Lt'CA Lamdl'cci, ib., p
lacle de })!is.sioii déchaînée, de férocité sauvage, de crime, de meurtre et de sang semble non avenu. Laurent n'est pas le tyran cruel dont on n'est plus à compter les excès, les tortures et les rapines; qui vole la dot des filles, qui en 1480 dresse sur le gros sel les pieds d'un ermite déchaussés au feu', qui en 1487 exécute Oaldovinelli, Frescohaldi, Bandini sur un soup- (;on2; il reste l'ouvrage de Dieu qu'a chanté Marsile. L'horreur se recule et s'atténue devanl les splendeurs de lumière et de joie.
Les fôtes sont si continuelles qu'on a pu dire du Magnifique qu' «il n'avait rien d'autre en tète que de réduire les hommes au plaisir ». Pendant le carnaval, des chars de masques, d'allégories et de triomphes parcourent la ville qui résonne comme une immense chanson. Au premier mai, les villanclle arrivent une branche de verdure à la main, qu'elles portent comme une enseigne ileurie du printemps, et vêtues de robes blanches, elles dansent sur la place de Santa-Triuita. A laSan-Giovanni, qui est la tète patronale de Florence, Florence ne se connaît plus. Des processions s'organisent; on court \g paiio ; on porte au saint des cierges historiés, des parements de velours, de vair, des étoiles de soie ou de taffetas rayés de soie. « Les rues où l'on passe, écrit Goro Dati dès le début du siècle, sont toutes ornées aux murs et aux bancs de tapisseries, de fauteuils, de banquettes couvertes de taiîetas, et partout, c'est rempli de jeunes femmes et de jeunes filles vôtues de soie et ornées de bijoux, de pierres précieuses et de perles... et par toute la cité, on fait ce jour noces et grands festins, avec tant de fifres, de musiques, de chansons, de danses, et de fêtes, et de joies, et d'orne-
1. «Si disse che lo dissolorono e piedi, e poi gli davano el fiioco tenendolo co'piedi ne'ceppi. per modo che gocciolavano e piedi el grasso ; poi lo rizzavano e facevalo andare sopra el sale grosso.» Luca Landlcci, ib., p. 36.
2. « A di 8 di Giugno 1481, Lorenzo de' Medici fe impiccare tre cittadini, che dice el volevano aniazzare. » Allegretti, Diario Senese, Muratori, Rerum, XXlll, p. 808.
ment qu'il semble que cette terre soit le pnradis' .» A tout bout de champ, pour un mariage, pour un anniversaire, sous un prétexte quelconque et sans prétexte, des courses, où les chevaux s'élancent sur une piste de fleurs, remplissent la ville d'acclamations ; des représentations sacrées ou profanes sont ordonnées ; des joutes et des tournois sont proclamés. Les jeunes gens qui y participent, avec leurs emblèmes, leurs devises et leurs armures, montent des chevaux caparaçonnés de velours blancs, d'or broché, de pourpre, de brocart couleur de violettes. A la joute de 1468, Laurent apparaît lui-môme au front de douze adolescents, dont la veste de soie changeante est d'une si délicate broderie qu'elle fait dire au poète qu'il semble que le ciel s'y mire : << Eix partie de roses fraîches sur la branche, en partie il n'est resté que les tiges, et les feuilles en sont tombées à la brise'-. » En 1471, Galeazzo Maria de Milan et sa jeune femme Bona de Savoie entrent à Florence : ils sont accompagnés de cinq cents hommes d'infanterie, de cinquante laquais à pied vôtus de soie et de velours, de deux mille gentilshommes et domestiques de suite, de cinq cents couples de chiens et d'un nombre infini de faucons; en chantant sur le chemin, les jeunes Florentines se portent à la rencontre du couple princier; trois représentations sont ordonnées dans trois églises; et, quoi qu'étant en carême^ toute la cour rompt le jeûne. En 1473, c'est le tour d'Eleonora d'Aragon. En 1488, c'est le tour d'Isabelle d'Aragon. En 1491, Laurent représente le triomphe de
1. « Le slrade, dovc passano. sono tulle adornc aile niura c al sotlerc rii capolctli, spallicre e bancali, i (|iiali sono coperli di zendndi, e por luUo é picno di donne giovani, e fanciiille veslile di sela, e ornate dî gioie, e di piètre prcziose, e di perle. . e pcr tulla la Ciltà si la (jticldi nozzc, c fffan conviti con tanli pillcrri, siioiii, e canti, e baili, festc, e lelizia, e oruamento, clie nare cfie (piella terra sia il Paradiso. » Goro JJati, hturia di Firenze, Horence, 1735, p. 8G et sq.
2. « Vj parle rose freHchc in su uno ranio K parle son riniasi sol gli stecchi
E Koa lo foglie gii'i cascatc al rc/.zo. »
Llioi PiLci, Gioalra.
Paul-Emilc revenant de Macédoine, et les sommes qu'il prélève pour celte réjouissance publique sont si considérables (jue, « pendant beaucoup cl beaucoup d'années, ies citoyens ne payèrent i)lus aucun impôt».
A riiorizon, le ciel semble sourire. Un perpétuel dimanclie se continue, et à ce bonheur dissous dans Tair, qu'expire et respire la jeunesse des poilrines, il faut ajouter l'art qui enchante celte existence, car nous sommes dans un coin de laHomed'Augusle ou de rAthènes de Périclès, où toute manifestation de vie se traduit et se réduit en monument de beauté.
La victoire llorenline (rAnj:;hiari n'est plus une !)alaille, c'est un carton de Léonai-d. La joute llorenline •de 147.") n'est plus une joute: c'est une épopée de Polilien. Simonella Caltaneo n'est plus une lille génoise, mariée à un marchand de Florence, enlevée à la lleiir de l'âge : grâce à Pollajuolo qui en peint l'image, à Politicn qui la chante dans ses ^)7^//JS<";à Botlicelli, qui fa déilie dans sa Pr'unavera, et à Laurent, qui la pleure dans ses sonnets, elle devienl d'vant l'histoire « La bella Simonelta ' ». Des cliars j)opulaires traînent <lans l'orgie du carnaval de gi'osses chansons ; aftinées par un prince, ces chansons se haussent jusqu'au rang «l'un g Mivc liltéraire. Les arcs de triomphe, les ligurations ambulantes, les tableaux vivants des fêtes se transforment en chefs-d'œuvre d'Aiidrea del Sarlo, du Cronaca, de Gramicci. C'est Polilien qui compose les petits thèmes latins des enfants des Médicis -', et c'est Michel- Ange qui s'amuse avec laneige tombée dans la cour à leur bàlir un homme de neige. Et, (jue si Laurent conclut la paix avec Naples, que la bourgeoise (iiovanna Tornabuoni mette au monde deux jumeaux, qu'un garçon de dix-huit ans, Michèle Verino, succombe à un excès de co:iti:)(;nce ou qu'une jeune lille de seize ans, Albiera
1. A. Nori, Iji helbt. Siitionella. (îiorn. Storico délia letteratura ila- Ji.uia. \. 1:51. - A. WarliiiiK. i^ondro liotticellis IJe/jurl der Venus und Fruit lin;!, Ilaiiihurg et Lf^ipzij.', IS'.i.'L
1. Lalini (U'Ilali a l'ie/v de Medici. Poi.mikn, r.d del Liin,:,u>. p. 17.
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degli Albizzi, succombe à un accès de fièvre quarte, ces diverses conjoncUires s'appellent des élégies, des basreliefs, des toiles peintes, des vers latins.
La beauté est partout. Qu'est-ce que cette maison de Via Larga, d'une arcbilecture à la fois si élégante et si robuste, remplie de trésors qui émerveillent l'étranger? Un palais, une bibliothèque, un musée? Tout cela ensemble : c'est lademeuredesMédicis, Los nymphes de Fiesole,jadisévoquéesparBoccace,dansentsurles gazons de Botticelli et dans les églogues des poètes. Au fond des âmes, sourient de tendres paysages du Céphise et brillent de purs profils de camées. De délicats apologues peuplent les rues elles chemins de blanches mylhologies *. Marbres émus et candides; bronzes maigres et précis ; femmes au long cou et au front bombé d'intelligence ; adolescents chastes et beaux; amitiés charmantes; fêtes olympiennes de l'esprit ; bruit de dactyles; clarté de fresques; et le Christ qu'on adore porte, au lieu de couronne d'épines, une guirlande lleurie cueillie par Marsile au bord de rilyssus !
Voici, nous assistons à ce spectacle unique d'une République dirigée par un poète. Et ce poète chante. « 0 violettes, chante-t-il, belles violettes fraîches et pourprées, violettes qu'une main candide a choisies, quelle pluie, quel ciel limpide voulut vous produire. Heurs si exquises que la nature n'en fit jamais de telles'? » Et autour de Laurent ((ui chante de la sorte, sa vieille mère chante, ses jeunes amis chantent; en italien, en latin, en grec, tous chantent : les chanoines de l'église, les st;crélaires de la République, les nK'nibrcs de l'Académie platonicienne, les maîtres
1, Voir en particulier ceux de Marsile Ficin et de ses amis. Mahsii.e FiC!.-», Ojierit, Haie, \7>H), 2 vol., 1, p. 8i7.
2. « Helle frcschc e purj)uree viole V.\\c ijuelln c'xndidissnua uiaii colse,
(^ual pio^giu o quai puru aer prudur vulse Taiilu più vaghi (ior cho far non suuleV »
LA COUK DE I.ALKE.NT DE MÉUICIS 47
du Sludio, les fonctionnaires de TEtal, les diplomates, les adolescents, les enfants. Heureuse époque, où tout ce qui compte, pour complei-, doit être initié à la vie supérieure de l'esprit, depuis le podestat qu'on accueille jusqu'au condottiere qu'on emploie, depuis l'ambassadeur qu'on envoie à l'étranger jusqu'à celui qu'on en reçoit, Pandolfo CoUenuccio qui laisse la forteresse du Bargello pour improviser des sonnets amoureux avec Laurent, le capitaine Federigo di Montefeltro qui ne demande pour sa part de butin de Volterre qu'un livre bébreu, l'ambassadeur Acciajuoli qui traduit Aristole, l'ambassadeur Barbaro qui corrige les textes de Pline! Et un chancelier de Laurent n'est pas qu'un bureaucrate, asservi aux tristes besognes des écritures, c'est un esprit gracieux, disert, orné ; capable comme Pietro Bibbiena de composer une élégie latine contre l'ennemi vénitien; de s'associer aux dialectiques platoniciennes comme Niccolô Michelozzi; de fêter en latin son maître et sa maîtresse comme Jacopo Bianchelli; de jouer le personnage d'Orphée dans une mythologie représentée à Mantoue comme Baccio Ugolino; et de composer cette mythologie à l'âge de dix-huit ans comme Ange Politien.
Le latin, de vertu qu'il était, est devenu une grâce. On en met partout, jusque sur la Bible, que Verino traduit eu hexamètres, lU nilor eloquii pcuiter cuni lacté bibalur, aux margelles des fontaines, aux cadres des fresques, aux frontons des tombeaux, au chevet des lits, au ilanc des vases, au chaton des bagues, à la garde des épées, et « toutes les parois de Florence sont oblitérées par moi, dit Politien, comme parune limace, d'arguments et de titres variés* ». Les promenades, les causeries, les festivités se réjouissent d'épigrammes
1. « Naiu si quis kreve dictum quod in gladii capulo» vel in anuli legalur emblemale, si quis versuni lecto aut cubiculo, si quis insigne aliquod non argento dixerini sed fictilibus otnnino suis desiderat, ilico ad Polilianuni cursitat ; omnesque jam parieles a me, quasi a limace, videas oblitos argumentis variis et titulis. » I^olitien, Episl., Il, 13.
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latines inip ovisées ; dans les repas, elles saluent rentrée des services de viandes, de poissons, de fruits; <;t la langue qu'elles emploient n'est plus la langue solennelle de naguère, c'est la langue lUiide de la bonne compagnie et des ris. Tout à l'heure, Laurent chantait des violettes en italien ; le latin de Politien reprend le thème en se jouant : « 0 violetîes, délicates violettes. petit présent de mon aimée, doux gage d'amour auquel tant d'amour reste attaché, quelle terre vous engendra? Quel zéphir, quelle brise légère parfuma de son parfum vos pétales embaumés?... 0 violettes, trop heureuses violettes qu'elle cueillit de sa main, de sa main qui, hélas ! me ravit à moi-même, qu'elle porta de ses doigts roses à sa bouche gracieuse d'où Amour dirige; contre moi ses dards pointus, c'est peut-être d'ellemême, violettes, que cette grùce vous est venue... Regarde comme cette lleur est charmante dans sa blancheur lactée ! Regarde comme cette autre rougit en ses feuilles incarnat! Telle, la couleur de ma maîtresse lorsqu'une douce pudeur empourpre ses jou(îs, et, alors (juel le suave odeur s'exhale au loin de ses lèvres! Or voici <|u'en vous, violettes, est restée cette odeur. 0 violettes h(Mireuses, ma vie, ma joie, asile de mon unie, souflle <le mon àme, qu'au moins à vous je prenne de délicieux baisers*! « Il semble que l'inspiration naissa en latin.