‹ Le quattrocentoChapitre 126 sur 151 · III, VII · texte numérisé non relu

III, VII

accompli, et c'est celle du roi do Tarlarie Agricane, qui, laissant la doctrine au prêtre et au docteur, ne pense qu'à chasser, chevaucher et combattre. C'est Ruggero, le tendre amoureux, descendant d'Hector et d'Alexandre, et fondateur de la maison d'Esté, et c'est Marfisa, la guerrière robuste et belle, qui fait le coup de lance et ignore l'amour. C'est Sacripante, qui deviendra notre Sacripant, haut et bien membru, merveilleux de sa personne, avisé à la guerre, « mais tenant dans les périls la vie pour une chose chère », et c'est Rodomonte, roi de Sarza, qui deviendra notre Rodomont, lançant des poignées d'insolences aux rois et dieux qu'oseraient à peine défier les plus braves. Enfin, il faut parler d'Orlando et d'Angélique : Orlando, dont le poète altère complètement la nature, et Angélique qu'il invente de toutes pièces.

Orlando, tel qu'il parvenait à Boïardo, était une ligure chaste et rude, le chevalier sans peur et sans reproche, pure comme une Heur, sali de poussière et de sang, insensible à l'amour. L'amour est jeu de femmes et d'enfants; il est amusetle et faiblesse; il est folie et péché. Le brave ne s'agenouille pas devant un jupon, il s'agenouille devant son épée fichée en terre comme une croix. Il a autre chose à faire qu'use morfondre en des prostrations amoureuses ; il a à enfourclier son cheval, à partir pour la sainte cause, à tuer des dragons et des diables, et à mourir la boucbe au cor au pas de Ronccvaux. Ainsi le Roland de la légende, ainsi, encore, le Roland de Pulci, qui, en dépit de ses velléités galantes, reste «un gros corbeaude clocher». Roïardo — cl toute la Renaissance est dans ce dessein — fait d'Orlando un amoureux. Seulement, et voici le talent, ce n'est qu'un clerc en amour. 11 n'a pas pu se transformer du jour au Icndc^main en damerel. Il se montre « amant grossier et rude ». Il a les sourcils broussailleux, loucbe d'un œil*, ronfle en dormanl, se 1. <i K (l'un (Jegli occhi ul(|uunlo utnilunava. » (II, III, o:i.)

ronge l(;s ongles a avec les dents». 11 sent la sueur. Lorsqu'(^lant nu Angélique le lave de ses mains tines, il ne sait quoi dire, a honte et baisse les yeux'. Lorsqu'il tient Angélique dans ses bras, il n'ose en profiter de peur de la mettre en colère. Il est un peu simple, ne sait quoi répondre aux énigmes enfantines d'un géant, croit tout ce qu'on lui dit. Origilla lui ayantassuré que d'une roche on voit l'enfer et le paradis, il laisse son cheval, monte sur la roche, et Origilla s'enfuit sur son cheval. La passion qu'il nourrit pour Angélique est une passion brutale. Il est pris dans sa chair de mâle, torturé dans son désir de vierge; il lui faut cette femme; pour l'avoir, il se taille un chemin à travers les arbres et à travers les corps ; et quand il l'a, il demeure inexpert, les bras ballants, n'osant plus, de telle sorte que Turpino l'estime expressément «un babouin" ».

Quant à Angélique, elle est la femme de la Renaissance ou plutôt la femme tout simplement. Elle a dixhuit ans. Elle vient de naître à la littérature comme à la vie, et elle porte au front la double jeunesse de son âge et de son temps. Hier les hommes Tasservissaient encore aux besognes sorviles ; aujourd'hui, c'est elle qui commande aux hommes, les traîne à son char de triomphe, leur impose sa loi de caprice. Que lui importent les armures de fer et les poings qui s'abattent comme des masses? Elle sourit. Elle est exquise. Blonde, line, rose, à galoper dans la forêt des Ardennes, les tresses dénouées au. vent, «l'étoile matinale, lys <le jardin, rose de verger. » Elle a son idée et nous la communi(iue : elle ne veut (|ue d'un blond. Elle est coc^uette, câline, caressante, suivant (|i:i la fuit, fuyant qui

1. « Stavasi il conte quieto e vergo^Mioso Mentre la dama iatorno il maneggiava. »

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