‹ Le quattrocentoChapitre 123 sur 151 · I, XXVIII · texte numérisé non relu

I, XXVIII

amour. Aussitôt tous veulent se battre, de manière qu'on est obligé de tirer au sort l'ordre des jouteurs : Aslolfo sort le premier, Ferraguto le i^econd, et Orlando n'arrive, hélas! que le trentième. Argalia,qui possède une lance d'or enchantée, n'a nulle peine à démonter du coup Astolfo et Ferraguto; seulement, comme Ferraguto a été lui-même rendu invulnérable de par un charme, la lutte entre ces deux chevaliers pourrait durer jusqu'à l'éternité, si Angélique ne disparaissait du tournoi aussi soudainement qu'elle est apparue. Làbas, vers la forêt des Ardennes, galopant sur son palefroi léger, elle est partie, laissant le désert derrière elle. Astolfo s'élance à sa poursuite, Ranaldo, Orlando... Dès lors il devient impossible de suivre au pas ce poème de fantaisie qui se coupe, s'interrompt, s'éparpille en anecdotes et épisodes, se ramifie en vingt récits croisés, ne s'embarrasse d'aucun obstacle, va, vient, recommence et court on ne sait h quel but d'une allure preste, gaie et jolie. Nous sommes au pays des lies lointaines, du Fleuve du rire, du Palais de joie, dans cet Orient inlini et fabuleux qui hantait l'imagination de la vieille Europe et pour lequel appareillaient les^ caravelles de Colomb. Les paysages succèdent aux paysages; matins de lleurs, vergers de printemps, fontaines enchantées, précipices, grottes, clairières, montagnes, marines et tempêtes « où le ciel et la mer ont une couleur de mort » ; architectures d'or, <le rubis, de topazes, de diamants, de béryls, de saphir oriental ; forteresses dressées sur des éminences; forêts merveilleuses; routes inconnues; villes inquiétantes; jardins de paradis; demeures de volupté. Et dans ce milieu inlini se presse une population inlinie: chevaliers, rois, baions, empereurs, viragos, mages, nécromants^ géants, ermites, fées, damoiseaux, damoiselles, écuyers, ama/ones, nymj)hes, naïades, nains, chiens, chevaux, baleines, éléphants et leslrigons. Et entre ce monde inouï il se noue des aventures inouïes, de voyages, de

coiiîl)als, de batailles, de duels, de prisons, d'enchantements, de fête et d'amour. Les chevaliers galopent au clair de lune, avec une lille, en croupe sur leur cheval, qui leur raconte des histoires. Des brigands gueltent en embuscade. Des princesses sont attachées nues à des branches. Des compagnies de joie s'avancent dans un bruit de musique et de vers. Des bêtes se lèvent à la gueule flamboyante; dragons, chimères, serpents, unicornes, taureaux, crocodiles. Kt il y a des philtres d'amour, des breuvages d'oubli, des herbes ensorcelleuses, des fontaines de Merlin, des épées qui trauchent des montagnes, des cuirasses qui émoussenl le diamant, des cors dont la sonnerie suscite des tremblements de terre. Et il y a des fêles, des joutes, des tournois, des banquets, des chasses. Que n'y a-t-il pas dans ce poème exubérant ?

Cependant, pour la première fois, cette foule n'est pas une cohue. Il y règne un bel ordre, une lumière égale, uniformément répandue. Rien ne se confond; tout se succède et obéit à un plan. On s'aperçoit d'emblée combien le comte de Scandiano s'élève de cent coudées au-dessus des chante-histoires que le pauvre Pulci s'amusait à contrefaire et qui recevaient à Ferrare un habit vert. Les chante-histoires, cédant à leur humeur et à leur public, accumulant au hasard leurs imaginations, qui s'accrochaient comme elles pouvaient, ne savaient guère où ils allaient; Boïardo sait où il va; il tient en main les mille hls de son poème ; il donne k. toutes les aventures, qu'il accueille et coordonne, la place voulue, l'attitude voulue, la belle harmonie de son àme de gentilhomme chevalier. Si, comme les chante-histoires, il mène plusieurs récits de Iront et qu'il en interrompe un pour en reprendre un autre, ces interruptions, faites toujours à l'endroit opportun, ne sont plus des moyens de délier les bourses, elles deviennent des procédés d'un art délicate Et tandis

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