CHAPITRE VIII
Dante et Pétrarque. — Leurs deux conceptions artistiques. — La littérature devient l'expression de raffinés et s'adresse à des raffinés. — Mépris de l'humanisme pour le peuple. — La caste et la race des lettrés. — L'idée qu'ils se font de la patrie, de la famille, de la vie. — Séparation de l'écriture et de la vie. — Triomphe de la littérature.
Nous commençons à connaître l'humanisme italien. Ses traits essentiels se dessinent.
L'humanisme italien a donné à la science l'esprit critique et à l'école le régime de l'antiquité; il s'est parfois laissé entr'ouvrir à la réalité vivante, et il a revêtu de beauté les genres nationaux; d'autre part, grâce à son culte pour le beau style, il a supprimé l'harmonie nécessaire de la forme et du fond et inauguré une néfaste tradition artistique.
Il y a plus. Dans le simple fait du triomphe du latin qu'il consacre, un événement considérable de la vie de l'esprit est impliqué.
Le latin, en effet, n'est pas seulement un moyen de parler à l'univers : plus immédiatement, il est un moyen de n'être plus compris du monde. Les humanistes n'ont pas hésité à adopter le latin.
On a cru longtemps que Danto avait commencé sa Comédie en latin, puis qu'ayant deviné que de la sorte il échapperait à son temps, il avait déchiré son premier essai et repris son œuvre en vulgaire. Aujourd'hui, il est à peu près avéré que le grand poète ne céda même pas à cette tentation érudite, et que, du premier mot et du premier coup, il s'exprima dans la langue de sa ville, qu'il fit la langue de son pays, de
manière à ôtre entendu de tous, des boulangers et des épiciers, qu'on put lui reprocher d'avoir pour public, des forgerons et des meneurs d'àne qui, selon Sacchetti, chantaient ses vers dans les échopes et dans la rue ' .
Son contemporain Pétrarque, plus jeune que lui de quarante ans, arbore le latin. Pétrarque se soucie moins de l'hommage de la foule que du tribut de quelquesuns-. Et les humanistes, arborant le latin sur les traces de Pétrarque, réduisent le monde au nombre de leurs confrères, bien mieux, à quelques-uns de leurs confrères, puisque le latin courant ne leur paraît pas une langue assez impénétrable, et qu'ils prétendent encore la défendre de barrières. Politien écrira dans un latin si obscur qu'il est à peine accessible. « Je le fais exprès, dit-il, parce que j'écris pour les érudits, non pour le vulgaire '^ »
Or une pareille attitude signale un fait nouveau et capital, peut-être le plus considérable et le plus riche en conséquences de tous ceux qu'apporta l'humanisme.
L'esprit se retranche et s'isole. La pensée se recule de la foule et s'établit sur les hauteurs. L'art prend des lettres de noblesse et se fait patricien. Au lieu d'écrire pour tous dans une langue que tous peuvent comprendre, on écrit pour quelques-uns dans une langue d'initiés. Au lieu de se mêler au peuple et de s'enrichir au contact du peuple, on se défend du peuple par une cloison de livres. Au lieu de répandre la bonne nouvelle sur la place, on la séquestre et on la tient sous le boisseau. La littérature cesse d'être natio-
1. Voir les nouvelles 114 et 115 de Sacchetti. « Dante Alliphieri fa conosccnte uno fabbro e uno asinajo dcl loro crrore. perché con novi volgari c.ititavano il libro suo >> et « Dante Allighieri. sentendo uno asinajo cantare il libro suo e dire : arrj, il per cosse dicendo : coteslo non vi niiss'io. *
2. « Multorum vero, hoe est vulgi judicium. sic nullius momenti feci scmper ac facio, ut ab Us maliui non intciligi quam laudari ; vuljri eniuj laus apud doctos infainiaesl. > {Episf. fnmil., XIW 2.)
3. Voir la querelle de Politien et de Scala (Poutie.n, Episl., liv. V), voir aussi toute la préface des Miscellanea de Politien.
nale pour devenir l'expression de quelques spécialistes, professionnels et raftinés. Une nouvelle aristocratie, l'aristocratie intellectuelle, est fondée.
Le peuple n'intéresse plus. Le peuple est la plèbe. Le peuple est la racaille et la canaille. Le peuple est le vulgaire et le troupeau. 11 est ignoble. Il est sans lettres et sans mœurs. Il no sait rien. 11 pratique un dialecte informe qu'on parle dans les tavernes et les carrefours ; il n'a point lié <( une douce habitude avec les morts » ; il ne cultive point l'éloquence et la vertu; il ne s'est point adonné aux études d'humanité, « citadelle de l'esprit. » Il faut le bannir et le proscrire. On ne s'en fait point faute. De Leonardo Bruni, qui écrit en l'année 1400 : <( J'ai toujours tenu, et non sans raison, la multitude pour suspecte^ », jusqu'à Franccsco Guicciardini, qui écrit au début du siècle suivant : « Le peuple est un fou, un monstre plein de confusion et d'erreurs 2, » c'est un concert de réprobations qui monte, se propage et s'affirme. Il n'y a pas un doute ou une exception à cet égard. On se montre unanimement impitoyable, accablant de quolibets, d'injures et de mépris la populace demeurée fidèle aux habitudes de la commune et aux histoires de bonnes femmes; on la raille, on la conspue, on la flétrit; on fait mieux, on l'ignore. On la laisse croupir dans sa crasse et dans son abjection. On l'abandonne à ses contes, à ses fables, à ses erreurs, à ses préjugés, à son dialecte et a son fumier. Elle n'est pas avenue. Elle n'existe pas. Elle est en dehors du commerce de la vérité et de la raison. Ses droits, ses besoins, ses efforts, ses douleurs, sa vie, autant de lettres mortes. Les humanistes se sont occupés de l'éducation des princes, ils ne se sont jamais occupés de l'éducation du peuple. Ce n'est point l'Italie, pays ingénieux s'il en fut, qui a découvert l'impri-
1. « Mviltitudinem vero non sine causa semper suspectam haLui » {Dialofjhi nd l'elrum Histnim,\i. 30.)
2. « Chi disse un popolo disse veramente un pazzo, perché è un mostro pieno di confusione e di errori. »
merio. Los humanistes sont comme on dit aujourd'hui des mandarins.
Au-dessus de la plèbe vile, parmi la paix de beaux jardins, dans la fréquentation de beaux livres, ils constituent une élite fermée et arrogante, qui reste à part, ne se mélange jamais et ne se commet jamais. Ils disent nous^ Cicéron et nous, et en effet ils sont eux. Au fond, l'humanité se répartit en deux catégories : ceux qui cultivent l'antiquité et ceux qui la négligent, les honnêtes gens et les autres. Les humanistes sont les honnêtes gens. Ils n'appartiennent pas au commun, ils sont rares; ils n'appartiennent pas au vulgaire, ils sont distingués; et ils mettent leur gloire à se distinguer chaque jour davantage, se détachant irrémédiablement et pour jamais des habitudes, des règles, des lois qui régissent le nombre. Comme ils parlent une langue spéciale, ils gardent des mamrs spéciales; ils ont leurs dieux, leurs héros, leurs exemples, leurs superstitions, leurs croyances, leurs manies, leurs faiblesses, leurs qualités, leurs défauts, leur façon de sourire, de se présenter, de saluer; ils ont leurs maladies et leur hygiène ; leur santé n'est pas celle de tout le monde, et Marsile Ficin codifiera dans un petit livre leur régime, leur boisson, jusqu'à la manière dont ils doivent travailler et faire l'amour*. Le pli professionnel se creuse et s'enfonce; ceux qui en sont marqués se reconnaissent au premier signe, de ville à ville, de province à province, de pays à pays; ils s'appellent, se recherchent, se groupent, se cultivent ; et qu'ils se chérissent ou qu'ils s'exècrent, ils forment une caste et presqu'une race, exigeant une initiation, possédant des rites, portant une livrée, et d'ailleurs aussi hérissée de préjugés, aussi revêtue d'orgueil, que l'ancienne noblesse, qu'ils se liguaient unanimement pour détruire.
Nous avons vu que Pétrarque fut le premier homme de lettres. A sa suite, les humanistes ne sont plus
1. Marsilio FlCI^o, De sludiosorum sanilale luenda. (Opéra, p. 493.)
hommes, ils sont hommes de lettres et ils gardent toutes les marques comme toutes les déformations du métier. Ils portent un nom de guerre, ou de plume : de même que Petracchi s'était appelé Petrarca et qu'Ambrogini s'appellera Poliziano, Bartolommeo Sacco s'appelle Bartolommeo Platina; Filippo Buonaccorsi, Gallimaco Esperiente; Marcantanio Gocci, Marcantanio Sabellico; Gareth, Ghariteo ; Merlani, Merula; Ferrari, Galateo. Ils ne travaillent que pour la gloire : « Le but et le devoir du poète, écrit Pontano, est de parler excellemment pour exciter l'admiration ^ » Ils ne laissent rien perdre de leur travail, recueillant jusqu'à leurs miettes et à leurs lettres intimes qu'ils publient de leur vivant : « Il arrive parfois, avoue Poggio, que je ne garde aucune copie des lettres que j'écris, soit négligence, soit le plus souvent précipitation -. » Leur épidémie est d'une susceptibilité maladive. A la moindre éraflure, pour un mot, pour une allusion, ils partent en guerre. Le siècle résonne du bruit de leurs querelles. Leonardo Bruni se bat avec Niccolô Niccoli; Guarino avec Poggio; Poggio avec l'évoque de Feltre, avec le concile de Bâle, avec l'antipape Félix, avec Enoc d'Ascoli, avec Pcrotti, avec Valla; Valla avec Antonio da Rho, avec Bartolommeo Fazio, avec Benedetto Morando; Filelfo avec tout le monde. Elt leurs invectives ne sont qu'une forme aussi ingénue que sonore de leur orgueil.
« Je me suis entièrement consacré à écrire, disait Filelfo à Pallas Strozzi, de telle sorte qu'il me semble que je suis né non seulement pour les vivants, mais aussi pour la postérité*^. » Comme Filelfo, les humanistes se croient nés pour à présent et pour toujours ;
1. « PoetcB sive fincm, sivc officiuin, esse bene atque excellente loqui ad admirationcm. » (Pontano, Opéra, p. 1447.)
2. « Nam saepissime accidit ut litterarum quas ipse scribo, nullum exemplura servetiir, tum negligentia, tuin saepius festinatione. » (Poggio. Epist., VIll, 45.)
3. « Meque ad scribendum converti totum quo non pnesentibus, sed etiam posteris natus fuisse videar. » (Filelfo, EpisL, 111.)
ils s'estiment supérieurs à Virgile puisqu'ils écrivent aussi en prose, supérieurs à Gicéron puisqu'ils écrivent aussi en vers, supérieurs à Virgile et Cicéron mis ensemble, puisqu'ils écrivent aussi en grec. A la vérité, ils sont uniques. L'univers se réduit à eux. Us sont le centre et le soutien de l'univers. Ils sont l'univers. Leurs travaux, leurs colères, leurs mécomptes, leurs rhumes et leurs furoncles sont en quelque sorte des manifestations publiques, auxquelles les destinées du genre humain restent liées. Poggio a retrouvé Quintilien à Constance : Guarino voudrait que l'Italie dressât des arcs de triomphe à Poggio. Francesco Barbaro a réconcilié Bruni et Niccoli : Poggio voudrait que ritalie dressât des arcs de triomphe à Barbaro. Poggio a écrit à Barbaro : c'est comme si l'Italie lui avait érigé une statue. Les ennemis de Niccoli se sont emparés de sa maîtresse Benvenuta, l'ont chargée à dos d'homme, l'ont troussée dans la rue, l'ont fessée : Niccoli répond en pleurant à ceux qui viennent le consoler « que pour de moindres attentats, on avait démoli des villes entières ' ».
Dante, qui avait écrit pour tous, avait mené la vie de tous. Il avait été citoyen, soldat, ambassadeur, prieur; chez lui le poète est fait de l'homme, et son poème palpite avec les convulsions de Florence, qui est sa patrie, avec ses légendes, ses gloires, ses rancunes, ses partis, son histoire et son historiette. Les humanistes ne sont rien, et leur œuvre n'accueille rien. Ils ne sont pas citoyens ou du moins ils sont citoyens de la République des lettres. Pétrarque n'est déjà plus qu'un ambassadeur en paroles. Jean Boccace témoigne une telle répulsion pour les alTaires publiques qui dérangent son travail que Niccolù Acciajuoli le surnomme Johanncs IranquiliUatum. « Je crains, dit Poggio, que notre
I. « Venientibus ad eum consolatioDÏs causa lacrymans respondet, ob Icviora jam facinora magnas urbes fuisse subversas. » (Leonardo Bruni, Eipist., V, 4.)
Italie soit déchirée, par nous d'abord, par les barbares ensuite que notre faiblesse rendra forts. Mais que ceuxlà y pensent dont c'est le pressant intérêt. Moi je suis les lettres ^ » « L'homme absorbé par les spéculations et la jouissance des lettres, écrit Vergerio, sera peutêtre cher à lui-même, mais qu'il soit prince ou simple particulier, il sera peu utile à la cité'. » « Les humanistes, ajoute un contemporain, n'entendent rien à l'économie domestique. Ils vivent follement sans se soucier de ce qu'est l'honneur paternel et le bienfait des enfants. Us ignorent quel est le Gouvernement le meilleur, de celui d'un ou de plusieurs, ou de celui de beaucoup ou de peu. Ils fuient la fatigue, affirmant que qui sert la commune ne sert personne, ne défendent pas la République en guarnaca, ni ne la défendent avec les armes. Enfin ils oublient que plus le bien est commun, plus il est divin 3. »
Là-haut leurs cellules, closes de silence et" de paix, demeurent inaccessibles au roulis de la vie. Elles n'hébergent ni tracas, ni fracas. Les mouvements des armes, les tumultes des choses, les cris de colère ou de détresse qui montent de la place constituent autant de bruits vulgaires, comme autant d'empêchements aux œuvres sereines de la beauté et de l'esprit. Lisant avec une telle diligence qu'ils oublient les autres et qu'ils s'oublient eux-mêmes, les humanistes ferment leurs fenêtres pour ne rien voir; ils bouchent leurs oreilles
1. « Vereor ne hfpc nostra Italia Hilaceretur primum a nostris, deinde a barbaris qui per infirmitatem nostram vaiebunt. Sed hœc illi cogitent quorum magis interest. Ego litteras sequar. » (Poogio, Epist., V. 4.)