‹ Le quattrocentoChapitre 118 sur 151 · Da un canto ho povertà ch'ognor mi sprona · texte numérisé non relu

Da un canto ho povertà ch'ognor mi sprona

E elle lui toi l'ardir, l'ingegno e i'arte. »

et poètes lauréats, poètes chevaliers, poètes « avec les éperons », ilonl, à Milan, le Belliricioni peut sourire. Pandolfo Collenuccio de Pesaro (1444-1504) ; Jacopo Gaviceo de Parme (1443-1511); Sabbadino degli Aricnli de Bologne {f 1510); Antonio Goruazzano de Plaisance {■jr 1500); Niccolo Lelio Cosmico de Padoue (f 1500 1. Et Antonio Tèbaldeo de Ferrare (1463-1537).

Comme ils viennent de tous les pays, ils apparliennont à tous les mondes. Gaviceo est un prêtre qui a mené l'existence la plus romanesque. Collenuccio est un magistrat qui a été chargé de tontes les ambassades. Et Cammelli, qu'on dit le Pistoiade sa ville de Pisloie, est un esprit burlesque à cheval sur une haridelle de misère. Cosmico et Tèbaldeo ont servi dans les cours : Gornazzano chez les Golleoni et les Sforze; Arienti chez le Benlivoglio. Et comme ils appartiennent à tous les mondes, ils remplissent à Ferrare tous les emplois; Gaviceo celui de vicaire général, Collenuccio celui de capitaine ducal et de maître de philosophie et mathématique à l'Université, Cammelli celui de capitaine de porte à Reggio, Gornazzano celui de camérier, Arienti celui de factotum, Cosmico et Tèbaldeo celui de précepteurs des princes. Us savent le beau latin comme Collenuccio, ou ils savent tout juste leur rudiment comme les chante-histoires nomades qu'on récompense d'un habit de drap vert ou d'un manteau d'agneau avec les chausses. Ils sont î\ demeure ou /le passage, ils sont de toute condition, de toute origine et de toute culture. Mais une lâche unique leur incombe : celle de distraire, divertir et honorei- la belle compagnie de la cour.

On est à table. Voici sept heures, voici liuit heures qu'on est à table, assis en quehju'un de ces gigantesques repas (ju'il est d'usage d'onVir aux hôtes illustres. Les bateleurs, les mimes, les runamliules ont accompli leurs tours d'adresse ou de grâce. Les maîtres de chapelle ont exécuté leurs musifjnes les plus choisies. Les boii(To!!s s<'soiil ae(|iiillés de (|iiel(jii(; farce iin|)iiyable,

comme de s'aviser de courir sur les nappes en renversant les écuelles. Ci^pendant il y a encore à manger. Alors un chante-histoires se lève. Il « dit en rimes ». Il « chante en fête ». Et Francesco Gieco régale l'assistance de quelque chapitre de son Mambrinno. Magnifique histoire, remplie de doctrine, de talent et de novellette charmantes ! On y voit comment Mambriano, roi de Bythinic, déclare la guerre à Rinaldo, comment Hinaldo est enchaîné dans Tile de Montefaggio par la magicienne Carrandina, comment Hinaldo assiège Montalbano, puis se soumet à Carlomagno, j)uis épouse Carrandina. On y voit les singulières prouesses d'Orlando et d'Astolfo, partis en Afrique à la recherche de Rinaldo. On y voit comment ils tuent le roi Meante, comment ils se battent avec les Garamanti, comment ils assistent renchanteresse Fulvia. Et c'est le pèlerinage d'Orlando à San-Giacomo di Compostella, et les enchantements de la fée Uriella, et lés ruses de Malagigi, et le jeune Ivonetto, fils de Hinaldo, et le vieux Pinamonte, amoureux de Bradamante, et toutes ces choses intéressantes! Soudain le silence s'est fait. On écoute bouche bée. Et l'épisode fini, on est prêt à attaquer un nouveau quartier de venaison ou une nouvelle sucrerie.

Le théâtre est préparé. Dans un jardin de villa, ou dans un cortile de palais, ou dans quelque vaste et belle salle à ce aménagée, parée de branches de verdures, tendue d'étotTes claires, rehaussée d'armoiries peintes, la scène se dresse. Cinq mille spectateurs s'y massent en une assemblée somptueuse. Pour les divertir, les comédies de Plante et de Térence sont de saison. Alors Pandolfo Collenuccio traduit Y Amphijtrion ; Battista Guarini traduit VAidularia et les Mènechmes ; Cornazzano, le Cfuridius^ Girolamo Berardi, la Casina et la Moa/eUaria; d'autres, le Tri/n/mmus, le Pemi/us, VEunitqueK Et, quand on ne sait plus quoi traduire,

i. Kn I'i87, pour les noces de Lucrezia d'Esté, on représente Amp/uj-

on invente et tire des vieilles fables, des nouvelles d'autrefois et même des livres saints, quelque galante représentation. Ferrare reprend à Mantoue la 7^^«ô;//rtû('0;'feo de Politien, qu'elle amplifie, divise en cinq actes et intitule Orphei Tragedia. En 1487, le comte Correggio, s'inspirant d'Ovide et du joli récit de Géphale et de Procris, élabore son « histoire, ou fable, ou comédie, ou tragédie de Gefalo », qui enseignera aux femmes « à n'être point jalouses de leurs maris ». Gracieuse fantaisie, faite de canzoni, d'octaves et de terzines, divisée en cinq actes et ornée d'un prologue, se passant sur un chemin, dans une maison et dans un coin de bois, et exposant la fidélité de Gefalo à sa femme Procris, la jalousie, la mort, la résurrection de Gefalo, le tout entremêlé de ballets de nymphes, de chœurs de danses, de l'idylle amoureuse de deux bergers, d'un dialogue comique entre une servante et un faune, de pas grotesques et de musiques suaves. En 1491, un inconnu tire de la Novella de Leonora de Hardi e d'Ippolita de' Buondelmonti, qui court les rues de Florence, une représentation dramatique. En 1499, le Pistoia adresse à Isabelle d'Esté sa tragédie en terzines de P«/i/?/a, qu'il emprunte à la nouvelle de Boccace de Guiscardo et Ghismonda, sauf que ïancrède s'appelle Démétrius, Ghismonda Panfila, Guiscardo Filostrato, que le prologue est prononcé par Sénéque, qu'il y a des discours, des lamentations et de l'éloquence. Et, en 15U4, PandolloGollenuccio trouve dans la Bible matière à la Comédie de Jacob et de Josef, dont la représentation dure deux jours et qui montre une grande doctrine. Ges spectacles érudits

trion ; en 1491, pour les noces d'Alphonse d'Rste, les Ménechmes, VAnrtria, Ainnhi/trion ; en 1493, pour le séjour de Béatrice d'Esté et de Ludovic le More, les Ménechmes ; en 1499, VliiniiK/ui', le Trinummus, le Penulus; en 1501, les ('nplifs, le Mercatur, VAsinnria, Y Eunuque ; en l.'J02, pour les noces d'Alphonse d'Kste et de Lucrèce lJorf,'iii, on représente, en «-inq iours, cinq comédies de Piaule ; VEpidicus, le Hacchide.1, le Miles oluriosun, ÏAsinfiriti et la CassiTia. — Voir Luzio- Renier, Commedie cla-tsic/ie in Ferrarti, on. c. — V. Russi, Commedie cloMsir/te in Gnzzuolo, Giorn. stor. Turin, 1889, p. 310. — D'Ancona, Le origini del tealro ilaliano, op. c. II, p 136.

sont d'autant mieux venus qu'ils sont encadrés ou qu'ils encadrent des divertissements, des intermèdes, des pantomimes et des concerts. Et les poètes sont bons pour les imaginer.

Non que les poètes n'aient aussi à intervenir dans le train ordinaire de la vie. L'illustre famille des Este, qu'on n'aura jamais assez honorée, — et le notaire Ugo Caleflini, a rimé la chronique de sa maison, et Arienti a chanté ses noces, et Cornazzano a placé le vieux duc Borso au sommet d'une galerie de personnages illustres ([ui va de Noé et Charlcmagne à Mithridate et Virgile, — est réunie pour le plaisir dans une salle de villa ou de palais. On a joué aux échecs ou au tarot. On a lu à haute voix un chapitre de roman de chevalerie ou une scène de comédie ancienne. M"" Eléonora a touché de la harpe; s'accompagnant de la viole, le duc a chanté avec son chapelain un motet ou une chanson française ; avant que Vave sonne à l'église voisine et que la compagnie tombe à genoux, quelques instants demeurent libres. Alors, pour charmer et remplir ces loisirs, pour chasser l'ennui maussade et tenir le sourire en éveil, les beaux esprits s'ingénient.

Et ce sont les tendres suavités qu'apportent aux dames les poètes à éperons : Niccolo Lelio Cosmico,qui leur chante des ca7izonette ; Anionio Tebaldeo, qui leur improvise des madrigaux ; le comte de Correggio surtout, dont le canzonière n'est proprement composé que « pour le luth de la marquise». Car les dames veulent être singulièrement courtisées. Sabbadino degli Arienti et le moine Filippo Foresti de Bergame le savaient bien, eux qui écrivirent les biographies des plus fameuses d'entre elles. Et Cornazzano est homme à dédier à des princesses un traité de la danse ou un traité sur la façon de gouverner et régner.

Et ce sont les délicates nouvelles, les aventures charmantes, les contps heureux et amoureux, qui reposent

dos longues histoires de France et de Bretagne. Telles les Porrettane do Sabbadino degli Arienti et tel le Peregrino de Jacopo Gaviceo.

Voici, dans les « nouvelles narratrices» des Porrettane, que Sabbadino a dédidcs, en it78, à Hercule d'Esté, « duc invincible de Ferrare, son compère, seigneur et bienfaiteur pieux », il s'agit précisément « d'une très noble et gracieuse compagnie d'hommes et de dames »,qui, pour fuir la peste, s'est réunie aux bains de la Porretla dans l'Apennin et passe les chaudes après-midi d'été à se conter des histoires. Le décor est suave : « un petit pré revôtu d'berbes odorantes et <reint de feuillagesetd'arbustesombreux », d'une paisible colline des rives du Reno. La société est choisie : princes, gentilshommes, maîtres d'humanité, nourrissons des muses, et gracieuses dames, étendus en groupes resplendissants sur les tapis de Chypre qu'ont disposés les valets. Et le propos est à l'avenant : il est de « plaisants et âpres cas d'amour, et autres événements, aussi bien arrivés dans les temps modernes que dans les temps antiques^ ». Chacun, à tour de rôle, dit ce qu'il sait, une aventure comique comme celle de Giovanni Meldina se soulageant dans les bottes de son barbier, un conte de nourrice comme celui du petit Bentivoglio, une histoire de moine faiseur d'oreilles, ou une belle histoire très triste d'amants fidèles et malheureux. La question est posée de savoir qui se monira seigneur plus magnanime, de Philippe-iMarie Visconti pardonnant à Alphonse d'Aragon ou d'Octavien panlonnaut \\ Ilérode. Un théologien platonique y déliuit la nalurcî de l'àme, si subtile que nos savants la dénommèrent <?Ay)/*/7, c'est-à-dire» vent^ en grec aneiuo^. El après chaque récit, dont ou a tiré aimablement la moralité, on danse, on chante, on s'abiiiidoiine à de <' doux parlements», tellement qn'aulour les poissons

\. « l'iaccvoli e a«pri casi d'ainore, e altri adveniiiienti cosi noi modenii eiiipi rotiK; negli antichi aveniili. n

LA RENAISSANCE A FKRRARE 363

sautent tlu Rcno comme pour venir se repaître d'aussi ffracicux discours K

Et voici, dans son petit roman de Peregrino, Caviceo décrit les aventures, voyages, vicissitudes, errements et prisons de Percgrino, jeune cavalier de Modène, et ses amours avec une jeune dame de Ferrare, dont le nom, Gonevera, signifie exactement « mère, génératrice de toute chose humaine créée». Quoi de ])lus seyant, de mieux imaginé et de mieux propre à divertir que cette histoire galante? 11 faut voir Genevera, lorsque, sous l'image de la Madone, elle prie à l'église, ou que, •dans son palais, elle distribue les aumônes, ou qu'au bord d'un tleuve elle assiste à une poche avec ses gracieuses compagnes, ou qu elle veille son frère tué en -duel, ou qu'elle chante sur le monocorde la délicate canzone : Vedo quel sole che iVogni tempo luce ! Et les pèlerinages à travers le Levant, je Ponent de Peregrino avec Achate ! Et sa descente aux enfers avec le moine Anselme! Et sa visite aux Champs-Elysées où, parmi les myrtes et autour de l'autel désert du dieu Amour, errent les ombres augustes des vieux marquis de Ferrare ! Et la reconnaissance des deux amants à liavenne ! Et leurs noces triomphales! Et leur mort prématurée, si agréablement triste !

Et avec les sonnets, les madrigaux, les nouvelles •d'amour, ce sont les facéties : celles des boulfons et des histrions, et celle d'Antonio (^.ammelli, dit le Pistoia, qui apporte de son pays la poésie burchiellesque dans le duché. Pauvre lamélique, laid comme un homme qui n'a pas d'argent, haut de deux doigts sur jambes, aussi droit que vigne enroulée au rameau, regardant avec un de ses pieds août et, avec l'autre, septembre, le visage tout coloré par la nuit ! Néanmoins, et encore que, sans abri, il soit plus malheureux que les pots de chambre qui ont uu couvercle, il plaisante, ilimant par jeu — Faccio cose da giuoco ! avoue-t-il — il met

1. «Gomese fussono venutiacibarsidellasciaavità dclgraliosoparlare.»!

en sonnets comiques sa misère, grimace sa plainte, tire la langue pour amuser. Il montre ses souliers troués, son manteau en loques, sa maison branlante, son lit vermoulu, son cheval repu de rosée. Il parodie la poésie paysanne, querelle les juges, les usuriers, les mangiapopoli; décrit les femmes d'Italie, de vieilles rosses, des trognes d'ivrognes, le « mal français » dont il mourra et dont il brosse des tableaux risibles. Il se moque des bouffons de Mantoue, injurie les poètes ses rivaux, se déchaîne contre un capitaine de Ferrare. Et quelquefois, n'en pouvant plus, il pleure pour de bon à gros sanglots ^ Alors on s'imagine les rires!

Telle la littérature de Ferrare, éclose entre les sourires des femmes, les musiques des violes et les myrtes des jardins.

Si on l'examine au point de vue littéraire, il faut avouer qu'elle est de qualité inférieure. Elle n'offre d'autre intérêt que celui de la matière qu'on gâche avant de réussir le chef-d'œuvre ; elle est chaotique et hybride, comme le groupe d'occasion dont elle émane; elle pille adroite et à gauche les biens les plus divers dont elle n'arrive pas à faire un trésor; elle juxtapose plus qu'elle n'accorde les éléments chevaleresque, bour-

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