‹ Le quattrocentoChapitre 135 sur 151 · Plebeia verba sordida sunt et ridicula. » (Pontano · texte numérisé non relu

Plebeia verba sordida sunt et ridicula. » (Pontano

2. F. Torraca, Rimalori napolelani del secolo decimoquinto, Discussion! e ricerche letterarie, Livourne, 1888, p. 160.

3. Il est curieux de voir ce que devient le stramhotlo dans la cour napolitaine. Détourné de son sens, il est employé à résoudre, devant une société galante qui applaudit, des cas de métaphysique amoureuse. Francesco Galeota et le baron de la Favarotta disputent en strambotti de qui naquit le premier. Jalousie ou Amour. Francesco Galeota et Pier-Antonio Caracciolo s'informent par strambotli de l'état respectif de leur cœur. Cariteo introduit l'élégie dans le slrambotto Chez Seraflno deU'Aquila le strambotto devient la miette sucrée et jolie. — Sur ces essais de poésie populaire, voir F. Torracca, Rimatori napolelani del secolo decimoquinlo, p. 119.

la Gava, « gens de grosse pâte », il met en scène des personnages et des saillies cueillies dans la réalité ^ ; si Jacopo Sannazaro compose ses Gliomnieyn^ où il accumule pêle-mêle les propos, locutions, receltes, superstitions, « sentences et sottises de l'antique parler napolitain avec digressions très ridicules^ », Sannazaro et les autres s'amusent. Le peuple sert de divertissement burlesque; il remplit l'office de polichinelle et de bouffon de cour; il vaut comme intermède comique; mais une fois que, par ses grimaces ou ses calembredaines, il aura reposé du pompeux et du suave, son rôle sera terminé et son existence accomplie.

A Naples, on ne peut lui accorder d'aulre réalité. On ne peut partir de lui comme à Ferrare ou revenir à lui comme à Florence. On ne peut se retremper et se rafraîchir dans la source vive de la pratique et de l'usage. La terre, au contact de laquelle le vieil Antée prenait des forces neuves, salirait les genoux de ces beaux courtisans; la verve jaillissante de la rue, où avaient bu à longs traits un Boiardo, un Pulci, un Politien, est ici une eau fangeuse; le peuple sera ce qu'on voudra, le maître éternel, le poète immorlellemont jeune et véritable, celui dont les leçons sont les plus pures et les meilleures ; on ne peut y prendre garde : il parle patois.

Or, pour Naples comme pour le reste de l'Italie, c'est une nécessité inéluctable d'arborer l'italien.

Toutes les raisons qui militent en faveur de Titalien sont valables dans celte ville, où, après Ponluno, le latin a tout dit, comme après Polilien. H s'y ajoute l'intérêt suprême de la dynastie, qui commande aux Ara-

\. Un iiiarii'-, une mariée, une vieille, un nol.-iire, le pi'ètre nvoc le diacre et un troisiéinf;. l'n uiuladf, trois iMédicins, un ^'iinon ol une sorcière. Ln paysan, doux Cavaioli et un Ksp.ijU'iud. — !■'. Torrucn, Le farse cavuiule, Studi di storia letteraria napolelana, Livourne, 1884, p. 8:j.

Cf. l'A. Le f/irse riapolelrme del Quattrocento, p. 26.1. Voir ce que la ffirsfi (h'vicfit ilic/ Sannazaro.

2. K Torrai-a, /-/' lUitmiiiieri di J. San7iazaro, CAorn slor délia Iclt. jtul. Turin, I88i, p. 'iO'J.

gons de se rallier à ritalien pour faire oublier leur origine étrangère et eiïaeer l'injure de leur usurpation. Enfin, Florence, la cité savante par excellence, celle qui brille entre toutes, celle qui possède la suprématie incontestée de la culture et de la poésie, a donné l'exemple de retourner à l'italien. Elle y est retournée à la suite do son prince, ce merveilleux et magnifique Laurent, qui, encore adolescent, disputait de poésie vulgaire dans les rues de Pise avec l'infant don F'ederigo d'Aragon; qui lui envoyait, l'année suivante, un recueil de tous les vieux poètes toscans qu'il avait pu réimir * ; qui, venu lui-même h Naples, entretenait sans doute la cour de rimes et de sonnets, et lui montrait des échantillons de son savoir. Naples adopte donc l'italien^; mais, adoptant l'italien, — il faut noter le fait, — elle adopte une langue étrangère.

Elle adopte une langue qui lui est aussi lointaine, aussi peu domestique, aussi peu familière que le latin, non recueillie comme un héritage, mais demandant d'être étudiée comme une leçon, qui ne chante point sur des lèvres, mais qui est enfermée dans des livres, qui s'impose de par l'autorité extérieure de textes qui font loi, qui ofTre des difficultés qu'il faut apprendre et des beautés qu'il faut atteindre et que le premier devoir est de ne jamais trahir. Aussi bien, en face de l'ita-

1. « Essencio nel passait) anno nell'antica pisana città, venisti a ragionar di (|U('lli clie nella loscana lingua poeticauierite avessino scritto; e non mi tenue punto la tua Signoria il tuo iodubile desiderio nascoso;cioeraclie per mia opra tutti questi scrittori si fussino insieme in un medesinio volume racculti. Per la quai cosa, essendo io corne in tutte le altre cose cosi in questo ancora desideroso... alla tua onestissima volontà, non sanza grandissima fatica fatti rittrovare gli antichi esemplari, e di quelli alcune cose nien rozze eleggendo, tutti in questo présente volumine ho raccolto : il quale mando alla tua Signoria, desideroso assai ch'essa la mia opra, quai ch'ella si sia, gradisca...» (Lâchent DE Méiiicis, Poésie, éd. Carducci, p. 28.)

2. C'est en italien que le roi Ferrante rédige ses très remarquables lettres diplomatiques, que Jonata compose son poème d'J?/ Giardeno, que Masuccio conte son Novellino, que fra Roberto prêche son Quareshiuiie, que N'iccolo dcl Tuppo traduit Esope, et Albino, Plutarque, que P. A Caracciolo compose ses farse cavaiole, que Giuniano Maio compulse son traité De maiesfate, que Galateo écrit son Ësposizione del Pater nosler et que Diomede Garafa élabore ses Memoriaii.

398 LE QUATTROCETNO

lien les beaux esprits de Naples sont dans la môme posture que les humanistes en face du latin. Et ils introduisent dans l'italien la néfaste tradition de l'humanisme.

Ils ne disent pas, ils répètent. Ils ne créent pas, ils copient. Ils n'inventent pas, ils imitent ; et cela ils le font tous, depuis le grand Sannazaro qui se vante, comme d'un titre de gloire « de n'avoir jamais fait chose qu'il n'ait observée chez les bons auteurs ^ » jusqu'au pauvre Perleoni, scribe de la chancellerie royale, qui s'intitule « l'humble disciple et très dévot imitateur des poètes vulgaires-». Us imitent Dante comme on pourrait imiter Homère ; ils pastichent Boccace, comme d'autres ont pastiché Ovide; ils s'inspirent de Pétrarque comme tout à l'heure ils s'inspiraient de Cicéron. Tout ce que nous avons dit de l'humanisme, et de sa déformation livresque, et de sa discipline littéraire, se reproduit ici cruellement. Entre la vie et la représentation de cette vie, s'interpose toujours l'écriture. Pas un geste spontané, pas un cri jailli du cœur, pas un mot immédiat, original et sincère. On ne saurait rien voir, rien sentir, rien comprendre directement; il faut toujours le modèle. Modèles grecs, modèles latins, modèles toscans, modèles de toute sorte et de toute provenance, qu'on sert ensemble, qu'on respecte ensemble, qu'on accouple ensemble, en leur empruntant tout au monde, et avec le thème l'accent, et avec l'inspiration la forme, et avec la matière l'épithète ^. Sans doule que les plus grands esprits de la Renaissance n'agissaient pas différemment, et il serait facile de montrer combien VOrlando de Boïardo et la Giostra de Politien sont des œuvres d'emprunt, du moins Boïardo et Politien avaient, pour les animer, les vivifier et les empêcher

1. « Non credo aver Tatto cosa chc non l'nbbia osservata in buoni auteri. »

2. « lliiriiile (iiscinolo et imitutore ficvotissiino de vul/jnri poeti. »

3. Pou importe la source d'où l'on lire son inspiration. Cari emprunte ù Lucrèce les élo^^es nue celui-ci adressait à Kpicure, po célébrer la Vierge Marie. (Voir, E. Percopo, op. c, I, p. CIA'I.)

Cariteo ur

de sombrer dans le style, le peuple, c'est-à-dire la nature et la vie. A Naples, monarchie et académie, la nature et la vie sont étouffées par la convention. Il ne s'agit pas de se prolonger, de se continuer, de se traduire : il s'agit d'obéir à des règles fixes et à des beautés patentées. Il ne s'agit pas d'être fidèle à soi-même ; il s'agit d'être fidèle à ïita/ianità, où toute grâce, toute noblessii, toute pureté est contenue. Il ne s'agit pas de faire des choses sincères, il s'agit de faire des choses exquises; il s'agit d'aller ramasser dans tous les livres, tous les textes, toutes les leçons, que l'érudition italienne et latine accumula dans la bibliothèque royale, les inspirations les plus suaves, de les coordonner avec agrément et de les adapter à la vie conventionnelle de la cour, à la pompe des hautes salles, aux chamarrures des uniformes brodés, aux éventails de plume des dames du palais. Aussi bien que nous importent ces besognes de style, auxquelles Sannarazo consacra de son aveu trente-huit ans de sa vie ? Toute cette vaine élucubratlon littéraire, œuvre de copie, sans racines dans la substance humaine, condamnée à s'astreindre, faute de matière, aux purs ravaudages de la forme, n'offre d'intérêt que par le « seicentisnie » qu'elle initie et que par le geste monarchique qu'elle inaugure.

Evidemment qu'il y a une nature à Naples, et laquelle ! Ischia, Procida, Gastellamare, Sorrente, Amalfi, la mer, le golfe et les îles, toutes les blancheurs et toutes les splendeurs! Mais, au lieu de descendre sur la plage et de se laisser éblouir par cette magie, Sannazaro s'enferme dans son cabinet et se bloque derrière les livres 1. Autour de lui, il a tous les livres, depuis

^. F. Torraca, La maleria delV Avcadia ciel Sannazaro, Gittà di Castello, 1888.

les Idylles de Théocrite jusqu'à VAmeto de Boccace et depuis les Eglor/ues de Virgile jusqu'aux Eglogiies de Boiardo ; il a tous les livres qu'on peut avoir: il a Pontano comme il a Pétrarque; il a Homère comme il a Giusto deiConti, Ovide comme Luca Pulci, Nemesianus et Calpurnius comme Jacopo Fiorino di Boninsegni; ilaSlace, Lucain, Anacréon, Catulle, Tibulle, Méléagre, Âusone, Longus, Séncque, Perse, Pline, Pausanias, Apulée, Claudien, Lactance; et il a les Evangiles. Et, avec tous ces livres, dont il est imbu, gorgé et saturé, Sannazaro élabore son Arcadia^, c'est-à-dire une nature léchée, soignée, pomponnée, émondée, sablée, sarclée et ràtisséo comme un parc de jardin royal et propre à satisfaire le rêve champêtre d'un monde de cour-. Hélas ! oui, il trouve les haies de jasmins et de roses, les romarins et myrtes taillés en formes de tours, le lierre et l'osier qui s'entrelacent pour figurer un navire. Il trouve les bergers mélodieux et suaves, aux attitudes nobles et aux expressions choisies, qui chantent sur le luth, improvisent des vers, tirent de l'arc, joutent, boivent dans des coupes décorées parMantegna, soignent leurs façons, leur sourire et leur cave. Il trouve les bergères attifées en Nymphes. Il trouve les brebis qui ne font jamais de crottin. Il trouve le bosquet et le bocage. Et il trouve le langage doux, uni, melliflue, sans aspérités et saillies, tout sucre, tout lait et toutes (leurs. <( Aussitôt que la belle Aurore eut chassé les étoiles nocturnes et que le coq crête eut salué de son chant le jour prochain, indiquant l'heure où les bœufs accouplés ont coutume de retourner à la fatigue habituelle, un des pasteurs, s'étant levé avant tous les autres, alla réveiller la compagnie de son cor rau(|ue aux sons duquel chacun, laissant son lit paresseux, se prépara, avec l'aube blanchissante, à de nouveaux plaisirs; et

1. Sanxazaho, Àrcadia, con note ed introduzione di M. Schcrillo, Turin, 18«8.

2. Comparer VA'cntlia avec lu description du Popf^io renie diins le poème français contemporain du Vev<iier iChonneur.

ayant chassé du bercail les troupeaux empressés, et nous étant mis en route avec eux, qui, pas à pas, réveillaient de leurs clochettes les oiseaux somnolents par les forêts silencieuses, nous nous en allions pensifs, cherchant où nous aurions pu tout le jour pâturer et demeurer pour le plaisir de chacun ^ »

Evidemment qu'on aime à Naples. On aime avec cette fougue passionnée, cette ardeur sombre, cette sensualité lourde et païenne que conseille l'astre qui brûle. La littérature ne s'en souvient pas. Elle imite Pétrarque, le poète élégant, aux sentiments bien appris, aux états d'âme bien portés, à la mélancolie de qualité patricienne. « Notre Pétrarque ! » dira Francesco Galeota, comme on disait jadis : «Notre Gicéron ! » Et nous avons le prétrarquisme qui vaut toutjustementle cicéronianisme. Oh! ces Garmosina, ces Cassandra, ces Virbia, ces Bianca, ces Diana, ces Béatrice, que tous exaltent à l'unisson, toutes divines, toutes blondes, toutes cruelles, toutes irréelles et toutes pareilles! Cheveux d'or et dents de nacre, seins de neige et lèvres de rose, teint de lys, cous d'ivoire ! Oh ! ces galants morfondus, qui continuellement se repaissent de vent et de fumée, tremblent, hésitent, supplient, geignent, plaignent, brûlent, meurent, ressuscitent, remeurent et chantent, sur le même ton, la même antienne de la main de leur Dame, du gant de leur Dame, du collier de leur Dame, du voile de leur Dame et du miracle qui unit chez leur Dame Cruauté et Amour. Et ce sont les sublimités platoniques, les extases célestes, les pâmoisons spirituelles, les langueurs mouillées, les proster-

1. « Ne più tostola bella Aurora caccio le notturne stelle, e'I cristato gallo col suo canto salutù il vicino giorno, significando l'ora che gli accoppiati buoi sogliono alla fatica usata ritornare, ch'un de' pastori prima di tutti levatosi ando col rauco corno tutta la brigata destando; al suono del quale ciascuno lasciando il pigro letto, si apparecchiù con la biancheggiante Alba alli novi piaceri, e cacciati dalle mandrt li volenterosi greggi, e postine con essi in via, li quali di passo con le loro campane per le tacite selve risvegliavano i sonacchiosi uccelli; andavamo pensosi itnniaginando ove con diletto di ciascuno avessimo comodamente potuto il giorno pascere e diuiorare. »

nations, les agenouillements, les nostalgies, les rêves,. les émois, sans oublier les soliludes champêtres et les cheveux coupés en quatre du sentiment. Et ce sont les soupirs qui dévorent comme un vent. Et ce sont les larmes qui tombent comme une pluie. Et ce sont les fers, les chaînes, les cages, les rets, les filets, les bandeaux, les (lambeaux, les glaces, tout l'attirail de Cupidon, tout le magasin de Gythère, tout l'arsenal de Paphos, auquel il faut ajouter les rayons, les étoiles et les soleils. Partout l'étrange maladie avait sévi; nous avons vu combien de princes, de beaux-esprits, de jurisconsultes et de notaires en furent atteints, et que Laurent de Médicis lui-même, si clair, si joyeux, si heureusement équilibré pourtant, ne fut pas épargné; à Naples, elle fait d'effrayants ravages.

Tous pétrarquisent, le prince Ferrandino et le scribe Perleoni, le noble Sannazaro et l'Espagnol Gariteo, Petrucci, Galeota, Garacciolo, Tebaldeo de Ferrare, Serafmo dell' Aquila'. Tous imitent Pétrarque, àl'envi, à qui mieux mieux, à journée faite, et comme on n'imite jamais l'inimitable, ce qu'ils retiennent de Pétrarque, ce n'est pas son esprit, mais son bel-esprit, non son génie, mais sa manière, qui va devenir le maniérisme'.

Gariteo aime une Dame qu'il appelle Luna. Properce n'avait-il point baptisé sa maîtresse Gynthia? Et ce nom de Luna lui est occasion de calembours infinis. Luna n'est pas lune, mais soleil clair et vivant. Le visage de Luna est le soleil de sa lune. Si Luna venait

1. A côté du canzonière de Sannazaro, nous avons un canzonière de Gariteo (pub. par E. Fercopo, Naples, 1892), un canzonière de .lennaro (put), par N. Barone, Naples, 1883), un canzonière de Petrucci (pub. par J. Le Uoultre et V. Schultze, Uolo{,'ne, 1879), un canzonière de Serafino deirAf|uiia(pub. par M. Menf,'hini, Holo^^ne, 1894). Nous avons le canzonière de Perleoni, qui fut iuipriuié à iMilan en 1 192, et nous avons le recueil de [)oétes napolitains, que réunit, en 14(18, le comte de Popoli, (l. CanteliMo : lUtiutlori napolelani ciel Quattrocento, pub. par M. Mandulari, Caserte, ISS'î.

2. A. lJ'Anc(»na. Del seirentismo nella poesin cortiginna delsecoloXV. Studi sullu pocsia popolare dei priini secoli, Milan, 1891, p. 151.

à mourir, il y aurait au ciel deux soleils et deux lunes. Luna est partie pour l'Espagne : les yeux du poète appareillent à sa suite. Ils embarquent sur la nef de la Hardiesse et de l'Espérance. Ils ont pour voile le Désir, pour pilote l'Amour, pour vent les Soupirs qui poussent le bateau sur la mer de Souci. Un nuage de Dédain fond sur l'embarcation. L'Espérance et la Hardiesse meurent dans le naufrage. Seuls les yeux du poète cachés par le pilote Amour en réchappent et ils continuent à brûler.

Tebaldeo, élève de Cariteo, renchérit sur son maître. Sa Dame, dansant dans un bal, se prend à saigner du nez : c'est Amour qui l'a frappée. Mais Amour, étant aveugle, s'est trompé; au lieu de frapper le cœur qu'il visait, il a touché le nez. Sa Dame se promène un jour qu'il neige ; chacun s'émerveille qu'en môme temps la neige tombe et le soleil luise. Cependant sa Dame est plus blanche que la neige ; alors, de jalousie, la neige se convertit en glace. La maison de sa Dame vient à brûler : le poète se garderait bien d'aller aider à éteindre l'incendie, car étant feu lui-même, il augmenterait le désastre. C'est ainsi que les gens accourus au secours, enflammés par les yeux de sa Dame, commencent à prendre feu, tellement qu'ils doivent employer l'eau à s'éteindre eux les premiers.

Serafino dell' Aquila, élève de Cariteo et de Tebaldeo, est comme une luciole, grâce au feu dont il brûle, et peut servir do fanal au pèlerin perdu. Il est soupir, et peut servir de vent au navire en panne. Il est larmes, et peut approvisionner d'eau une place assiégée. L'éventail de plumes de sa Dame est fait des ailes de Gupidon. La pierrerie que sa Dame porte au doigt est une fleur pétrifiée par son regard. La dent qui manque à sa Dame est une fenêtre ouverte par Amour : Amour, logé dans la bouche de sa Dame, arracha cette dent pour guetter l'ennemi par ce pertuis et lui décocher son trait à coup sûr. Serafino est tellement enflammé que

ses habits brûlent, que ses soupirs rôtissent les oiseaux du ciel, qu'il marche dans une enveloppe de fumée. Jetant bas ses habits, il se précipite nu dans la mer ; la mer s'enflamme et met le feu aux rochers qu'elle bat. Il avale de la neige ; cette neige elle-même se convertit en feu dans son ventre. Il garde dans son cœur, percé comme une pelote, trois choses, à savoir : de la braise, l'image de sa Dame, l'or des traits de Gupidon : tout l'essentiel pour frapper autant de médailles à l'effigie de sa Dame qu'il voudra

11 faut entendre ces grâces mignardes, ces joliesses prétentieuses, ces afféteries de salon : « Vos yeux, chante Serafino, crient à mon cœur : « Alerte, Alerte ! » Car ses défenses sont courtes, courtes. « Sus ! Sus ! Au pillage! Au pillage! Qu'il meure! Qu'il meure! Qu'il brûle! Qu'il brûle!... » Mais moi, doucement, doucement, je dis alors, alors : « 0 mort, ô mort, viens t'en, viens t'en, accours, accours ! » Tantôt bien haut, bien haut, tantôt muet, muet, je crie: « Au secours, au secours! De l'eau, de l'eau! Au feuM >/

Et avec la pastorale et la préciosité sévit l'éloquence.

Les poètes courtisans de Naples vont chercher dans le latin le style oratoire, le style togé, drapé, solennel, officiel, public, qu'appellent les cérémonies augustes et les salles U colonnes, et, dans la prose et la poésie italiennes, ils introduisent sa sonorité magniloque, son attitude de pompe, son bruit de buccin et de triompbe.

Sannazaro dédie à la noble dame Cassandra Marchese soncanzonnière en ces termes : « Non autrement qu'après grave tempête, le nocher pâle et travaillé, découvrant de loin la terre, s'efforce de tout son zèle

1, « Gridrin voslri occlii a inio cor: — fora fora

Chè le (lifese sue son corte, corte.

Su su, a sacco a sacco, inora niera, Arda arda, al freddo, al Treddo, forte forte ! lo pian pian dico dico allorii allora : Vieti viciii, accorri accorri, o morte n»orte. Or grido ^rido, alto alto, or niuto nmto, Acqua, acqua, al fuoco al fuocu, aiuto aiuto I »

d'y aborder pour son salut et d'y recueillir le mieux qu'il peut les fragments de sa barque brisée, j'ai pensé ô rare et au-dessus de toute autre valeureuse Dame, après tant d'accidents grîTice au ciel esquivés, t'adresser à toi comme à un port très désiré, les épaves de mon naufrage, estimant ne pouvoir les garer en aucun lieu mieux à propos que dans ton très chaste giron, où de tout temps les Muses sacrées avec la savante Pallas demeurent heureusement et avec plaisir ^ » Et l'humble conteur Masuccio, rivalisant avec Sannazaro, apportant à la cour son Novellino, comme le rustre offrait de l'eau à Xerxès, en initie la troisième partie comme suit : « Ayant fini mon voyage maritime accompagné de raisonnements aimables et caressants, et ma barque nautique étant conduite à terre, et ses voiles étant ployées, et les salutations étant recueillies, et les rames et le gouvernail étant mis en lieu sûr, et ayant rendu selon nos forces à Eole et à Neptune les grâces qui leur sont dues, et ayant abandonné complètement les délectables rivages, il me semble qu'il est grand temps désormais de mettre en partie à etfet ma longue délibération, et cheminant par des sentiers âpres et ombreux, de continuer jusqu'à la fin cette troisième partie de mon Novellino avec un parler moins fier et acerbe que la première-. »

1. « Non altrimenti che dopo grave tempesta pallido e travagliato nocchiere da lunge scoprendo la terra, a nuella con ogni studio per suc scanipo si sforza di venire ; e, come inigliore puo, i frainmenti raccogliere del rotto legno; ho pensato io, o rara, e sopra le aitre valorosa Donna, dopo tante fortune (mercè del Gielo) passate. a te, come a porto desideratissimo, le tavole indirizzare del luio naul'ragio ; stiniando in niun loco potere più comodaniente salvarle che ne! tuo castissimo grembo, nel quale d'ogni tempo le sacre Muse, con la dotta Pallade lelicemente, e con diletto dimorano. » (Sannazako, Le lUtne.)

2. « Finito il mio maritimo viaggio di vezzosi e piacevoli ragionamenti accompagnato, el nautile legno a terra subdutto, e le sue vêle niegate, e i saluti raccolti, remi e temone riposti in assetto, e a Eolo e a Nettuno quelle débite grazie rendute che di esprimere mi sono state concasse, lasciati dal tutto H dileltevoli liti, mi pare ornai assai dovuta cosa la mia lunga deliberatione, in parle ad etl'etto mandare; e camminando per aspri e ombrosi sentieri, questa terza parte del mio Novellino con meno fiero ed acerbo parlare che la prima insino a la fine continuare. » (Masuccio, Novellino, p, 237.)

Pour célébrer la Nativité de laVicrge, Gariteo, inspiré de Claudicn, adresse au Soleil cette prière: « Soleil, maintenant plus clair et rempli d'allégresse que jamais, illustre le monde, aujourd'hui que l'humanité fut si glorieusement ornée du bien divin, aujourd'hui que se célèbre l'anniversaire annuel de la Nativité de cette déesse de pudeur, qui était créée avant que le monde fût, âme immaculée, à qui le Seigneur qui régit l'univers a dit : « Toi seule me plut sans seconde, épouse par moi élue, vierge éternelle ! » dans le corps intègre, intact et pur de laquelle fut jadis fondé le temple et la maison du Rédempteur du monde * ! >>

Le prince porte l'ordre de l'Ermellino sur son manteau rouge. C'est l'argument d'un sonnet : « L'habit, Monseigneur, qui voile d'un feu sacré ton angélique et divine poitrine, et cette légère et candide hermine qui enveloppe de son noble emblème ton beau cou, symbolisent les vertus de cette intacte plante sacrée, qui te montre au ciel son chemin, où, poursuivant ta royale destinée, tu n'as à craindre nulle oiïense mondaine des mortels '2. » Ferdinand le Catholique a pris Grenade aux Maures. Voici comme on félicite sa sœur Jeanne d'Aragon :

1. « Sol cliiaro or più che mai pien cli letizia Lustra il inondo ; or che fu con lantu gloria Del ben divino umanitade ornata;

Or che del di natale anriua inemoria

Si fa di quella Dea di pudicizia

Che, pria che '1 secol tusse, era creata :

Quell aima immaculata

A cui disse il Signer che il ciel governa :

— Tu scia mi piacesti senza exemple,

Sposa eletta per me, vergine eterna! —

Nel cui sincero corpo, intatto e nmndo,

Fu già fundato il templo,

Ë la naagion del redemptor del mundo. »

(OiuTEO, Le Rime.)

2, « La veste, signor mio, che'n foco accesa Vêla il tuo petto angclico, e divino,

Con quel leggiadro e candido prmcilino Ch'ai tuo bel cullo avvolge l'alla imi)n;sa.

Son le virtii <li (jnella sucra illcsa Planta ch'al cielo ti uioalra il suo cammino; Ncl quai seguendo il tuo real destiiio Non abbi a temer mai mondana ollesa. »

(San.nazaho, Le IHme.)

« Mais lorsque tu entendras ton frère chanter, dismoi, dis-moi, pourras-tu, haute reine, réfréner tellement ton âme divine et sacrée qu'elle ne répande alors tendrement une ou deux petites larmes, et que, soupirant avec ferveur d'un amour fraternel, regardant joyeusement vers Castille, elle u'indique point au loin de la main à ta chère fille ce pays où il y eut d'âpres offenses, ■des fatigues, des efforts, et, à la faveur des étoiles amies, la belle victoire de Ion frère bien-aimé^. » Et comme les barons ourdissent contre le roi une de ces lointaines et sourdes conspirations qu'il faudra couper avec la hache du bourreau, Sannazaro s'imagine les arrêter par le moyen d'une similitude : « De môme que le juste et sublime moleur,qui voit tout et, de sa loi éternelle, tempère les choses humaines et divines, régit là-haut et gouverne le soleil qui siège seul et supérieur parmi les âmes lumineuses et élevées, de môme il désigne icibas qui doit tenir les rênes en ses mains. Aussi d'une âme déchargée de soupçon et de mépris, d'un cœur rempli d'aménité et de douceur, retournez à votre première condition'! »

1. « Ma tu quando cantare l'udirai Dimi, diini, potrai, Alla Regina Frenar la tua divina e sacra mente, Che pur teneramente allor non H:ette Una o due lachryuiette, e cou lervore Gon un fruterno aaiore sospirando

E allegra niirando in ver Gastiglia Alla tua cara figiia con la uiano Non niostri da lontano quel paese Ove fur le aspre olFese e le fatiche E con le stelle amiche il vincer belle Del tuo amato fratello... »

(Sannazaro, Il trionfo délia fuma.)

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