I, XXIX
elle seule et pour sa bonté, les autres sont toutes dignes d'être aimées'. »
Pour lier sa gerbe, bariob-e comme une floraison de Ferrare,^ Boïardo a cueilli des (leurs de toute sorte. « .l'ai cueilli au verger, écrit-il dans un de ses exordes, diverses fleurs ; et bleues, et jaunes, et candides, et vermeilles ; j'ai fait d'herbettes jolies une mixture; œillets et lys, violettes et roses; que celui qui se soucie de parfum s'avance et qu'il saisisse ce qui lui plaît le mieux-. » Et de fait, le roman de Boïardo est la mixture de matières infinies. Boïardo prend son bien où il le trouve, dans la geste carolingienne, qui lui donne le tronc de son histoire, dans le cycle breton qui lui en donne le feuillage et les fleurs, dans l'antiquité du moyen âge français, dans l'antiquité de l'humanisme italien, dans les nouvelles de toute provenance et de toute date qui circulaient par la Pc-ninsule. Polyphème, Méduse, Narcisse, alternent leurs mythes avec les mythes du monde chevaleresque ; l'épisode de Manodante, père du beau Ziliante, enchaîné par Morgana et sauvé par Orlando, et se donnant pour Brandimarte, dérive directement des Captifs de Plante; l'exquise nouvelle de Tisbina, d'iroldo et de Prasildo, que Fiordelisa raconte à Banaldo pour lui abréger le chemin, trouve son origine dans la nouvelle de Dianora et d'Ansaldo de Boccace; et à la vérité, ainsi qu'on l'a vu, les chante-histoires de Ferrare, les novelUcri de Ferrare, les comédiographes de Ferrare, n'agissaient pas diversement. Mais, taudis que chez eux le résultat était misérable, qu'ils aboutissaient à une œuvre chaotique et décousue, la mixture
1. « Ghe per lei sola e per la sua bontale L'altre son degne d'esser lutte amate. »
(II, m, 47.)
2. « Colti ho divers! fiori a la venlura Azurri e gialli e candidi e veriuigli : Fatta ho di vaghe erbelte una uiistura, Garofani e viole e rose e gigli :
Traggasi avanti chi d'odore na cura
E ciô che più gli place quel si pigli. »
de Boïardo est si bien fondue qu'on n'en voit plus les jointures et les rapports. Jamais il ne copie. Il repense tont à nouveau, s'assimile tous ses emprunts, brise les matériaux qu'on lui livre, les déforme, les transforme, les reforme, les accommode à son goût et à son idée et <?n bâtit un monument battant neuf, d'ordre composite, mais de style harmonieux. Que lui importe de faire de 1 Méduse une magicienne et de rendre la fée Silvanetta éprise de Narcisse, lui qui a fait de Roland un amoureux? Gentilhomme hardi, il n'a cure des exactitudes, bonnes pour les cuistres. Aucun livre, aucun texte, aucun auditoire n'est pour gêner, pour limiter son aisance heureuse et sa fierté un peu dédaigneuse de €omte de Scandiano, pas môme la matière française, pas même la matière bretonne.
Sans doute qu'il croit à la chevalerie, qu'il la signale-^ comme une vertu, qu'il la proclame comme un exemplCj^ cela ne l'empêche pas, dans sa bonne humeur et dans^ son bon sens, de sourire parfois et même de rire des chevaliers ses héros. Il plaisante, s'amuse, amuse; il égaie l'horreur d'une situation trop tendue par un mot] drôle, repose d'un sentiment trop sublime par une remarque terre à terre. Teodoro et Brandimarte ont épousé les deux belles dames Doristella et Fiordelisa: à tout prendre, il ne sait pas s'ils « les trouvèrent pucelles' ». Cn preux franchit un fleuve d'un seul saut: il est juste de dire qu'il se recula un peu pour prendre son élan. Marfisa donne à Orlando un coup de gantelet si terrible (jue le sang lui sort parla bouche et par les oreilles: cela lui semble exagéré. Orlando est si vigoureux qu'il porte, d'Auglanle à Brava, une colonne sur l'épaule : c'est dans le livre deTurpin. Une baleine est longue de deux milhîs, un «'léphant a des jambes aussi grosses que le corps d'un homme à la ceinture : du