tout à la fois le plus populaire et le plus classique des poètes, a initié la tradition de la Renaissance.
Son latin est un enchantement. Si, au début, il serre de trop près son maître Beccadelli, se complaît trop volontiers dans la miette jolie etUeurie, et fait pressentir le marinisme de tout à l'heure, il ne tarde pas à s'agrandir, à se dégager. Avant lui, le latin restait une sorte d'idole : Pontano la brise. Que lui importent les règles serviles, les syntaxes, les grammaires, qui immobilisaient les autres? C'est lui le maître. Aucune discipline ne pourrait retenir sa volonté superbe; aucune révérence ne saurait empêcher sa fantaisie créatrice. Et sous ses coups d'audace, le latin, qui se traînait à ras la terre, le long de barrières, sans solécismes et sans souffle, se lève, marche, court, vole, vivant, jeune, grisé de son émancipation nouvelle. Pontano l'assouplit au point que le latin se prête à tout et non pas qu'aux styles académiques et consacrés, mais aux expressions nouvelles d'une société nouvelle, à la familiarité, à la gaudriole, aux calembours, aux refrains de la rue, aux balbutiements de l'enfant. Le latin bégaie, gamine, fredonne, s'ébroue, sépanche, jaillit de veine et de source. Il chante surtout. Les vers de Pontano sont de la musique. On avait retrouvé la prosodie ; lui retrouve l'harmonie. Une àme mélodieuse et mélodique s'exhale de sa poésie chantante. De telle sorte qu'on
(lirait non une langue savante, mais une langue contemporaine, sortie de la rue, créée avec la rue, née au monde avec l'estrade du chante-histoires et les palais des Aragons. Et pourtant c'est du latin, comme Naples déifiée, paganisée, vue à travers les mythes et les légendes, demeure Naples même.