Carileo chante ainsi
« Ku'l canto mio di \\e d'alto intelletto. Ful^on nci versi miei lor nonii, ond'io Spero lai parte havcr di lor fulfçoro Crie sarà sempitcrno ii viver iiiio. »
Caritbo, Le fl'mc, pub. par E. Percopo, Naples, 1892, 2 vol.
Majesté des princes; Diomede Carafa, un Mémorial sur le Devoir des princes.
Autour du monarque, pour l'encadrer et réverbérer sa lumière, s'incline une cour somptueuse. Dans les actes et les fastes de la vie napolitaine, nous ne rencontrons que grands noms : Caracciolo, Sansevcrino, Avalos, Carafa, Francavilla, Pescara, del Balzo. Ils sont princes de Tarente, princes de Salerne, princes de Bisignano ; ils sont ducs de Sessa, d'Amalfi, d'Atri; marquis de Galena et de Cotrone, comtes de Fondi, de Palena, de Policastro. Les del Balzo prétendent descendre en ligne directe du mage Balthazar*; quand un d'Avalos meurt, les pleurs de Naples font la Méditerranée plus profonde ; la nature et le ciel se dérangent pour les servir. Ils sont grands dignitaires, grands maîtres, grands justiciers, grands sénéchaux, grands amiraux. Ils sont drapés, lustrés, brodés, chamarrés, dorés sur toutes les coutures. Naître à la vie, c est naître à la cour. Etre patriote, c'est être loyaliste. Exister, c'est être courtisan.
Tout est plus grand, plus ample, plus sonore qu'autre part. Il faut relire les petits traités latins de Pontano, De Liheralitate, De Beneficentia^ De Magràficentia^ De Splendo/'fi, De Conviventia, pour savoir à quel diapason le ton est monté et quel idéal de faste est courant'^.
Les Aragons gardent leur vin dans des tonneaux d'ar-
1. Et l'honneur n'est pas pour les del Balzo, mais pour les rois mages, à qui Jésus dtjvoile qu'ils seront de la sorte apparentés aux Aragons de Naples par les femmes. Voir la l'asca de Gariteo.Ed. Percopo.
2. Selon Pontano, il convient dans les banquets de déployer un be apparat de domestiques, de charger d'or les bull'ets et les tables, de recouvrir le sol de tapis et de fleurs. Les jeunes filles, les valets, les maîtres de cérémonies, parés de bijoux et d'habits précieux, doivent se n)ouvoir au moindre signe, la quantité des mets rivaliser avec leur excellence, le plaisir de la bouche rivaliser avec celui des yeux ; que les vins généreux du pays alternent avec les vins étrangers et écument dans des vases d'or; qu'il y ait des défilés interminables de plats fumants, remplis d'aliments toujours nouveaux, toujours variés, apportés au son des (lûtes et des trompettes. Le luxe, l'apparat magnifique et opulent ne commande pas seulement le train du palais, l'équipage des écuries, la tenue des jardins, des viviers, des volières, des parcs d'animaux, mais les sentiments. La libéralité, la générosité, la charité ellemême, ne sont plus que de beaux gestes.
LE QUATTROCEiNTO
gent, habillent leurs milices de soie et d'or, s'agenouillent devant des tableaux de sainteté éblouissants comme des châsses. Ils donnent à banqueter à trente mille personnes à la fois, consacrent deux cent mille ducats à une fête, dix-sept mille ducats aux funérailles d'une de leurs princesses ^ Coûte que coûte il faut éblouir, frapper l'imagination par le grandiose, surprendre ot prendre par le gigantesque et le colossal. L'énorme tient lieu de grandeur et la somptuosité de beauté. Ailleurs, des chevaux suffisent pour traîner un char de triomphe; à Naples, on y veut quatre éléphants'-. Les salles sont hautes comme des églises, les jardins vastes comme des forets, les sentiments continuellement juchés sur des échasses. Nulle intimité, aucune retraite, rien de ce qui repose, rien pour se reposer de l'apparat magnifique, de la cérémonie continue, de la représentation et. de l'officialité perpétuelles. La vie s'accomplit face au public, en rythme et en pompe, dans le décor et pour le décor. Le geste est héroïque, le style auguste, l'âme naturellement dressée à l'attitude et à la pose. Chamarrures et panaches, draperies solennelles, discours magniloques. Et partout, en tout, dans les architectures, les fêtes, les deuils, dans les idées comme dans les usages, dans les balustres et dans les mots, la façade, la parade, l'éloquence, la figuration, la mise en scène, ce qu'on appellera tout k l'heure la teatralità.
On sent l'influence de la vieille Espagne mégalomane.
Dans une société ainsi comprise, il n'y a, comme littérature digne de ce nom, que celle des gens bien mis.
\. Il Lo serenissimo Hr- d'Arngone spese piii di (iurali ducmilo iiiilla pfT farli OMore pcr si faite» inodo, c.Ik! li Tedesclii davaiii) a iiian^'iare li confetti alli cavalli. » ([{aimo, <»/). c, p. 'j:iV!.)
2. Dari.s une pièce de Sanna/.ani, \i\ Ti-'uinfo délia fuma, représentée, en Wi'l, h l'occasion de la prise de (ircnade. Kllc a été fuibliée par F. Torraca, Studi di «toria lelteraria napolelana, Livourne, 188i, p. ii.'i.
Et de fait, tous les écrivains de Naples sont de beaux personnages, depuis le tendr(i et doux Jacopo Sannazaro, gentilhomme pieux, platonicien suave, soldat fidèle, magistrat et officier de la maison du duc de Calabrie, jusqu'à l'humble conteur Masuccio qui s'intitule « nobile salernitano ». Gariteo, l'Espagnol arrivé de Barcelone en 1168, est « bon gentilhomme », en même temps qu' « esprit gracieux et rare », se délectant, nous dit Summonte, « de parler poétiquement et en courtisan, en lesquelles deux facultés il était comme chacun sait si éminent et singulier ^ ». Cola di Monforte porte le titre de comte de Campobasso. Pietro-Jacopo Jennaro porte le titre de seigneur délie Fratte. Gianantonio Petrucci, fils du grand secrétaire Antonello Petrucci, porte le titre de comte de Carinola et de comte de F^olicastro. On ne trouverait point ici de bohèmes pittoresques et dépenaillés comme un Luigi Piilci ou un Antonio Gammelli, ni de pauvre chante-histoires à demeure, comme un Francesco Cieco. Dès qu'un esprit, témoignant de la qualité, sort de la rue, on l'introduit dans queh|ue grande maison. Masuccio entre aux gages du prince Uoberto Sanseverino. Serafino dell' Aquila fait son apprentissage de page chez le comte de Potenza ; du palais des Potenza, il passera à Rome, à Naples, à Urbin, à Mantoue, à Milan, et de nouveau à Rome, au service des Ascanio Sforza, des Ferrandino d'Aragon, des Elisabeth Gonzague , des Isabelle d'Esté, des Béatrice d'Esté, des César Borgia-. La cour attire à elle et entraîne dans son orbite tous ceux qui, dans les lettres, valent ou comptent. Elle leur donne la lumière et le pain, les comble d'honneurs ou de charges, en fait des scribes ou des grands trésoriers.
1. « Si dilectava parlare poeticamente, o vero da Corlesano; in le quali doe facollà ipso era (come ciascuno sa) cosi eminente e singolare. »
2. Sur la plupart des écrivains de la cour de Naples, voir, dans y.irchiiùo sloricu napoletano, la série de très riches notices que leur a consacrées E. Percopo, an. 1893 et sq.
Elle les anime d'une vie en quelque sorte dynastique, les façonne selon les mêmes plis, met du galon à leur style et à leur habit, les introduit à l'Académie qui leur apprendra le latin, les initie aux belles manières et au beau langage. Tous, petits ou grands, sent courtisans, élèves en cet art délicat des Espagnols que Castiglione devait appeler maestri di cortiffianeriaK
Le peuple ne compte pas. Sans doute qu'il existe aussi bien qu'ailleurs, et même — nous l'avons vu — plus qu'ailleurs. Sans doute qu'il chante à perdre haleine dans toute la frénésie de sa folle gaieté ou de sa chaude passion-. Sans doute encore que le latin a pu s'inspirer de ses chansons, de ses histoires, de ses humbles et pauvres petits genres, que Pontano et Sannazaro ont été ramasser dans la rue. C'est que le latin est une pure élégance qui impartit la beauté à tout ce qu'il touche. 11 traduit, et en traduisant, il ennoblit. En dehors du latin, la littérature du peuple ne saurait compter.
Outre que le peuple est la valetaille, et qu'il ferait une figure au moins curieuse dans une salle du Castello Capuana ou dans une allée du jardin de Poggio reale, le peuple parle dialecte; et le fait du dialecte lui dénie toute existence littéraire, comme le fait de la monarchie lui dénie toute existence sociale. Il parle dialecte, c'est-à-dire une langue débraillée, aux gestes canaille, à l'accent voyou, aux métaphores grotesques,
1. Le premier livre de Corligianeria que nous possédions est celui d'un Napolitain, Diomede Carafa. — Voir les extraits qu'en a donnés M. IJarbi : Libro tlelli precelli o vero insiruzione delli Corlesani, Hergame, 1897 (pernozzc;. — Cf. T. Persico, Viomede Carafa, Naples, 1899.