LIVRE CINQUIÈME CONCLUSION
JÉRÔME SAVON AROLE ET l'eXPÉDITION DE CHARLES VIII
Si Ton compare la fin du Quattrocento à ses débuts, les progrès sont évidents.
La culture, jadis confisquée par l'Eglise, s'est faite laïque et mondaine ; l'antiquité s'est opposée à lascolastique ; Platon a été dressé à côté d'Aristote ; et le retour à l'italien marque, aussi bien que le déclin de l'Académie platonicienne, le prochain abandon de toute discipline d'autorité 1.
La méthode critique, initiée par les humanistes, a jeté les bases du principe du libre examen qui, s'il n'est encore définitivement obéi, accomplit son chemin silencieux dans les intelligences. La méthode expérimentale est pour ainsi dire universellement proclamée. Et déjà, à côté de ces hommes de « discrezione » qui, durant tout le siècle l'appliquèrent constamment dans leur vie, d'excellents esprits sont nés qui vont lui soumettre leur raison-,
A l'école du modèle antique, l'art s'est épuré; il a pris des leçons de composition, de tenue et de théorie; il a conçu un nouvel idéal de beauté, exigeant la forme limpide, l'harmonie logique, la proportion divine; et cela, non seulement dans la poésie, mais dans les arts
1. «. Prends garde, dit Leone-Battista Alberti, que la Toi illimitée en un seul homme ne te mette et ne retienne dans Terreur. »
2. « L'expérience, dit Savonaroie, est la maîtresse de la vie. » « L'expérience, dit Giuniano Maio, est chose certainement plus utile que la science, car la science sait très bien dire, mais l'expérience sait beaucoup mieux faire. » « Fuis, dit Léonard de Vinci, les préceptes de ces spéculateurs, dontles raisons ne sont point confirmées par l'expérience. » Et encore : « La nature est remplie de raisons infinies qui ne furent jamais mises en expérience. »
du dessin, où, aux naïfs empiristes d'une fois, commencent à succéder des hommes, qui comme Bramante, Raphaël et Michel-Ange, savent se hausser jusqu'à la réalité de l'idée. Et Leone-Battista a pu enseigner à Léonard de Vinci « qu'il sied à une storia de mettre en scène peu de personnages, comme à la bouche d'un prince de prononcer peu de paroles. »
L'éducation, la condition de la femme, la législation pénale, l'assistance publique se voient renouvelées et améliorées. Des idées, neuves jusqu'à sembler des idées d'aujourd'hui, circulent dans l'air. L'imprimerie s'est répandue. Christophe Colomb a découvert l'Amérique.
Les sciences pures comptent des initiateurs hardis et puissants, comme le géomètre Luca Paccioli , l'astronome Paolo Toscanelli, le peintre Léonard de Vinci' ; elle les recrutent jusque dans les lettres, où Pontano et Pic de la Mirandole, par exemple, pressentent quelques-unes des théories les plus modernes-. La science politique a été fondée expérimentalement par les princes. La science militaire a été fondée expérimentalement par les condottières. La Signorie, substituant à l'agglomérat de la commune médioévale l'unité de la tyrannie, a inauguré le fonctionnement de l'état moderne. Avant, jadis, nous nous sentions dans un régime dont la formation intellectuelle apparlenait au passé; aujourd'hui nous nous sentons dans un régime dont la formation intellectuelle est la nôtre. Et si l'on réfléchit que c'est l'Italie à elle seule, livrée à ses propres forces, sans influences étrangères et collaborations du dehors, qui a accompli ce pas décisif, on comprend de quelle lumière elle resplendit. Elle se dresse, au centre d'une
1 . L'art ne constitue qu'une étaije, la nreniière, du développement de Léonard de Vinci. (Lrojiakdo da Vinci, Frammenli letlerari e filosofici, pub. par K. Solini. Florence, 1899.
2. M. L^'on Dorez j)rctend que, dans son Adversi/s Aslroloqinm diviiia- Iricem, Pic de la .Viiranilole « s'est avancé jusqu'au bord de la science moderne ». (iiorn. stor. délia lett. it. Turin, 181>'J, p. ii'JS. — Le pncuie des Mfiléoiea de Pontano lui assure, selon M. (i. lionito, une petite place parmi le» précurseurs de la géologie et de la paléontologie modernes. (G. liufflto, Un poeta délia tneleorologia, Naples, 18'J9.)
JÉRÔME SAVONAROLE ET i/eXPÉDITION DE CHARLES VIII 411
Europe encore barbare, comme un fanal. Elle est l'initiatrice intellecluelle par excellence, la patrie de l'esprit et de la beauté, la roule de l'avenir et du progrès. On vient chez elle chercher des leçons et des exemples, se débrouiller le cerveau et s'affiner le goût, prendre contact et prendre langue. Un stage dans ses villes d'élégance et d'érudition s'impose désormais à l'honnête liomme.
Du même coup elle est frappée à mort. Elle est profondément atteinte aux sources mêmes de la vie. Elle est déchue de la hauteur souveraine oij l'avait portée le rêve gigantesque et titanique de l'âge précédent. Elle s'est appauvrie dans la mesure môme où elle s'est civilisée. Elle a perdu les rudes et solides vertus qui l'asseyaient sur une base de croyance, de civisme et d'amour. Jadis, héroïque, robuste et primitive, elle pouvait concevoir une Dwine comédie; aujourd'hui, courtisane, voluptueuse et trop savante, elle n'élucubre plus que les Stances d'un Politien. La foi le cède à la culture, la matière à la forme, le sentiment à l'art. Un univers entier s'est écroulé sans que rien de cohérent et de stable le substitue, ni qu'on puisse recueillir sur les ruines des certitudes et des institutions autre chose que des velléités disséminées et des égoïsmes supérieurs. La substance humaine raréfiée coule par toutes les fissures du temple ravagé. S'il est vrai qu'il faille plus d'existence véritable pour se commander que pour se satisfaire, l'âme était plus vaillante et mieux trempée, lorsque, courbée sous le joug du moyen âge, elle savait s'y soumettre, qu'aujourd'hui où, débarrassée de toute contrainte, elle court à son plaisir. 11 y a des intérêts : il n'y a plus de principes. Il y a des idées : il n'y a plus de convictions. Il y a des préoccupations de science, de pensée, de beauté, les plus fines, les plus délicates, les plus charmantes qui soient au monde; il n'y a plus de conscience. Aucune époque ne donne un exemple de désagrégation morale plus évident.
Un pape qui, dans le palais de Saint-Pierre, célèbre des priapées ; des prêtres qui tiennent des boucheries, des cabarets, des brelans et des lupanars * ; des religieuses qui lisent le Déca?né?'on et se livrent à des saturnales 2. Des couvents qui sont réduits, selon l'avis du contemporain Masuccio, à l'état de « cavernes de brigands 3 », et selon l'avis d'un autre contemporain, Burchard, à l'état de « mauvais lieux^ », el dans les égouts, comme relief des orgies, on recueille des ossements d'enfants^. Des églises oîj. l'on godaille et ripaille, et où l'on accroche devant les images miraculeuses des ex-voto représentant les parties honteuses par elles guéries. Une Curie qui n'est plus que le siège de souillures, d'adultères, de viols, de débauches et de lascivités 6. A Manloue, la bonne marquise Isabelle, qui laisse ses demoiselles d'honneur écrire ouvertement des polissonneries à son jeune fils^; à Naples, la reine Ippolita qui laisse le conteur Masuccio lui raconter sur un ton dithyrambique les entreprises galantes de son mari^; à Rome,
1. Pie 11 doit leur défendre de se livrer à de pareils abus et « de se faire pour de l'argent entremetteurs de prostituées». Mais ils continuent si bien que le pape Innocent VIII doit renouveler la bulle de Pie 11. fRinaldi, Annales ncclesiœ, t. XXX. p. 152). — « Talis eiïecta est, écrit Tlnlessura, vila sacerdotium et curialium,utvix reperiatur qui concubinam non retinet vel saltem meretricem ad laudem Dei et fidei ohristianjc. »
2. Déjà, au début du siècle, le pieux Ambrogio Traversari écrit d'elles : « Onines feruie irépva; eî'vat. »
3. Più presto spelunche de' ladri che abitacoli di servi di Dio. »(M.\scccio, Noreilino, p. 14.)
4. « Monaslena nobis quasi omnia Jam facta sunt lupanaria, nemine contradicente. >(Jean Burchakd, Diarium, pub. parThuasne, Paris, 1884. 3 vol., 111, 79 )
o. Masitcio, nov. 6.
6. « Quis hurrenda libidinum raonstra enarrare non formidet, que aperte jaui in illius donio, et spreta dei atque hominuni reverentia, commitlunlur? Qiiot stupra, (|uot incestus, quot filiaruin et (ilioruni sordcs, r|notper l'etri palatiuui nieretricuin, quot lenonum grèges atque concursus, poslribula et lupanaria, inaiori ubique verecundiacontinen. » (BuitCHAhii, //j , III, p. 1S4.)
7. « Madunna Aida basa le niane a. V. S... La Nocencia e mi IJrogna baseino e tocbcino le coste e quelc parte che piii ne piaco... Prcgeu)ti V. S. vf)Iia tochar el corpo a la S. Ducbessa... » (Luzio-Uenier, Maulova e Ur/jino, Turin, 18'J.J, p. 20.1.;
8. L'entreprise est de cette sorte, que le prince Alphonse, ayant obtenu le rendez-vous qu'il souhaitait d'une femme mariée, cède le premier tour 4 un de ses courtisans qui était amoureux de cette dame.
JÉRÔME SAVONAROLE ET l'eXPÉDITIOIV DE CHARLES VIII 413
la princesse Lucrèce Borgia, qui rit à regarder des étalons saillir des juments; à Ferrare, le duc Alphonse qui, de jour, se. promène nu dans la rue avec ses compagnons ; à Venise, le doge Mocenigo, vieillard de soixante-dix ans, qui soufTre d'hématurie à la suite d'excès libidineux^; à Milan, le prince Galeazzo Sforza qui réjouit ses repas de scènes de sodomie ^ ; à Rome, Alexandre Borgia, Lucrèce Borgia, César Borgia, qui réunissent cinquante courtisanes pour charmer leur veillée et les mettent nues'^. L'empire vend des titres chevaleresques propres à octroyer une réputation neuve à un homme « infâme^ ». L'Eglise vend des indulgences; le mari, par acte notarié, la main sur les Evangiles, vend sa femme au souverain et lui abandonne tous ses droits\ Une singulière déformation du
Pour une générosité pareille, que Masuccio raconte à la propre femme d'Alphonse, le conteur ne se contient pas d'admiration : « Quel prince! heureux les domestiques qui le voient, heureuses les créatures qui le servent, mais surtout, heureuse toi, immortelle déesse Ippolita, sa très digne épouse... 0 le beau ménage ! 01a glorieuse compagnie, ô la sainte union... Amen. » (Masuccio, Novellino .)
1. « Perché quando ritornù capitano délie armate el menô doe femine turche zoùine, et ut fertur assai belle, le quali per evitare la sollitudine, sidice,che moite voltetene tutte doe nellecto. » (L. Pastor., Sloria deipapi, op. c. 111, p. 80.)
2. « Si laceva stare dmanzi garzoni che alla scoperta usavano l'atto soddomitico. » (Alleghetti, Uiario, p. 777. — Voir la farce d'une obscénité féroce qu'il joue à un de ses courtisans. Ib.)
3. « Primo in ve.stibus suis, deinde nude. Post cœnam, posita fuerunt candelabra communia niensa", in candelis ardentibus per terram, et projecta ante candelabra per terram castanetu quas meretrices ipsie super n)anibus etpedibus, nuda', candelabra pertranseuntes colligebant. Papa, duce et D. Lucretia sorore sua presentibus et aspicientibus. » (BuKCHAKi), op. c. 111, 167.
4. « Che possa legitlimare Bastardi di ogni ragione, fare Nodari, fare un Notaro falsario, et infamis, de buona fama, e redurre in primo stato. » Diario f'errurese, Muratori, Rerum, XXIV, 218.
ii. Le lundi 'J janvier 147.5, le duc Galeazzo Sforza se rend avec sa cour dans la maison de Lucia di Marliano et de son mari Ambrogio de' Raverti, et là, en leur présence et par-devant notaire, il passe un acte dûment instrumenté selon lequel il s'engage à donner à ladite Lucia une maison, un titre, une rente de douane, la souveraineté de Gorgonzola, le droit de figurer à la cour en face de la duchesse, à condition que ladite Lucia jure d'être toute au Seigneur duc, dummodo praedicta Lucia marito suo per carnalem cojnilam se non commiscal, sine speliali licentiain scriptis, nec cum alio viro rem habeat,nobis exceptis, si forte cum ea coire libuerit aliquando . » Voirie document dans Cantù, L'ubnle Variai, Milan, 1854, p. 123. Ceci confirme ce que nous apprend l'historien Corio qui dit qu'à Milan le « père vendait sa fille, le mari sa femme, le frère sa sœur ».
langage correspondant à cette étrange perversion des mœurs : la virtù ne signifiant plus qu'un mélange de scélératesse et de courage, Vonore voulant dire le train magnifique, la furberia devenant l'habileté. Les femmes publiques ennoblies-, et les honnêtes femmes s'cfforçant de ressembler aux femmes publiques^. Les filles qu'on doit arracher à leurs pères, dès qu'elles sont nubiles, et les sœurs qu'on doit arracher à leurs frères 3, Le poison et le poignard, l'assassinat, le stupre, l'inceste, et dans toute l'Italie, à Rome, à Florence, à Bologne, à Ferrare, suivant le chroniqueur anonyme de Venise, le « péché abominable », florissant au point qu'il faut encourager l'institution des courtisanes. Voilà ce qui se passe. « Les choses en sont arrivées à un tel excès, dit Vespasiano, que les vices scélérats et énormes, il n'y a plus personne qui y prenne garde ^... » « Nous pouvons dire et juger, écrit l'Infessura, que la miséricorde de notre Dieu s'est tournée en luxure et en œuvre diabolique et il n'y a plus personne qui s'en étonne^ !» « Oh.. Oh !... Oh!... prêche fra Bernardino, j'ai su des choses... pouah/* ! »
Il n'y aurait que la foi pour endiguer cette marée de pestilence qui monte et va tout engloutir. Mais cette foi s'est mitigée, atténuée, adoucie^. Si, ainsi qu'on l'a