IV
amis et les protecteurs des humbles; Lucrozia, qui a commandé le poème; Laurent, qui aurait pu l'accomplir; Politien, qui en aconseillé l'exécution; jusqu'à Marsile, qui accepte la dédicace de sonnets burchiellesques. Les uns et les autres qui fréquentent le peuple recherchent le peuple, imitent le peuple, sont bons connaisseurs de son langage, de son humeur, de ses façons. A chaque détail bien saisi, à chaque expression bien trouvée, ils battent des mains; ils s'écrient : « C'est ça, ah ! comme c'est ça ! » Et en môme temps celte cordialité, celte simplicité les reposent des gymnastiques trop savantes el des analyses trop poussées. Ces vieilles histoires du doux passé leur représentent la tradition et le pays, la petite enfance, tout ce qu'il y a de bon, de cher dans la vie; elles s'adressent à cette partie de l'àme qui uechange jamais. Leurs ancêtres y croyaient; eux-mêmes petits-enfants y crurent; ils y croient encore. Luigi Pulci, nonobstant sa goguenardise, croit à ses héros; il s'émeut avec eux, pleure avec eux; poète, il se laisse prendre bon gré mal gré au charme de ses fantaisies heureuses. H n'est pas que bouffon; il est élégiaque, lyrique, sentimental. Il s'attendrit avec la délicate Florinetla, abandonnée dans un bois, et avec le pauvre Manfredonio délaissé par Meridiana; il touche en plusieurs endroits à une véritable grandeur tragique, qui, pour s'exprimer dans le parler souvent trivial de la rue, n'en est pas moins très haute. On sent les larmes qui coulent, lorsqu'il raconte le supplice d'Astolfo, injustement condamné par l'empereur, qui monte à la potence, pur, blanc, aussi bafoué, aussi fouaillé que le Christ au Golgotha. Et lorsqu'Orlando, fatigué de vaincre à Roncevaux, s'assied près d'une fontaine et se prend à pleurer, qu'il reçoit la visite de l'ange Gabriel et qu'agenouillé devant son épée fichée en terre il fait sa prière d'enfant, et qu'il se confesse h Turpin, et qu'il meurt avec un sourire, le souffle candide de l'épopée primitive semble passer dans l'air.
Cependant ce qui nous frappe dans le Morgante de Luigi Pulci ce n'est pas combien cette œuvre de lettré se distingue des œuvres de la rue, c'est combien elle leur ressemble ^
Sans doute que les cantari des chante-histoires étaient des œuvres anonymes, tandis que le Morgante est une œuvre signée; qu'une personnalité vigoureuse s'y manifeste à chaque page; que Pulci, au moyen de touches légères, d'adroits coups de pouce, de petits éclats, taille une forme à la matière épaisse de la Piazza San-Martino; qu'il sait mettre l'accent et le point, qu'il connaît l'art suprême du sacrifice, que son poème, qui marche plus rondement et gaillardement que les interminables storie du populaire, saute à pieds joints par dessus les énumérations oiseuses, les minuties inutiles, les détails encombrants; que les personnages, dont les dialogues ne sont plus racontés, mais parlés, s'expriment à la j)remière personne comme dans les rappresentazioni sacre ; qu'une place plus large est réservée à la mythologie et à l'amour; que de jolies descriptions de filles, de paysages, de sentiments, se souviennent lidèlemenl des vieux poètes, un peu de Pétrarque, beaucoup de Dante; que les deux figures du nain Margutte et du diable Astarotte, représentant la fourberie diplomatique et la philosophie platonicienne, sont deux créations originales cueillies dans la réalité de la Florence des Médicis. Sans doute.
Mais en définitive, dans ce poème, touffu comme une imagination médioévale, mettant en scène et en œuvre tellement quellcmcnt les situations et les personnages de la ru(;, s'astreigiumt à suivre pas à pas, souvent
1. « I*o8iiinmo dire senza litubanzH che Topera sun rassorni^lia di
f:rnn Um^ti. pii'i aU'Ancntiac al Hovo che alllnnuiuorato o al Furioso. » l'io Hajn»i, l.n Holln di lioncisvalle, op. c.)
rime à rime, une pauvre et vieille Sloria durant des milliers de vers, où retrouver les traces de la culture supérieure qui entoure LuigiPulci? Où, dans cette masse entassée, ce sens délicat de la proportion, ce goût de la mesure, ce culle d'une beauté plus noble que l'élude de l'antiquité avait révélé au moment? Où ce trésor de connaissances qu'un siècle de labeur érudit avait accumulé pour la science? Et où, pour demander le moins, ce concept plus juste de l'histoire que l'humanisme semblait avoir établi? C'est en vain que Biondo, pour illustrer le moyen âge, a écrit ses Décades; que l'ambassadeur Acciajuoli a publié, dès 1461, une Histoire érudite de Charlemagiie et le notaire Verino conçu et exécuté sa Carliade^ le Charlemagne du Morgante n'est pas celui de la réalité historique, il est celui de l'imagination populaire, et le Morgante lui-même n'est qu'une floraison supérieure de la Piazza.
Et ce qui est vrai an Morgante est également vrai, en général, de cette poésie italienne d'érudits florentins, vrai de la rappresentazione sacra de Laurent, vrai des laudes, vrai des sonnets burchiellesques, vrai des sonnets pétrarquesques, vrai des chansons du carnavdl, vrai des strambotti, vrai des risjjetti, vrai des ballate, vrai de toutes ces choses gaillardes ou exquises, dévotieuses ou boufl'onnes, qui ressemblent si bien à leurs modèles que souvent elles se confondent avec eux, et qui continuent si bien le passé que; souvent on les lui attribue. Même geste, môme accent, même mythologie et môme érudition, môme art et môme manière. A l'endroit précis où, depuis cent ans, se sont arrêtés Pétrarque, Boccace et Sacchetti, on reprend l'ouvrage '.
1. On a pu attribuer à Boccace des nouvelles quattrocentistes, à Jacopone da Todi des laudes du Ciirdinal Douiinici ou de Feo Helcari à Sacchetti des hallale de Politien. D'ailleurs, entre tous ces poètes de Florence qui vivent côte à côte, traitent les mêmes thèmes et se prêtent leurs inspirations, il est très difficile de faire la part de chacun. Ce qui est de l'un pourrait aussi bien être de l'autre. On n'est point arrivé, par exemple, à déterminer d'une façon définitive la paternité des dillérentes œuvres des trois frères Pulci.
Et pourtant, depuis lors, toute une antiquité nouvelle a été acquise et conquise, au prix de quels travaux, de quels voyages, de quelles lentes et longues fatigues à la chandelle ! Elle est là, présente et vivante, peuplant les têtes, les imaginations et les mémoires. Nue et blanche, elle se dresse dans l'air vif comme une Vénus ou comme une Diane qu'on vient de retrouver. Oh ! son peuple charmant de dieux, de héros et de nymphes ! Oh ! ses paysages tranquilles ! Oh ! ses calmes épithèles! El ses fables^ et ses mythes, et ses légendes claires, et son Parnasse, et son Olympe, et son doux royaume de Cythôre ! Hébès et Phébès, marchant d'un pas de déesse dans le printemps ! Adolescents au front ceint de roses ! Joueurs de flûtes dans les myrtes ! Chars de colombes envolés dans l'azur ! Et les grâces d'Anacréon, et les bergers de Théocrite, et les formes harmonieuses et souples des Tibulle, des Properce, des Ovide, et les beaux modèles, et la simplicité magnifique et parfaite ! Tout ce monde limpide, candide, heureux, dont les voiles viennent d'être arrachés seulement et qui luit au soleil, n'a pas encore été exploité, ou à peine. xMors il envahit la poésie italienne, et c'est la Renaissance.
C'est la Renaissance qui colore d'une nuance si délicatement platonicienne les allégories de Renivieni, les églogues de Renivieni et les laudes de Laurent.
C'est la Renaissance qui, d'un bond folâtre, s'élance sur les chars du carnaval du Magnifique, où elle transforme la procession grotesque d'autrefois en un Trionfo de déités et de grâces ; non, plus de sordides marchands de savates ou de gaufres, plus de ramoneurs au visage de suie, plus de nourrices dépoitraillées; mais Racchus et Ariane, mais Silène sur son âne, mais les Nymphes, les Satyres, les Faunes, et les Nymphes dansent, et les femmes sourient, et, au lieu (ré(juivoques obscènes et de gestes débraillés, de fines et claires chansons. « Femmes, jeunes amants, vive Racchus et vive Amour!
Que chacun chante et joue et danse! Que le cœur flambe de douceur! Plus de peine, plus de chagrin! Il faut que ce qui doit être, arrive ! Qui veut être gai, le soit! De demain, point de certitude! » Etla n^^re^a entonnée en chœur : « Quelle est belle la jeunesse, elle qui s'enfuit pourtant! Plus de peine, plus de chagrin : il faut que ce qui doit être, arriveM »
C'est la Renaissance qui dans VOrfeo de Politien, monte sur le tréteau de la vieille l'appresejitazionc d'église et la métamorphose en un divertissement profane de sourire, de clarté et de beauté. Même canevas ingénu, môme histoire dialoguée, même scène coupée en compartiments, figurant l'un la montagne de Poésie, l'autre les profondeurs de l'Averne. Seulement, dés que le rideau s'cnlr'ouvre, on s'aperçoit d'un autre monde. Au lieu d'un ange. Mercure fait l'Annonciation; à l'enfer des diableries a succédé le royaume équilibré de Pluton ; à quelque vierge ou martyre, Orphée à la douce lyre et la robe blanche d'Eurydice ; à la légende dorée, l'idylle virgilienne ou syracusaine; le tréteau n'est plus dressé dans une cathédrale, mais dans une salle de palais décorée d'armoiries peintes, et le but n'est plus de catéchiser le bon peuple, mais de charmer, réjouir et divertir la noble compagnie réunie à Manloue, en 1471, pour fêter les noces heureuses de Gian-Galeazzo Sforza et de Bona di Savoia. Cela n'est rien, un humble intermède de spectacle de cour, une frôle et fugitive fantaisie, inventée et rimée en deux