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jusque dans leur mort, évitant de mourir comme le sauvage qui succombe « sans savoir proférer de paroles, en n'émettant qu'une voix terrible et obscure' ». Ils sont loyaux, courtois, aimables, afTables, diserts. Et ils sont amoureux.
Ceci ne se trouvait pas chez Pulci. C'est que Pulci parlait à une cour d'hommes, tandis que Boïardo s'adresse à une cour de princesses, de dames, de demoiselles, qu'il eût été malséant de n'entretenir que de rossées et de prouesses de muscles. L'eût-il voulu que Boïardo n'aurait su s'y résoudre, lui qui gardait dans son imagination la silhouette blonde d'AntoniaCaprara, lui qui n'était no à la vie qu'en naissant à l'amour, lui qui avait choisi pour devise le mot de Virgile,. 4;»o;' omnia vinclt, et lui que l'amour avait sacré poète. Dans la salle môme du palais do Sciiifanoja, où il récite ses cantiques, les Cosmè Tura, los Francesco dcl Cossa ont représenté contre los murs dos scènes d'amour, des jeunes hommes et des jeunes femmes qui s'enlacent, des compagnies qui s'en vont sous l'escorte du dieu Amour, des oiseaux, des lapins, des bôtcs qui font l'amour. Autour de lui tout parle d'amour, et Boïardo parle d'amour. Seulement, comme la matière de France dont il était parti, pour belle qu'elle fût, tenait ses portes closes à l'amour-, et qu'au contraire la matière de Bretagne, qui avait pénétré l'Italie au xii" siècle, trouvé une faveur singulière dans les cours gibelines^, particulièrement rempli la bibliothèque ducale de ses romans, en était toute émue, Boïaido introduit la matière de Bretagne dans la matière de France et, selon son expression, «plante un verger d'amour et de batailles».
1. « E non snpca parole proferire, Mft fftcea voce terribile e scura. »
(I. X.Xm, 18.)
2, « l'errlic fenne a<l Aiiior rliiiise le porte K soi si deUe aile i)allaiili(> santé. »
(II, XVIII. 2.) •S. Pio Rajna, OU eroi brelloni nelVnnomualica italiana i/el secolo XII, Romania, Pari», 1888, p. 161. — A (iraT. Appunliper la sloria tlel ciclo bretlime in Hnlin, fJiorn. slor. Turin, 188.'!, p. 30.
LA RENAISSANCE A FEKHAHE 373
Sans doute que les deux cycles arrachés à leur origine, transplantés à l'Etranger, n'avaient pas tardé à se pénétrer l'un l'autre; qu'une storia delà rue s'appelle VInnamoramento di Carlo; que le Cantare d'Or/ando, dont s'est inspiré Pulci, contient des récits de filles attachées à des arbres, de châteaux enchantés, de prouesses de cavalieri erraiiti^ que le Morgante de Pulci met en scène une quantité d'amoureuses et nous montre Orlando faisant une déclaration àAntea:» Je te donne pour toujours les clefs de ma vie. — C'est toi qui détiens mon cœur et mon àme, — Je veux que mon amour se fasse éternel. — Tu es celle qui m'apporta — L'olivier et la palme, et me tira de l'enfer' ». Mais la conciliation, réduite à des épisodes qui n'altéraient pas la marche générale du récit, n'était que partielle ; Boïardo la rend en quelque sorte organique. Il scelle entre le cycle de Charlemagne et le cycle d'Arthur une alliance profonde. Il marie les deux poésies, les deux civilisations, les deux âmes, le Nord elle Midi, la conscience coUeclive et l'esprit singulier, le principe social et le principe individuel, l'armée et l'aventure, la rusticité quasi sauvage du paladin-soldat absorbé dans le rang et la iine courtoisie du chevalier errant qui va à sa destinée. Ses personnages, qui sont les anciens champions de l'idée nationale, voient, à leurs rudes vertus d'obéissance et de force, s'ajouter d'autres vertus qui les compliquent et les contrecarrent. Leur cœur rugueux s'est ouvert à un nouvel idéal de chevalerie et Aq (ji'nlilczza,{\m les entraîne aux folles équipées et les emporte loin du rang. Ils ont un intérêt à eux, plus pressant et plus immédiat, aussi absolu que celui de la foi et de la patrie. Orlando, quand la guerre fait rage