Codro non senti mai si gran tormento
0 vero Erisilon, quanto sent'io D'estrenia povertà, car signor mio, Che appena d'esser nato io son contento.
Nemico ali'oro ed in odio alTargento, Che nialedetto sia il niio destin rio, Jove Apollo Cailiope e Clio Lor foraa lor potere e lor momento 1
Chi compra spade o roba milanese :
Ed io spenilo di di corne di notte, E seconde l'entrata fo le spese.
In caniara in cucina od aile botte Consunio il tempo, ed alla fin del mese Avanzo nulla, ed lie le scarpe rotle.
(]hi giiioca cotnpra o fotte, Erl io rnho visto a tanlo cstremo ci'ulere Che non mi trovo pur dinar per radere. »
Rime di Antonio Cammelli, pub. par A. Cappelli et S. Ferrari, Livourne, 1884, p. 18.
geois et classique, dont elle tire une maigre vie d'aventure et d'emprunt ; elle ne crée pas, elle répète ; elle ne sait pas digérer la lourde antiquité de maître d'école qu'elle étale à tout propos comme hors de propos, et plus on en met, plus c'est beau. En vain Francesco Cieco fait-il descendre, au début de ses chants et au milieu de ses combats, les belles divinités de l'Olympe ; et le Pistoia et le comte de Gorreggio prétendent-ils aux trois unités dans leurs pièces qui ont des chœurs ; etPandolfo Collenucciovise-t-ilà l'éloquence, et JaccopoGaviceoa-t-il lu l'/s'/im/*?, la Renaissance n'est pas accomplie. Tout au plus s'essaie-t-elle a devenir. Et ni le roman du Manibriano, qui en dépit de quelques épisodes heureux, de deux ou trois facéties amusantes et d'un personnage, Astolfo, vivementdessiné, reste un fouillis ; ni les traductions de Comédies latines, qui diluent en une masse d'octaves l'esprit rapide et brillantdes Plante et dcsTérence ; ni la Comédie de Jacob et Joseph de CoUenuccio, qui voudraitêtre littéraire; ni la fable de Cefalode Correggio, qui a le tort de venir dix-sept ans après la fable d'Orfeo de Politien ; ni le Porrettane^ qui {miianiXa Dècaméron ;m le Peregî'ino, qui imite le Filocopo ; ni les canzonières, qui imitent Pétrarque, ne sont des œuvres personnelles, originales, douées d'une existence propre. Seul le Pistoia, qui imite Burchiello, le ferait-il oublier et annoncerait-il le Berni. Mais le Pistoia est le pauvre diable qu'on laisse à la cuisine.
Et pourtant cette littérature, dans son état de devenir, encore informe, encore en germe, a son geste. Elle a sa nuance et son accent. Elle indique une tendance et revendique une forme d'esprit. Manifestation de la belle vie vécue ensemble dans les richesses et dans la paix, elle porte à son front un air de fête. Elle montre une robe de gala. Elle marche au milieu'des hommages, des orillammes et des bruits d'instruments ; et, loin des réalités trop méchantes, des solitudes trop moroses, et des efforts trop laborieux, elle sourit. Elle ne conçoit
l'art que comme art d'agrément; elle transforme le talent en talent de société, et elle destine l'érudition à décorer des chars de triomphe et à enrichir le programme des spectacles. Elle ne sollicite pas le goût, comme elle ne s'adresse pas à la culture, elle sert les loisirs d'un peuple vêtu de brocarts et de bijoux, qui n'a que faire des archéologies, théologies, grammaires, morales, histoires et leçons, mais qui, réuni dans la joie et pour la joie, demande à ôtre amusé. Elle Famuse. Elle lui verse un plaisir sain, simple et puéril, qui ne présente rien de trop littéraire et de trop savant ; elle ne l'intéresse point par la forme, mais par l'histoire; elle lui procure une distraction qui vaut les autres distractions prises en commun. Ainsi faile, orale, mondaine et romanesque, elle est une fleur de luxe, une créature de joie, une source de jeu.
Alors vienne quelqu'un qui, conscient de cet esprit, le dresse jusqu'à l'œuvre d'art, Ferrare aura trouvé son expression littéraire.
Au Quattrocento, elle la trouva chez Boïardo.
Matteo-Maria Boïardo n'est pas un cuistre, un pédant,, un homme de lettres : c'est un gentilhomme.
il est né en 143i- à Scandiano, fief de Ferrare, château et place forte, qui a une tour carrée d'où l'on voit le paysage et l'ennemi, des loggias, des pêcheries, et que Venise accuse de receler des faux monnayeurs ; il est né d'une ancienne famille féodale qui compte plusieurs assassins et forbans; les siens veulent l'iunpoisonner; et son oncle maternel est le délicat poète latin Tilo- Vespasiano Slrozzi.
Sans doute (in'cnfant on lui a appris le latin, les humanités, les mythologies, et lui-même a laissé des compositions de bon élùve qui en l'ont [)reuve; ou
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lui a surtout appris à porter son nom, à tenir son rang, à se conduire dans le monde. Et si, en liOU, on eût demandé à ce jeune gentilhomme bien en santé, qui venait de i)erdre son oncle Feltrino, qui, depuis neuf ans, avait perdu son père Giovanni, par conséquent, chef de sa famille et maître de son destin, ce qu'il était, il aurait répondu avec lierté qu'il était comte deScandiano, et cela eût suffi. Il fait partie de la suite des Este, et, comme tel, se porte à la rencontre de l'empereur Frédéric 111 en 1469, accompagne Borso à Rome en 1471, va chercher la fiancée d'Hercule à Naples en 1473; suzerain de Scandiano, de ïorricella,de Gesso,d'Arceto,. il a des hommes à conduire, des droits à percevoir, des biens à exploiter; il est seigneur et vit en seigneur. Aussi bien n'est-ce pas dans une bibliothèque qu'il convient d'évoquer sa silhouette de haute mine, mais à cheval, comme il s'est présenté à la cour du Pape, à la tôte de six de ses sujets vôtus d'écarlate. 11 sait que les armes sont le premier honneur de l'homme, et « qu'il ne convient pas à yeiililczza de rester tout le jour sur des livres à penser ^ »>. En même temps il sait que celui qui écoule sa vie dans les écuries et les chenils, sans doctrine et sans lecture, est un rustre « pire qu'une pierre, qu'un bœuf, qu'une poutre-' ». Matteo-Maria Boïardo, trop courtois pour être un érudit, est trop gentilhomme pour ôtre un illettré.
Ferrare, dont son fief de Scandiano relève, et où luimême a fait de nombreux séjours, lui représente le monde. Ses bastions, ses palais, son théâtre, sa bibliothèque, ses jardins ferment l'horizon de sa vue et déterminent le format de son esprit. Il ne vit que pour la cour. L'histoire de sa vie se confond avec l'histoire
1. « Né mi par che convennfa a gentilezza Star tutto il giorno ne' libri a pensare. »
{Orlando innainorato, 1, XVIII, 43.)
2. « Ed é siniile a un bove, a un sasso, a un legno, Chi non pensa a l'eterno creatore;
Ne ben si puù pensar, senza dottrina. . . »
de la cour. Ses lettres privées, faites de rapports et de comptes-rendus, ressemblent à des papiers publics ' En 1481, il est nommé capitaine ducal de Modène. en 1487, il est nommé gouverneur de Reggio; et au nom du très magnifique duc Hercule, son maître, il rend la justice, prélève les impôts, applique la torture, témoignant d'une conscience rectiligne, se comportant <( en homme véridique et amateur de paix ». Mais il ne doit pas seulement servir la cour dans les affaires, il la doit servir dans le plaisir; il n'a pas que l'obligation d'être utile, il a l'obligation d'être gracieux; et c'est pour l'agrément de Ferrare qu'à ses heures perdues il écrit, rime et chante, comme, tout à l'heure, c'était pour la bonne économie de Ferrare qu'il accommodait des litiges et expédiait des procès. Il exalte et magnifie les Este en des poèmes latins, en des églogues latines, en une chronique qu'il donne pour la traduction de y Istoria impériale du Ferrarais Ricobaldo'; il décrit, sous le voile de l'allégorie, les faits de la guerre de Venise et de Ferrare en cinq Eglogues rimées en terzines; il inscrit d'autres terzines sur les cartes de tarot de la cour^; pour la bibliothèque de la cour, qui aime les classiques vulgarisés, il traduit du latin Y Ane dor d'Apulée et les Vies de Cornélius Nepos, il traduit du grec, quoique, fort vraisemblablement, il l'ignore, les Histoires d'Hérodote, la Cijropédie de Xénophon, Y Ane de Lucien'*; pour le théâtre de la cour, il arrange en cinq actes et traduit en terzines le Timon de Lucien ; et, pour la distraction de la cour, il racontera, « en chantant », la belle histoire de son Orlando innamorato. L'œuvre de l'homme et l'œuvre de l'écrivain se rejoignent; elles constituent toutes deux le service d'un loyal sujet.
1. Leltere édite e ineUUa, dans Sludi su Malleo Maria lioiardo, Bologne, 1894, p. :»47.
2. (;. Antolini, Mnlteo Maria lioiardo alorico, Studi, p. 309. n. H. Henier, Tarocihi di Malien Maria Boiardo, Sluai, p. 229. 4. G. Tiucani, Malleo Maria lioiardo '^-adullore, Sludi, p. 261.
Une seule aventure a traversé sa vie : l'amour. On a dit qu'il élait né à Scandiano, en 14-34. Nous n'en sommes pas surs. Nous savons positivement, au contraire, qu'il tomba amoureux à Reggio, le 4 avril 1469. Ce jour-là, le jeune comte a connu une jeune liile de dix-huit ans, nommée Antonia Gaprara, dans la splendeur d'une fête. « Amour pleuvait de tous les cieux sur la terre et réjouissait les âmes charmantes... et l'on voyait les jeunes hommes hardis, sans mépris et sans guerre, jouter en tous lieux. Et l'on voyait les femmes en fête, en allégresse, en jeu, en rondes gracieuses et douces chansons. Rien que des amants allègres, une société jolie, un festoiement heureux. Jamais auparavant cette belle cité ne fut aussi lleurie, et plus jamais, que je croie, elle ne le sera autant'. «
Jouant « à un jeu » avec Antonia Gaprara, il en est tombé incontinent amoureux, et de cet amour véritable et aident est né un canzonière ; car, si c'est la poésie qui a rendu Laurent de Médicis amoureux, c'est l'amour (jui a rendu Matleo-Maria Boïardo poète '-. D'abord heureux et superbe, exultant du triomphe, dans l'épanouissement du bonheur; puis délaissé et délaissé pour un autre, et alors tordu de désespoir, prompt aux iniprc-cations, supplicié aux épines de la jalousie ; enlin résigné, éprouvant cette douceur Irislc d'aimer qui ne vous aime, et trouvant la consolation finale dans l'immense pitié de Dieu, tel justement le
1. «■ Piovea da tutti e cieli Amore in terra E ralegrava l'anime gentili Spirando in ogni parte dolcie foco
E i giovanetti arditi e i cor virili,
Sanza aicun sdegno e sanza alcuna guerra
Armegiar si vedean per ogni loco ;
Le donne in lesta, in alegreza, in gioco,
In danze peregrine, in dolci canti ;
Per liitlu leti amanti
Zente lezadre, e festegiar giocondo.
Non sarà più (ciie io creda) e non fu avanti
Fiorita tanto questa aima cittade. »
2. Le poésie voli/ari e lutine di Matleo Maria Bolanlo, publiées par A. Solerti, Bologne, 18"J4.
jeune gentilhomme dans les trois étapes de sa passion et dans les trois livres de son canzonière. C'est un amour du temps qui s'exprime dans un livre du temps et s'inspire sans doute de Pétrarque. Mais il y a plus. Antonia n'est pas seulement la Laure de Vaucluse et la Lesbie de Catulle, elle est avant tout elle, c'est-à-dire une jeune fille un peu coquette, qui aima être aimée, sourit une minute et fit pleurer deux ans. La passion du poète va au-delà des réminiscences d'école. Elle se passe au profond d'un cœur, dans l'intimité dramatique d'une conscience. Du jour oià la barque, qui porte la vie heureuse de l'amant, « passe, d'ivoire et d'or et de coraux ourdie'» jusqu'à l'époque lamentable où, mûr pour le suicide, il tombe à genoux devant le Roi des étoiles et lui demande pardon en pleurant, c'est tout le développement saignant et poignant d'un sentiment vécu qu'il nous donne; et que si, imitant l'exemple d'Antonia Caprara, Malteo Maria Boïardo se maria en 1471 avec ïaddea Gonzaga des comtes de Novellara et en eut six enfants, il gardera toute sa vie le souvenir ému de cet épisode de jeunesse, qui lui inspire cinq charmantes Eglogues en vulgaire ■ et l'aide à créer Angélique.
Taillé de la sorte, poli par le commerce des antiques, créé poète par l'amour, brave gentilhomme et hardi cavalier, le comte Matteo-Maria pouvait s'attaquer à son œuvre maîtresse : VOrlando innamorato.
11 est probable que Pulci et Boïardo se sont ignorés; ils se seraient connus que leurs poèmes n'auraient pas différé : ils sont placés aux antipodes. Pulci, s'adressant à une cour lettrée à l'excès, lui donne un plaisir de litté'rature ; Boïardo, s'adressant à une cour chevaleresque lui raconte une histoire qui lui plaît. Chez Pulci,
1. « De avorio e d'oro e de corali ë ordita La navicella chc mia vita porta. »
2. (1. Mazzoni. Af Ecloqlu' valfjari e il Timnne tli Matteo Maria lioiardo, Htiifii, p. 221.
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c'est la forme qui importe; chez Boïardo, c'est le fond.
Les héros de Boïardo sont ceux-là mômes de Pulci : Orlando, Rinaldo, Astoifo, Ulivieri, Turpino, Carlomagno ; seulement, au lieu de se comporter comme des garçons de Florence, ils agissent comme des seigneurs de Ferrare. On aurait contrislé les Pio de Garpi, les Sforza de Pesaro, les Niccolô de Gorreggio, les Gonzaga de Novellara, les Pico de Mirandola, en allant ramasser à leur intention les expressions triviales de la rue, et ils n'auraient pas compris l'opportunité, ni le sel, d'un tel divertissement. Pour eux, le peuple est lepopolaccio, où se recrutent des vauriens comme Brunello, un des rares personnages populaires que Boïardo nous signale, les cheveux courts, parlant argot, homme assez triste pour montrer à Marfisa son séant'; pour eux. il n'y a que les gentilshommes qui comptent, et tous les héros de Boïardo sont gentilshommes, ils savent saluer, danser, combattre, finement discourir d'armes et de guerre; ils ont oublié les grosses façons des ancêtres qui leur faisaient se tirer la barbe, se cracher au visage, se casser des échiquiers sur la tôle, se flanquer des gnions ; ils ne commettraient jamais certains gestes contraires au code de l'honneur; ils ne se déguiseraient pas, comme le Rinaldo de Pulci, pour aller tuer une , femme à la faveur de ce masque. Si, dans leurs colères, ils emploient des expressions crues, c'est que Bianca- Maria Boïardo disait elle-même à son frère Feltrino, qui négligeait ses filles : « Dieu vous pardonne, elles ne seront pas les premières à devenir p..., » et s'ils se montrent rudes, c'est que Ferrare est encore toute campagnarde. Au demeurant, ils cherchent à paraître bien appris dans leur langage, dans leurs altitudes,