Diario ferrarese, p
3. A Ferrare, il faut toujours avoir le chapeau à la main, si bien que la barrette de Pandolfo Collenuccio s'en plaint à son maître.
4. A Florence, par exemple, les femmes ne jouent aucun rôle officiel dans le palais des Médicis. Lucrezia est trop vieille, et Clarice est de trop méchante humeur.
5. Jusqu'aux moines qui s'en mêlent et font des grâces aux religieuses d'en face, si bien que la duchesse fait boucher leurs fenêtres. «Ils allèrent s'en plaindre au duc, qui leur répondit qu'il ne voulait pas contredire Madame. » [Diario ferrarese, p. 283.)
350 LE QUATTKOCENTO
magnanime Isabelle, amie des œuvres illustres et des belles études. »
Pour complaire à ce monde délicat, les rudes chasseurs et les rudes soldats, taillés en force, élevés à la guerre, sentant l'écurie et la sueur, assouplissent leurs gros muscles, brossent leurs grosses manières, nippent leur esprit de latin, relèvent leur joyeuse et sanguine santé d'une pointe de mélancolie, se parent de tristesse comme d'une plume*, se tempèrent, se mitigent, s'affinent et s'initient à l'art du salon, qui vent qu'un gentilhomme soit capable d'accompagner une princesse en voyage, de conseiller une femme sur sa toilette, d'apprécier l'industrie savante d'un sonnet d'amour. Quand ils auront mené une compagnie à l'ennemi, renversé un adversaire dans une joute, éventré d'un coup d'épieu un sanglier, ils n'auront pas tout fait. Ils auront été vigoureux; il leur appartient d'être désinvoltes, courtois, suaves, bien appris et bien disants. Dans le passé sourit le souvenir de Lionel, le prince charmant, et dans le présent brille l'exemple du noble comte de Gorreggio, celui qu'Isabelle appelle « le plus accompli, et en rimes et en courtoisies érudit cavalier et baron, que dans ces temps, on retrouve en Italie ' », et à qui chacun s'ell'orce de ressembler.
La vie est splendide. Le Caroccio de Ferrare, décoré par les Sperandio, les Baroncelli, les Gastellani, d'armoiries, de chevaux et d'amours, n'est plus un char de guerre : c'est un char de triomphe. Les palais, les villas, les jardins, les parcs d'animaux sauvages se nomment des De/izle. I^es mascarades, les bals, les banquets, les tournois, les spectacles s'appellent des
1. F^e marquis de Mnntoue écrit au poète Niccolô da Gorreggio, en 1491 : « Il mo trotte par l'esprit d'avoir quelque di;,'ne fiction à porter au collier ou au chapeau, avec qiit'hpie beau motto tpii tt'uioi''ncrait que ceci est fait pour tHre, nous, le plus malheureux et infcirtuné homme du uiondc... » (Henier, Cunzonieretlo adespoto di Niccolô da Corret/fiii». Turin 18S)2.)
2. « \\ più atlilato e de rime e cortesie erudilo cavalière et barone che ne li teuipi suoi si ritrovansc in Itaiia. > (Ileuier, iô )
LA KENAISSAKCK A FKKRARK 3ol
Corlexie. Il semble que la vie ne soil faite que de Cortcsie et de Dclizie.
Lentement, le navire doré du Bucintoro descend le Pô aux rives vertes, et. debout sur les rives, des jeunes filles, de blanc vêtues, agitent des rameaux d'olivier; des fontaines d'abondance versent le vin et le lait; des chars, éclatant de dorures et de tapisseries, chargés de vases, de statues, de colonnes, promènent des mythologies et des allégories vivantes parmi les rues tendues d'étotTes, sous les arcs de verdure, dans des bruits de musique et de cloches; adolescents, donzelles, nymphes, faunes, dieux de l'Olympe, géants, animaux, chiens braques, chiens lévriers, toute une procession de beauté ([ui défile ; et sur les armes, les emblèmes, les attributs, les costumes chamarrés, les devises llottantes, les bannières déployées, les femmes aux fenêtres jettent des roses, les enfants cachés dans les arcs jettent des roses, et, de l'architrave des églises, des amours jettent des roses, du serpolet, et « autres gentillesses d'herbe ». Dans les banquets qui groupent autour de hanaps d'or un peuple vôtu de soie, des séries de douze services sont introduites par des messagers de l'Olympe, Herato, Hyménée, Persée, Orphée, Hébé, Silène, Aréthuse ; quatre-vingts paons, servis dans leurs plumes, dressés sur leurs pattes, lancent des tlammes de leurs becs; les plats montés copient les antiques; des parfums de Chypre ou de Naples s'élèvent des cassolettes'. Dans les intermèdes des spectacles, on voit « un paradis avec des étoiles », « une barque au naturel avec dix personnes dedans, et les rames, et les voiles », deux cent quatre-vingt-dix-sept comédiens et figurants, qui défilent, habillés de satin neuf, de soie neuve, représentant des Grecs, des esclaves, des patrons, des marchands, des femmes, des paysans, des pages, des nymphes, des boutfons, des parasites. Un fou et l'escorte de ce fou
1. G. Perticari, Délie nozze di Coslanza Sforza celebrule in Pesaro Vanno 1475, Fesaro, 1894.
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entrent en lutte avec la Fortune. Les chasseurs, tenant au poing des oiseaux sauvages, combattent avec un ours. Apollon chante sur sa lyre, entouré des neuf Muses. Des jeunes hommes et des jeunes femmes, égrenant des barzellette^ tournent la ronde sur le pré. Un ballet est dansé par un fou, un tambour, deux jolies demoiselles, deux vieillards et dix garçons bien vêtus i. Dehors, les montagnes allument des feux de joie et les boutiques restent closes pendant dix jours.
Le luxe est inouï. Luxe de costume, de toilette et de joyaux-; luxe d'animaux, luxe d'armes, luxe de jardins, luxe d'ameublement. Des chambres tendues de Flandre; des lits recouverts de drap d'or; des manuscrits recouverts de satin blanc semé de perles; des cartes à jouer enluminées par Mantegna et agrémentées au dos de précieux sonnets inédits; de l'or, de l'ivoire, du brocart, des plumes, des fleurs; et des pierreries partout, au collier, au chapeau, au chapelet, aux chausses, aux brides des chevaux, aux laisses des chiens, aux reliures des livres, jusqu'aux balais dont les camériers chassent sous la table les détritus des repas'.
En même temps, en dépit de son apprêt, ce beau monde goûte d'une âme simple des plaisirs d'enfant. Il apprécie la force physique, s'intéresse aux exploits de la matière, se complaît au spectacle des muscles au travail. 11 lui faut courir, chasser, chevaucher, remuer ses membres, humer l'air du ciel, sentir aux oreilles le bruit du vent, dépenser le surplus de vie.
La fête patronale de San-Giorgio est célébrée par des
1. Luzio-Renier, Commedie classiche in Ferrara, Giorn. slor. Turin, 1888, p. 184.
i. « Kt ciertaiiiente, illiistrissinia mia sif,mora, è cosa suniptuosissima lo appararsi dellu donne in questa patria, tal clie orrnai el veslire veiludo c brocadi è nuila, se non é uno so|)ra iailro tafçiialo, stracialo, listato e traversalo, et per ogni inoda e forma trassiuato. » [Ib.)
'6. L.-A. Gandini, S(t(/f/io ueqli n.si e dellr ci>s/u»itnize délia corle di Ferrara, Uolognc, 18!)i. — Via;/;/!, cdiudli, htirddiure e stalle dr<)li Ehlinisi nid (Juallrocunlu, Bologne, IS'Jl. — Isa/jella, lleatrire e Alpmso d'Hall' infanti, Modéne, iH'Mt. — G. (lainpori. Le curie du ijiuoco dipinle per gli Lslensinel seculo AI', Mantuue, 1883.
coursos d'ânes, de chevaux, de bœufs, de chiens et de femmes. Une ordonnance ducale est conçue en ces termes : « Le très illustre et très excellent Seigneur notifie à toute personne de tout quartier de Ferrare que, s'il lui plaît d'envoyer ses filles de douze ans et au dessus courir le palio demain avec d'autres tilles de bien et honnêtes, Sa Seigneurie fera donner à la première \q palio et aux quinze suivantes de Tétode neuve pour un cotillon^ » Les habits sont pelés parles arçons des selles; les souliers s'éculent par douzaines; les gentilshommes en consument quatre-vingls paires par an; la petite Isabelle, à un an et demi, en a déjà usé trente-deux paires. Dans la chambre d'Hercule, âgé de onze ans, on trouve « des éperons raccommodés, des sonnailles, des lacs d'épervier, des gants de chamois, des souliers pour jouer à la paume'-'». A trois ans, le duc Alphonse possède deux chevaux, l'un noir et l'autre bai. A un an, la petite Isabelle est assise sur une selle spéciale, /ac/« per portare laputtina a cavallo per la terra. Niccolô a tant de chevaux que le foin de Ferrare n'y peut suffire; Borso en tient sept cents dans ses écuries; on ne compte plus ceux d'Hercule, et c'est à Lionel que Leone-Battista Alberti dédie son traité De equo animante.
Si les sentiments sont suaves, les appétits sont énormes; aux noces du prince Alphonse, on mange 45.101 livres de viande. Si l'apparence est splendide, le fond demeure rural et grossier. La cour qui couche dans des draps rongés par les hôtes, achète du linge d'occasion, paie dix livres sa blanchisseuse pour une année-*, n'accorde à ses pages aux aiguillettes de soie
{. « Lo III"'° et Ex. S. nosfro fa notificare a qualiinque persona di qiialuiique borpo délia città di Ferrara che si li piaxe de inandare le soe piite de aiini XII in suxo a correr el palio doinane insieme cuin altre pute lioneste e da bene, la sua Stgnoria farà donare alla prima el palio e a le altre 15 prime... pif,'nolato iiuovo per une guarnello. »
2. « Speroiù recunzadi, sonao;!!. zeli da sparviero. guanti da camoscia, scarpe da zugare la palla. » (Gandini, Sagr/io der/li usi, op. c.)
3. « Andriola lavandara de liavere a di xviij de dixembre lire diexe
3j4 le ulattrocemo
cramoisie qu'un peigne en bois, une brosse et un seau de cuivre pour tout instrument de toilette. Au début du siècle, un escalier mène des salons aux écuries et à la chambre des farines. Lorsqu'un bote de marque est annoncé, la crasse est telle que l'on doit acheter quatre éponges pour nettoyer le palais.
Les passions sont sauvages, les crimes constants, les férocités quotidiennes. Il reste du sang aux doigts chargés de bagues; les sous-sols du palais, où l'on syllogise d'amour, regorgent de prisonniers; à tout coup, on applique la torture : on supplicie, on crève les yeux, on écartèle; les chevaux fouettés par les gamins déchiquètent la victime humaine, et les quatre moignons sanglants, dressés sur les quatre portes, restent à pourrir au soleil.
On sent la race campagnarde, fraiche, forte, riche de chair et de muscles, moins décrottée du moyen âge qu'autre part, proche la nature et le passé, admirablement ingénue, nullement compliquée, et goûtant deî concert, dans les belles salles, les beaux jardins et' les vastes horizons, la joie naturelle d'exister.
Lue telle société ne parle pas latin. Le latin est la] langue des solitudes laborieuses ou des académies érudites, non des nobles compagnies de cavaliers et de dames réunies pour leur plaisir.
Kvidemment que le latin est une grâce bien portée, 1 et qu'il sied aux margelles des fontaines, aux manches des habits, aux e.xergues des médailles de Sperandio'. Depuis que le vieux Guarino a fondé son école et quelei prince Lionel a donné l'exemple délicat de composer^
de rnan-li. pcr sim tnercctJc de liavore facto biancho più pani cli lino^ zoc! If^nzoji ed «lire cosc do la Kx*. del N. S. in tutu (|uesto anno. »
1. Sur la ciiitiire de Ferrare, voir G. Carducci, Lu (/iovenlk di LodQ;\ vico Arioslo, Uoloffnc, 1891.
des (lisliqiu's, les poMes latins sont aussi nombreux à Ferrare, dit Bartolommeo Prignani, (jue « les grenouilles de ses marais'»; et autour du vieux Tito Vespasiano Strozzi, dont nous avons salué le talent, Krcole Strozzi, Fino Vïm, Francesco Ariosto, Malatesta Ariosto, Lodovico Pittori, Lodovico Carbone, Gaspare Tribraco, Ottaviano de Fano s'acquittent de roffice obligé de parer do latin la vie de la cour. L'Université est garnie de maîtres réputés en grec et en latin, propres à attirer les jeunes gens àFerraro, et à témoigner que le duché n'est pas un Etat de sauvages^. La Bibliothèque contient un Dion Cassius que ne possède pas Laurent le Magnifique et qu'il est beau de lui refuser : a Nous vous dirons, lui ré|)ond Hercule d'Fste, que quasi chaque jour nous le lisons et pi'enons grand plaisir de telle lecture '. » Pandolfo Gollenuccio, Niccolù Leoniceno., BattistaGuarini sont des latinistes excellents. Mais, s'il y a une tradition savante, C(;lte tradition n'a pas confisqué la culture ''.
Déjà le successeur immédiat du prince Lionel n'entend pas le latin. « La fortune, ennemie de tout homme vertueux, écrit à Borso d'Esté Carlo da San- Sorzo, n'a pas voulu ajouter à tes autres ornements l'ornement des lettres^. » Si, dans sa garde-robe, plongée en un tel désordre, che ne veneria compassion al diavolo, Hercule d'Esté garde, parmi ses bréviaires, ses romans, ses livres de médecine pour chevaux.,